Chapitre 34 Tel magicien-né, apprenti sorcier
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et prestidigitateur-né, serait en outre devenu grand magicien, si des éléments de sorcellerie ne se fussent pas mêlés à ses formules rituelles.
— Mes « charmes », disait-il, jetés « en bonne terre », et sur commande, ont guéri bien des furoncles et circonscrit des orages de grêle. Mais les mauvais génies, enchantés de ma popularité parmi les paroissiens de Saint-Ours, m’incitaient trop souvent à lancer des « sorts ».
Aujourd’hui, Joë Folcu se prêtera bien, pourvu qu’on l’en supplie, et la piastre entre les doigts, à faire quelquefois tinter, du fond même de sa boutique, le bourdon de l’église. Mais ses magies ne vont pas au-delà.
Oh ! n’allez pas vous imaginer qu’il est de connivence avec le bedeau pour mettre la cloche en branle. Avant de prononcer les formules « ordinaires » au magicien, qui forceront la cloche à émettre un coup de glas, il invite invariablement le suisse à se tenir à ses côtés, les clefs du vestibule en mains. Les incrédules, il les engage même à se placer sous le portique de l’église, afin qu’on ne le soupçonne pas d’avoir caché, à proximité des cordes, quelque sonneur clandestin.
Toutes les supercheries sont prévues. Le temple n’est qu’à un arpent de l’échoppe, isolé du presbytère et du couvent, bien en vue du village, et quiconque se fût installé dans le clocher, avec l’intention de servir les fins « merveilleuses » du magicien, aurait été dénoncé. Dans ce clocher, ouvert aux quatre vents, nul abat-son ne l’eût dissimulé.
J’ai moi-même assisté à cette bizarrerie et qui ne tient pas de la magie noire, ni de la sorcellerie. D’ailleurs, Joë Folcu est bien vu de son curé et celui-ci, eût-il appris le « sort » ou le « charme » qu’il voulait jeter à ses cloches, ne l’y aurait pas autorisé. Le vénérable prélat, pourvu que le truc ne se renouvelât point trop souvent, aurait fermé les yeux sur cette petite manigance, tant elle était anodine.
Or, le jour fixé pour la démonstration, Joë Folcu s’était tenu derrière son comptoir, enveloppé dans la fumée de son tabac fort, vous savez celui qu’il engraisse au « fumier de cochon » ?
— Vous n’ignorez pas, messieurs, déclamait-il, que le bourdon peut sonner le tocsin pour le plus grand, ou le plus petit des incendies. Et les fausses alertes, qu’en faites-vous ?
C’est à ce moment que la cloche avait tinté, comme si elle eût pris la fumée de Joë Folcu pour un commencement d’incendie.
Je dois ajouter que le magicien m’aurait roulé facilement, si je n’eusse été dans le jeu. Ce glas venait tout simplement d’un coup de carabine tiré de l’autre côté de la rivière par un complice et dont la balle de plomb s’écrasait contre l’airain de la cloche.
Avant que la sorcellerie intervînt dans ses croyances et jetât le trouble dans ses séances de prestidigitations, Joë Folcu s’amusait au truc de la pièce des vingt-cinq cents. On sait que l’escamotage en est facile. Un étranger ne passait pas chez le forgeron sans qu’il tombât dans le panneau.
Pour ceux qui ne connaissent pas Saint-Ours, et, à cette époque, son unique forgeron qui répondait au nom de Kœnic, je leur dois le récit de cette séance.
Le forgeron, en cette année, et pour le bénéfice de Joë Folcu, n’exigeait que vingt-cinq sous pour ferrer un cheval. La monture bien chaussée, chaque fois que le maréchal-ferrant tendait la main vers son client étranger, Joë Folcu intervenait, dès que celui-ci tirait une pièce de son gousset.
— Laisse donc voir ton trente-sous, disait-il. À Saint-Ours, on ne prend que du bon argent !
— Pour qui me prenez-vous, monsieur, rétorquait l’autre… Vérifiez donc par vous-même, si vous en doutez…
À cette époque, la pièce de monnaie était toujours soumise à une morsure, comme on porte une tablette de chique à sa bouche. Si l’alliage n’en était pas parfait, la pièce conservait une trace de dent.
Le magicien improvisé qu’était Joë Folcu ne soumettait pas la pièce de trente-sous à l’épreuve de ses mâchoires. Il se contentait de la fourrer dans sa poche de pantalon et de se replier sur lui-même, comme s’il eût déployé un grand effort pour tordre la monnaie entre ses doigts.
C’est alors que le client étranger, confondu de stupeur, constatait pour son humiliation que sa pièce lui était remise dans un état de vieille tôle fripée et tordue.
— Le plomb, déclarait Joë, en lui tendant sa pièce, on connaît ça, dans Saint-Ours.
Il était rare que l’étranger eût le temps de comprendre qu’il venait d’être le dupe d’une bonne farce paysanne. Joë Folcu, habituellement, portait en poche une pièce de trente-sous auparavant tordue à l’aide d’une paire de pinces. Et craignant les réactions d’un homme si fort, notre étranger s’empressait de « vider » les lieux.
Il n’en reste pas moins que Joë Folcu, grâce à la connivence de Kœnic, a toujours eu dans Saint-Ours la réputation d’un homme fort.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait tous les talents pour devenir grand magicien. On raconte, qu’enfant au berceau, il était prédestiné à la magie. Que de fois sa pauvre mère s’exaspérait à retrouver son biberon. À peine avait-il bu sa potion de lait que la bouteille était infailliblement lancée par une fenêtre. Avant que la maman lui reconnût des dons pour l’escamotage, c’est toujours parmi les langes et les couvertures du berceau qu’elle poursuivait ses recherches.
Mais Joë ne devait pas éterniser ses prouesses, dès qu’il se crut sorcier. C’est au simple maniement d’un râteau qu’il fut pris de peur.
Un jour qu’il se trouvait dans l’entrée de sa grange, par un beau matin, un chevreuil, le museau tendu au vent, s’en était approché à une portée de fusil.
D’abord stupéfait, le magicien, en bon chasseur, avait tendu le bras vers une arme possible. Sa main n’ayant rencontré qu’un râteau accroché par les dents à une muraille, il s’en était saisi puis l’avait instinctivement épaulé.
— Si c’était mon fusil, avait-il gémi, c’est dans la tête que j’y fourrais ça !
Le chevreuil, à ce moment, s’était tourné de flanc.
— Au cœur, sous la patte gauche, avait-il de nouveau murmuré !
À contrevent, et un doigt crispé sur une dent du râteau, Joë Folcu n’avait pas entendu, venant de chez le voisin, une détonation de carabine. Et lorsque le chevreuil est tombé au bout du râteau, Joë Folcu, à son tour, s’était affaissé de surprise dans l’entrée de la grange.
Par esprit de vengeance, le voisin n’admit jamais, par la suite, s’être servi d’une carabine, le fameux matin où le magicien avait métamorphosé son râteau.
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