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Chapitre 4 Dernière pavane de l’infante déshéritée

D’où vient, me direz-vous, qu’un piano, surtout s’il est fermé à clef, et quelque peu délaissé, dans l’ombre d’un salon par exemple, peut-il faire sourdre, chez moi, un état de panique ?
Je ne redoute pas le piano, dois-je vous dire, puisque je ne l’ai pas appris, ou mal appris. Mais l’effroi que j’en éprouve, à première vue, n’a rien de littéraire, si je peux m’exprimer ainsi. Remplacé, dans un salon, par la radio, comme la chose est fréquente, l’instrument n’a point la forme d’un cercueil, même si des fleurs desséchées y reposent. Il n’est pas, non plus, le réceptacle sentimental de romances oubliées. Afin de faire plus poétique, je ne dirai pas que sa table d’harmonie s’y trouve enclose, comme une vieille harpe dans un cercueil.

L’état de panique, où il m’induit, ce piano, remonte à la fin tragique du virtuose Ankel, dans un hôpital de guerre, au temps de l’ancien conflit, et à celle de l’infirmière qui l’assistait. J’allais dire qui tournait les pages de son dernier cahier, mais j’anticipe. Le simple fait d’évoquer cette histoire me remet en transes.

L’effroi que j’éprouve aujourd’hui, à la vue d’un vieux piano, n’a quand même rien de « sentimentaux ». Cette sensation est pathologique, du même ordre que l’état de transes où est mis le soldat d’après-guerre, qui ne résiste pas à une grande rumeur. Ce militaire endure aujourd’hui un mal surnommé, académiquement « l’obusite ». Tous les bruits qui rappellent un éclatement d’obus le placent dans un état nerveux qui va quelquefois jusqu’à l’épilepsie.

Depuis la mort du pianiste Ankel et de son infirmière, je ne saurais demeurer en présence d’un vieux piano, et entendre à la fois la Pavane pour une infante défunte, ce poème musical de Ravel ; le morceau précisément qu’avait choisi le virtuose Ankel, avant qu’on lui amputât le bras, afin de faire ses adieux à un piano. Voilà que j’anticipe de nouveau.

Vous concevrez mieux aujourd’hui mon horreur de tout piano fermé à clef, et dans l’ombre du salon, si vous avez la patience d’écouter mon récit par le tout début. Pour l’instant, j’ai trop sacrifié à mon état nerveux.

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À l’hôpital, avant que la radio fût d’usage et remplaçât tous les instruments, le parloir mettait un piano à la disposition des infirmières et des internes.

Depuis des années, on avait préféré, comme partout d’ailleurs, le haut-parleur à la table d’harmonie, et la harpe d’antan s’empoussiérait dans sa boîte.

Un matin de grand soleil, un matin sonore, la tristesse et la sévérité d’une pavane s’était fait entendre du parloir, à cette heure généralement déserte. Pour une fois, les sonorités d’un piano n’avaient nullement participé à un alliage métallique d’un poste de TSF.

Le médecin-chef, qui aimait les sons purs des instruments autant que la musique en soi, ne pouvant douter qu’on eût enfin utilisé le piano, s’était introduit subrepticement au salon.

Une infirmière, sur le piano accordé la veille, et se croyant seule, y jouait la Pavane pour une infante défunte.

Heureux qu’on eût ressuscité le vieux piano, un Erard acheté aux frais du médecin-chef, le mélomane s’était gardé d’intervenir. De retour à son bureau, jamais le médecin, par une porte entrouverte sur le parloir des infirmières, n’avait écouté avec autant d’émotions un Ravel dont le jeu était si bien lié et sans éclat dramatique. À la naïveté du moyen-âge, ici, des siècles de culture s’étaient manifestés dans ce jeu.

Après une enquête discrète auprès des parents de la nouvelle garde-malade, le médecin-chef avait appris que la jeune musicienne, qui préparait autrefois le Prix d’Europe en musique, avait dû renoncer au parachèvement de ses études. La seule dégringolade financière de son père avait donc valu au médecin que la jeune fille entrât au service de l’hôpital comme infirmière.

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En présence d’une telle vocation, le médecin mélomane aurait pu faciliter un engagement de sa jeune musicienne dans un service permanent de la radio. Vraiment, il se devait qu’elle pût continuer sa carrière. Mais n’était-il pas justifiable qu’il finît par préférer la musique à la carrière d’une musicienne ? Aider l’infirmière, dans la poursuite de ses études, n’était-ce pas se priver lui-même des quelques instants qu’elle accordait au piano du parloir ?

La jeune fille était en service de nuit à l’hôpital. Certains jours, avant de rejoindre sa chambre, après le déjeuner, il était agréable au médecin qu’elle se déliât quelque peu les doigts sur le vieil instrument autrefois délaissé.

Le patron de l’hôpital avait donc des droits sur la garde-malade, mais il n’en avait pas sur la musicienne. Et lorsque celle-ci, quelquefois épuisée par ses veilles d’office, négligeait ses assiduités au piano, quels reproches voulez-vous qu’il lui adressât ?

Au bout d’une année, le médecin s’était habitué à ne plus compter sur sa musique matinale. Et c’est ainsi que le piano ne lutta plus, dans le chalet des infirmières, contre l’usage de la radio.

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Lorsque plus tard le virtuose Ankel fut admis à l’hôpital, l’infirmière Berthioz, autrefois la petite candidate au Prix d’Europe, n’était plus qu’une garde-malade parmi les infirmières du service.

Rien n’empêcha, toutefois, le patron, anxieux qu’il était d’adjoindre au grand pianiste une garde-malade qui pût lui convenir, de fixer son choix sur l’infirmière Berthioz. Savait-il qu’il préparait un drame, en confiant le grand virtuose à une ancienne pianiste ? En mélomane qu’il était le patron aurait dû se douter qu’il allait réveiller chez la petite Berthioz tout un aspect de sa vie de renoncement et qu’elle avait peut-être oublié.

Ankel, de retour d’Angleterre avec une blessure à l’épaule, n’ignorait pas qu’on dût lui amputer un bras avant qu’il sortît de l’hôpital.

En somme, lorsqu’il eut passé le seuil de cet hôpital, n’avait-il pas éprouvé une sensation identique à celle de l’infirmière Berthioz, dès qu’elle eut endossé l’uniforme ? Ce bras, on allait le lui amputer en pleine gloire. De son côté, en renonçant par pauvreté à ses études, pour confier son avenir au service de l’hôpital, la pianiste Berthioz n’avait-elle pas ressenti un même supplice moral ?

Avant qu’on eût fixé la date de l’intervention chirurgicale, on comprendra que le patient avait évité de parler musique à son infirmière. Pourtant, les silences de la chambre étaient dominés par cette pensée.

Dans le parloir des infirmières, le piano, de même, se taisait, mais il n’était pas sous clef…

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Le drame qui me vaut aujourd’hui de ne pouvoir « envisager » un piano délaissé, dans l’ombre d’un parloir, sans entrer dans un état de panique, s’est produit par un grand matin de soleil. Le ciel était musicalement lucide et, autour de l’hôpital, des peupliers s’y appuyaient à contre-jour comme autant de notes noires.

Dans un matin pareil, tout pouvait se produire. J’étais dans un solarium de l’hôpital, au moment où le grand air de la Pavane se fit entendre du parloir des infirmières. J’ai bien reconnu la sonorité du vieux piano, et la musique de Maurice Ravel à laquelle m’avaient bien initié les préférences de garde Berthioz, mais la touche était différente, et la plainte plus incisive…

Avant qu’on lui amputât le bras, et bien que ses douleurs physiques et morales dussent lui être inhumaines, le virtuose Ankel faisait en ce moment tragique ses adieux au piano.

Garde Berthioz était à ses côtés, dans le parloir des infirmières.

Il est heureux que le patron de l’hôpital ne se soit pas trouvé dans son bureau, avec sa porte entrouverte, comme autrefois, sur le parloir. Aurait-il pu endurer une telle audition ? J’en doute… Garde Berthioz avait-elle prévu son absence, pour attirer son patient Ankel vers ce piano funeste ? Permettez que j’en doute encore…

Lorsque l’explosion se produisit, dans le parloir des infirmières, le virtuose et la jeune Berthioz furent seuls à être tués.

Après la panique, et quand on eut trouvé, dans les débris, les parcelles d’une bombe à retardement déposée avec intention dans le piano, j’avais cru, au premier abord, à l’éclatement d’une table d’harmonie, comme le fait déjà s’est produit dans le cas d’un vieux piano dont la table, autrefois de bois, ne résiste plus à la pression des cordes trop tendues.

L’enquête n’a point tardé à révéler que l’explosion était bien l’œuvre d’une « main criminelle ».

Que s’était-il passé entre les deux musiciens, pendant le séjour du malade à l’hôpital ? Il m’est permis de supposer qu’il ne fut pas question d’un suicide à deux, mais la petite musicienne, connaissant par expérience la survie atroce réservée aux artistes qui renoncent… avait-elle voulu ?…

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