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Chapitre 40 Une idée nouvelle pour l’An nouveau

Minuit, le trente et un décembre, je serai tel un sage à ma table de travail.
Les coudes posés sur un buvard neuf, et le menton dans les mains, c’est là que ma solitude recroquevillée envisagera les « résolutions » du Nouvel An.

Comme autrefois, avant que le bedeau se pende à ses cloches, et que les sirènes d’usines couvrent les belles harmonies nocturnes, le temps hésitera devant ma porte. Puis j’entendrai décroître ses pas sur l’autre versant.

Minuit aura sonné à ma gauche dans une vieille horloge grand-père, tout ce qui me reste de mes ancêtres, comme dans un cercueil debout et ouvert sur le temps. Le cadran qu’il renferme est un visage sans âge.

Tous les trente et un décembre, à minuit, dans les cloches bien ordonnées et le désordre des sifflets d’usines, je cherche une idée appropriée au temps nouveau, une idée neuve.

Le buvard de ma table est aujourd’hui, quelques jours avant le trente et un décembre, couvert d’une écriture basculée. Sont-ce là mes idées neuves de l’an dernier ? Peut-être bien, puisque je ne puis les relire. Dans un petit miroir renversé, toutes ces écritures vont retrouver un sens. Mais oui, des vieilleries, et sans doute, plus vieilles d’une année.

Le trente et un décembre, il n’y aura probablement que le buvard de vraiment neuf. Des livres vont l’encercler, comme une place déserte entre des immeubles, et l’encrier remplira le rôle d’un abreuvoir à chevaux. Sous l’abat-jour de ma lampe, une ampoule conservera une même intensité de lumière, tout comme les lacs, endigués sur les plateaux du nord, à la ligne de séparation des eaux, se déversent avec monotonie vers les turbines.

Ce qu’une table de travail peut être déserte !…

Mais, auprès de l’encrier ou de l’abreuvoir à chevaux si vous désirez, quel est donc ce grand corps étendu dans la place ? Une plume inactive de conteur, direz-vous ? Jamais de la vie, c’est Joë Folcu, mon inspirateur et marchand de tabac en feuilles, profondément endormi sur mon buvard parce que je ne l’ai pas encore questionné sur ses aventures et sur les propos qu’il tient habituellement avec des Saintoursois.

Je cherche des idées nouvelles pour le trente et un décembre. Mais il faut le consulter. On ne laisse pas ainsi dormir un conteur sur une place publique.

Debout entre mes doigts, le voilà qui se prononce enfin sur mes angoisses de chercheur d’idées neuves.

Bêta ! qu’il me dit, pourquoi le goût des images te prend-il encore en fin d’année ? C’est déjà assez ancien que de comparer des horloges grand-père à des cercueils et d’évoquer des lacs se déversant sur des comptes d’électricité. Laisse là tes créances impayées et des miroirs de poche, qui déforment le sens pratique. Tu veux une histoire du jour de l’An ? Viens à Saint-Ours et écoute-moi. Ferme tes livres et tes souvenirs et, comme tu en as l’habitude, si le sujet t’agrée, trouve-toi une parenté avec l’héroïne. Ça fait plus intime dans le récit ; tu as l’air d’évoquer les souvenirs de ta vieille mère. De véritables anecdotes, expliqueras-tu.

Et voici le conte du jour de l’An que me prêta Joë Folcu et qui lui fut raconté à Saint-Ours, un trente et un décembre, vers minuit.

Dans le troisième rang du village, lorsque la petite madame Rochon, après une année à peine de vie conjugale, fut abandonnée par son époux, les commérages allèrent bon train et ces cancans moururent pourtant d’eux-mêmes par manque de commentaires.

Après un mois d’absence, dès que Rochon, par une lettre, probablement, eut donné à entendre à sa femme qu’il ne reviendrait pas auprès d’elle, on supposa tout. L’homme semblait bien aimer sa femme, et celle-ci le lui rendait. Avait-il fui un créancier ? Faisait-il de la prison ? Avait-il trouvé un foyer plus apte à ses goûts ? La petite madame Rochon, pourtant bien gentille, cachait-elle à ses voisins et parents un caractère acariâtre et que Rochon était seul à souffrir ? On imagine facilement de quoi s’entretenaient les commères.

La petite madame Rochon recevait des rentes de famille. Le départ subit de son mari ne l’avait nullement inquiétée dans ses finances. Qu’aurait-elle gagné à chercher des consolations parmi ses voisines ? Des expressions de colère ou de regret eussent donné prise à des bavardages sans fins, et combien inutiles. Mieux valait feindre l’indifférence : souffrir en silence.

Après trois mois d’abandon, la petite madame Rochon devait à son attitude remplie de dignité de vivre chez elle comme une veuve dont un second mariage fût impossible. Elle n’avait qu’à se féliciter d’une existence où l’équivoque ne pût entrer.

†

Cinq ans plus tard, une nuit de trente et un décembre, la petite madame Rochon, plus petite encore d’être près d’un grand foyer, reposait dans une chaise à haut dossier et s’était quelque peu endormie en attendant que sonnât le minuit de l’An nouveau.

La délaissée n’entendait pas que l’on cherchât à distraire sa solitude. Aucune invitation n’avait été remise à ses rares amies et encore moins à ses voisines. Le respect dont elle avait entouré sa personne en imposait dans le troisième rang. Jamais on n’eût songé, au retour de la messe de minuit, la messe de minuit du jour de l’An qui subsistait encore à cette époque dans nos campagnes, à lui faire une visite d’usage et toujours imprévue. Un tel chagrin devait demeurer inconsolable puisqu’il ne s’était pas manifesté de la façon ordinaire, grands reproches, colères, expressions de vengeance, dépit, projets, etc.

†

Or, à minuit, lorsque des coups discrets se firent entendre à sa porte, la petite madame Rochon n’avait pas sursauté. Aucun autre que son époux ne pouvait s’être ainsi présenté chez elle.

Le verrou poussé, la porte ouverte lentement, c’était bien le visage de Rochon que la lueur de la lampe avait éclairé dans le portique d’hiver. Après cinq années, les traits de l’homme n’avaient pas changé, de même que ceux de la petite madame Rochon. La femme semblait peut-être quelque peu courbée, mais ce n’était là qu’un effet visuel. Avec une lampe en mains, il faut marcher plus lentement et, partant, plus courbé.

Sans étonnement, après un accueil plutôt bienséant, comme si l’homme ne fût rentré que d’une absence de quelques jours, il avait repris son fauteuil, près de l’âtre, et sans un mot la petite madame Rochon avait déposé une bûche d’érable sur la braise du foyer.

Jusqu’à deux heures du matin, le couple échangea des souvenirs qui venaient de loin, dans cette nuit de Nouvel An, mais qui ne dépassaient pas l’époque de la séparation.

Avant que la vie conjugale reprît son cours, les époux Rochon s’étaient dirigés, sous les combles de la maison, vers une chambre d’enfant où dormait paisiblement une petite fille de cinq ans.

Lorsque la lampe eut réveillé l’enfant, celle-ci leva des yeux endormis vers l’homme qui tenait la lumière, au pied de son lit.

— Le père Noël ? demanda la petite.

Le nouvel arrivé ne portait pas de barbe blanche et gardait le silence. Mais une larme descendait lentement vers un coin de sa bouche et la petite l’avait aperçue qui brillait dans le reflet de la lampe.

Les yeux de cet homme, la petite ne les ignorait pas. Ce regard, elle l’avait déjà vu dans un miroir, chaque fois qu’elle s’y était mirée. Cet homme lui ressemblait trop pour être le père Noël dont ses petites camarades lui parlaient aux premières tombées de neige. Puis elle avait souri avant de se rendormir paisiblement.

C’était le même sourire doux qu’arborait sa mère depuis que, dans cette nuit du Nouvel An, on avait frappé à sa porte.

†

Infernal Joë Folcu ! ton histoire a mis dans mon cœur un sentiment nouveau et qui remplacera, le trente et un décembre, à minuit, des milliers d’associations d’idées parmi les sonneries et les hurlements des sirènes.

Je m’efforcerai l’an prochain d’obtenir ton pardon… et sans grimacer.

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