Chapitre 41 Une cause de célibat servie par un chien
Lorsque Joë Folcu s’engagea dans la rue Saint-Joseph, rênes en mains et grandi par le buggy de la vieille demoiselle Élianne, la mission qu’il remplissait, au pas d’un ancien cheval de trait et le fouet haut, lui donnait une allure de responsabilité peu ordinaire.
Aussi, les Saintoursois se tenaient-ils cois, sur le seuil des portes. Tous les regards se posaient d’abord sur le marchand de tabac en feuilles, pour se fixer ensuite sur le chien danois Médor, qui suivait la voiture, à bout de corde, comme un veau conduit à l’abattoir.
Disons, pour achever la description, que Joë Folcu s’était efforcé à se bien conformer à l’antithèse que présentait cette étrange apparition. Il portait haut le chef entre un cheval et un chien qui n’en finissaient pas, en plein village, « d’avoir le caquet bas », et la tête plus basse encore.
Le village de Saint-Ours ne pouvait ignorer que le chien Médor eût commis un crime infamant, sur la ferme de mademoiselle Élianne, et que Joë Folcu, grand justicier occasionnel, conduisît le coupable vers une destinée encore incertaine. Quant au cheval, s’il ne portait pas le cou arrondi et de la gourme, n’était-ce pas qu’il eût conscience de son rôle ?
Tout comme le village, le cheval ne devinait pas le genre de punition que Joë Folcu entendait imposer à Médor, mais il n’en conduisait pas moins un ami vers une expiation, quelle qu’en fût la sévérité.
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Pendant que l’exécuteur des hautes œuvres traverse le village avec sa monture et son condamné en laisse dans la poussière des chemins, informons-nous du crime dont s’était rendu coupable le chien Médor.
Mademoiselle Élianne, en fille unique, avait hérité la ferme de son père et un chien de haute taille, comme sont tous les danois. Et celui-ci avait nom de Médor.
Médor s’était attaché à sa maîtresse et celle-ci le lui rendait bien. Nous ne dirons pas qu’Élianne avait reporté sur le seul danois tout le respect qu’elle devait à son vieux père. Mademoiselle avait aussi beaucoup d’estime pour la ferme, ses instruments aratoires, ses arbres et ses granges. N’avait-elle pas grandi avec Médor sur cette terre ?
Par respect, toutefois, pour l’héritage de son père, elle avait même résolu de ne pas toucher à toutes ces choses qui lui venaient de son vénérable père. Et la ferme avait lentement moisi.
Il ne faut pas ici conclure que ce respect s’était étendu jusqu’au chien Médor. Les animaux de la ferme, un à un, suivant leur capacité de résistance, moururent lentement de faim. Mais le camarade Médor avait échappé à cette décision. Avec les petites rentes paternelles de la succession, Mademoiselle Élianne s’était appliquée à engraisser dans le souvenir de son père et le chien danois avait lutté de circonférence avec elle.
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Habitué qu’il était de vivre en compagnie d’une vieille demoiselle, Médor en avait pris la plupart des habitudes. Il la suivait comme son ombre, même par temps sombre, et, pour la pluie, Élianne avait élargi son parapluie. À table, il partageait son menu, parce qu’il était autant carnivore qu’elle était végétarienne. Dans cette maison, les provisions de bouche venaient de l’épicier et du boucher. Dans les premiers temps du deuil, alors que les animaux mouraient un à un, Médor s’était nourri à même l’étable. C’est peut-être ce qui explique aujourd’hui les différences d’embonpoint entre Médor et mademoiselle.
Mais le drame n’était pas loin parmi cette gent grasse, et le premier élément qui devait le déterminer s’était présenté sous la forme d’un personnage plutôt maigre : un notaire à la retraite et sans étude, comme il se doit.
Or, le notaire, qui connaissait tout de la succession, et rien de l’héritière, devait tout ignorer en plus de la jalousie de son chien, lorsqu’il s’approcha d’Élianne.
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Présenté dans la maison sous un prétexte d’affaires, le maigre notaire avait mis six mois pour expliquer à mademoiselle que la succession ne parviendrait pas à se passer de ses services.
Dans l’intervalle, Médor, qui avait assisté aux entretiens, s’était mis à maigrir. Non pas qu’il mangeât moins. Mademoiselle s’en fût aperçue. Mais l’animal devait souffrir de troubles gastriques, malaises dont s’accompagnent généralement les premières manifestations de la jalousie.
Le soir des fiançailles, le chien danois avait hurlé du côté de l’étable.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui ne croyait pas à cette époque les animaux capables d’éprouver de la jalousie, en avait tout simplement conclu :
— Médor est peut-être désespéré que les étables ne renferment plus que des os.
Le chien, en effet, s’ennuyait quelque peu des ossements et nous allons nous en rendre compte.
Un soir de brouillard, où le notaire venait de quitter la ferme de mademoiselle, un cri s’était fait entendre du premier tournant de la route. Comme Élianne, encore sur la galerie, se souvint que son fiancé portait à ce moment une partie de ses rentes mensuelles dans ses goussets, elle n’avait pas manqué d’inciter Médor à le secourir.
— Vas-y ! chienchien ! avait-elle ordonné à la bête. On attaque le notaire !
Dans le brouillard, deux hommes étaient aux prises. Médor, ventre à terre, avait-il fait son choix ?
C’est dans la gorge du notaire qu’il enfonça ses crocs.
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Avant l’enterrement du fiancé, Joë Folcu avait réclamé le chien Médor. Ce n’était sûrement pas à Élianne d’abattre son chien. Ça porte malchance.
Qu’allait faire le grand justicier, le matin où nous le vîmes, conduisant le gros danois par les rues de Saint-Ours ? Avait-il le courage d’exécuter une si belle bête devenue sa propriété au nom de la Justice ?
Joë Folcu, le village ne l’apprit que le lendemain, conduisait Médor chez une autre vieille fille d’une paroisse voisine.
— Ce chien danois, avait-il conclu, servira la cause du célibat.
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