Chapitre 43 L’indiscrète en fut punie
La vieille Clémentine, comme une fleur en pot, a toujours vécu dans une fenêtre : l’été, derrière les persiennes ; l’hiver, masquée par un rideau. Pour compléter l’image, disons qu’elle avait le cou aussi mince et long qu’une tige de bambou ; la tête, à la toque serrée, ressemblait à un bouton qui n’arrive pas à fleurir.
Est-il superflu d’énumérer les avantages d’un tel poste d’observation ? Rien des « choses cachées » du village n’échappait à la vieille fille, et l’astuce était son fort.
Lorsque les premiers appareils de téléphone furent installés entre le village de Saint-Ours et les principales fermes des concessions, la vieille demoiselle, on le comprend, n’avait pas hésité à faire inscrire son nom dans l’annuaire de la nouvelle compagnie.
À certaines heures du jour, après le déjeuner, par exemple, dès que les rues se vident et les cancans s’endorment, la vieille Clémentine décrochait le récepteur.
À cette époque, on sait qu’un réseau unique desservait tous les appareils des clients. Il suffisait d’établir le contact et l’indiscret ne perdait rien de toutes les conversations, qu’elles s’engageassent d’un bout à l’autre de la paroisse, ou du cinquième Rang avec le village d’en face.
Sans quitter sa fenêtre, quelle joie dissimulée n’était-ce pas, pour mademoiselle Clémentine, que de surprendre les secrets les plus usuels sans doute, mais toujours nouveaux pour qui sait les déformer à l’occasion. Et les occasions étaient plus nombreuses que les causeries téléphoniques elles-mêmes.
Dans sa revue mentale de la semaine, Clémentine connaissait, au printemps, toutes les naissances de veaux survenues dans chacune des fermes.
Que le bedeau, après certaines soirées, confiât l’angélus du lendemain à son fils aîné, ou à l’homme engagé du troisième voisin, la transmission de ces détails ne pouvait échapper à l’écouteuse professionnelle.
Que le garde-chasse mît en conserve, une année, plus de gibier que l’an dernier, et qu’il en soumît les viandes à la fumée de bouleau, à la façon indienne, mademoiselle en connaissait toutes les quantités et même le prix de revient.
Que le passeur d’un village voisin eût fourni davantage l’an passé à la caisse électorale, Clémentine savait à l’avance que le gouvernement remplacerait le vieux bac à fil par un bac neuf à moteur.
Que le bureau de poste eût échangé moins de timbres durant le dernier semestre.
Que Paul Péladeau, revenu de la ville avec un complet à la mode la plus récente, ne pût épouser sa petite voisine, pensez-vous que le téléphone ne lui en avait pas appris la principale raison ?
C’est donc par le téléphone et ses indiscrétions que mademoiselle Clémentine pouvait prédire toutes les mauvaises nouvelles et prévoir tous les événements heureux. Et cela, nécessairement, sans avoir recours aux cartes à jouer et aux lignes de la paume.
Devineresse enviée et ennoblie par ses séjours derrière les persiennes, Clémentine, grâce au téléphone, était devenue « quelqu’un » dans la paroisse.
Qui aurait pu prévoir, expliquera plus tard Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que l’une de ses indiscrétions pût un jour lui être fatale ?
Et voici quelles en furent les circonstances malheureuses.
Un jour que mademoiselle Clémentine, me raconta Joë Folcu, souffrait de quelque abcès à l’estomac, le médecin avait dû intervenir, et le pharmacien de même.
Mademoiselle, après un régime de six mois, qui ne pouvait, en somme, l’amaigrir davantage, allait trouver une guérison assurée, lorsqu’elle surprit, au téléphone nécessairement, une conversation qui la concernait entre le médecin et l’apothicaire.
— Vous savez, disait le médecin, la pauvre vieille Clémentine achève d’être votre cliente, tout comme elle ne saurait demeurer la mienne pour longtemps.
— Et qu’en savez-vous ? avait répondu le pharmacien.
— Parce que ses maux d’estomac, avait répliqué l’autre, lui viennent d’une qualité d’abcès que je ne peux guérir. Vous n’ignorez pas, mon vieux, que le cancer fait toujours un travail plus efficace dès que le patient a déjà atteint un certain âge.
À l’autre extrémité du fil téléphonique, mademoiselle Clémentine, toujours derrière sa persienne, et le récepteur à l’oreille, n’avait pu cette fois le raccrocher…
Une syncope l’avait emportée avant qu’elle eût compris, au bout de sa ligne indiscrète, qu’il s’agissait bien, entre le médecin et l’apothicaire, d’une conversation sur le cas incurable d’une autre vieille fille qui portait le même prénom.
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