Chapitre 42 Une belle jambe d’écriture…
Bienheureuse était l’époque, selon Joë Folcu, où les patins de bois frisaient du bout comme un traîneau. Cependant qu’elles mordaient moins la glace, combien ces chaussures se conduisaient avec facilité sur la croûte, les lendemains de pluie, et sur les routes, entre les ornières durcies.
Comme la raquette sur neige folle, ces patins d’autrefois se prêtaient aux longs voyages.
— Je les revois, suspendus au dos des lumberjackset garnis de pompons rouges, sinon de grelots, aux pieds des jolies filles, sur la glace des savanes, avant les premières neiges, précisera Joë Folcu.
Ceux qui ont connu les patins de bois, garnis de lames rondes, évoqueront les bordages de la rivière, les jours de noroît. Le vent prenait dans les jupes des compagnes, les après-midi de dimanche, et, pour rivaliser de vitesse, les petits gars s’agrippaient à des sapins fraîchement coupés.
— Sans effort des jambes, comme ça « déménageait » !
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À Saint-Ours, dès que le Richelieu se congelait, n’était-ce pas grand honneur pour le premier patineur de la saison qui traversait à Saint-Roch, sur patins, avant qu’un Saintoursois atteignît la rive d’en face ?
— Quel bon vent vous amène, disait-on, dans un village comme dans l’autre, à celui qui traversait le premier ?
Avant que le pont de glace fût solide, les villageois riverains étaient quelquefois plus de cinq jours sans se visiter. Qui eût osé marcher sur les flots ? Même la livraison du courrier n’incitait pas le passeur à déchirer les flancs de sa chaloupe contre les glaces en formation. Et le premier patineur était félicité dans la proportion de son propre poids.
Souvent la glace d’automne si mince fût-elle, gondolait sous le passage d’un premier patineur. Avec sa lame tranchante, le patin d’aujourd’hui n’eût pas remplacé, en l’occurrence, les anciens patins de bois.
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Qui parle aujourd’hui des patins de bois ne peut négliger, à Saint-Ours, de faire l’éloge de Joë Folcu sur le patin.
Chaque fois que le Richelieu se congelait de nuit, les bons patineurs, le lendemain, se chaussaient toujours en vain pour être les premiers à « essayer la glace ». Joë Folcu les avait devancés, irrémédiablement. Non seulement le patineur expert se trouvait déjà sur l’autre rive, à Saint-Roch, mais le pont de glace portait sa signature…
— Oui, oui, sa propre signature, m’expliquait l’un de ses contemporains ; son nom écrit d’un seul patin dans la glace, vers le milieu de la rivière, et s’étendant sur une couple d’arpents.
— Quel beau pied d’écriture !
Joë Folcu, revenu de Saint-Roch en traîneau, quelques jours après son exploit, s’abstenait de fournir des détails sur son aventure.
— J’ai traversé la nuit même de la congélation, se contentait-il de dire, et j’ai d’un seul pied apposé ma signature gravée dans la glace comme on endosse un chèque.
Et les connaisseurs se représentaient Joë Folcu à l’action, en pleine nuit, sur la petite couche du Richelieu.
Ce n’est pas tout de savoir signer son nom, en exécutant des paraphes, d’une seule patte, sur la glace. Joë n’était pas le seul, dans Saint-Ours, à éduquer ses pieds jusqu’à ce qu’ils observassent l’orthographe. De nombreux patineurs avaient déjà signé, sans se ramasser au bout du paraphe. Mais encore fallait-il que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pût juger, en pleine nuit, de l’épaisseur de la glace, avant que de s’y engager.
Il est tout naturel, disait-on, à n’importe quel cheval de ne jamais monter sur la glace avant que le pont fût capable de le porter. Joë était-il doué, comme les chevaux, de prévision instinctive ? Autrement, de qui eût-il pris ses informations quant à l’épaisseur de la glace en plein Richelieu et, de plus, en pleine nuit noire ?
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Vers la fin de décembre, avant les fêtes, lorsque Joë Folcu faisait son apparition dans Saint-Roch, la bonne nouvelle se répandait :
— La glace tient ! ! !
Et, naturellement, les citoyens de Saint-Roch s’honoraient, et se vantaient par la suite d’avoir été les premiers à avoir connu l’état de la glace entre les deux villages. L’arrivée de Joë Folcu dans Saint-Roch était un sujet d’orgueil pour ces villageois et un sujet d’humiliation pour les gens de Saint-Ours.
On comprend les raisons qu’avait Joë Folcu de ne revenir à Saint-Ours que quelques jours plus tard. Non pas qu’il craignît les reproches des siens et leur accueil maussade. Quand on rentre victorieux chez soi que peuvent quelques égratignures sur un si beau vernis ?
Le retard de Joë Folcu à rentrer dans Saint-Ours venait surtout du fait que le grand patineur ne refusait pas à Saint-Roch de mouiller l’événement par quelques petits « blancs ».
Et, d’ailleurs, puisque Joë Folcu apportait, par son exploit, des nouvelles sur la formation de la glace, l’honneur ne lui revenait-il pas d’être le premier à s’y engager en traîneau pour le retour ? Avant que la glace pût soutenir un cheval, le premier patineur de la saison n’était-il pas digne qu’on eût pour lui quelques attentions ?
Or, Joë Folcu revenait chez lui en traîneau, et pour cause. D’abord, après de telles libations, comment se serait-il tenu en équilibre sur ses patins ? Et, puisqu’il connaissait la glace pour l’avoir inaugurée, le droit ne lui revenait-il pas d’en indiquer le capricieux parcours et de déterminer, sur la glace, pour le prochain chemin d’hiver, l’emplacement des balises ?
Souvent, les routes hivernales du Richelieu sont quelque peu fantaisistes de tracé. Le Saintoursois ne le doit-il pas aux retours intempestifs du marchand de tabac en feuilles ?
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Aujourd’hui, les patins à lame tranchante ne permettent pas à Joë Folcu d’empiéter si tôt, en décembre, sur la saison hivernale du Richelieu. Seule, une lame ronde, propre aux patins de bois, permettait au pont de glace de le porter.
Le grand patineur devant l’Éternel reviendra toujours, dans ses vantardises, « aux époques bienheureuses des patins de bois », mais gardera le secret de ses manœuvres de nuit sur une glace à peine épaisse d’un demi-pouce.
Pourquoi gâterait-il le souvenir qu’on a conservé de ses exploits, en révélant qu’il s’en acquittait la nuit pour que l’ombre cachât ses tricheries ?
Pendant la formation de la glace, Joë n’avait qu’à monter dans une chaloupe et, profitant des mares, avant le gel, graver de son patin, à bout de perche, sur la glace déjà affermie, la signature qu’il eût tracée, en d’autres occasions, de sa plus belle « jambe d’écriture ».
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