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Chapitre 48 Trop de veaux aux prodigues

Le retour de l’Enfant prodigue est accueilli avec enthousiasme par la famille. Le père, au sommet de la côte, lui a ouvert ses bras et versé des larmes de béatitude. Ses frères et sœurs dansèrent en rond. La mère s’est précipitée à la cuisine.

Sur la ferme, le coq a chanté même par temps sombre, et tous les animaux ont tourné la tête vers l’Enfant avec sollicitude. Mais que dire du veau le plus gras du troupeau ? Savait-il que ce retour allait lui valoir qu’on le transformât, lui, le veau gras, en blanquette ?

Ainsi, de la parabole, disait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Et si le veau eût été d’or, la famille l’aurait-elle inscrit sur le menu du banquet de ralliement ?

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Pauvre veau !…

Pendant que l’on s’embrasse en famille, et que l’Enfant prodigue raconte son coûteux voyage, les artistes, inspirés par ce retour, ont-ils songé à nous transmettre les impressions du veau ?

Selon Joë Folcu, le veau gras évoquera toujours le sportsmandéfait que la foule bafoue, dans le forum, en lui lançant des feuilles du programme, des sacs vides, et même des casquettes.

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Joë Folcu est trop humain pour se réjouir de ces retours. Pauvre veau gras !…

Et le marchand de tabac en feuilles, qui vient de lire Le Retour de l’Enfant prodigue,attribué à André Gide, s’applique à me démontrer, pour la circonstance, le manque d’à-propos de ce récit.

Gide, continue Joë, s’intéresse au retour de l’Enfant prodigue et néglige le veau gras. L’Enfant dont il parle est ici dans sa chambre à coucher et le seul peut-être à ne pas dormir dans la maison. L’aube ne s’est pas encore levée, et il fait chaud sous les combles.

L’Enfant prodigue n’a plus rien à prodiguer. Tout le monde est endormi de bonheur et de fatigue. Ce fut un grand événement à la maison et demain l’on mangera le veau gras. L’Enfant, qui fut prodigue, car il n’a plus rien à distribuer que ses souvenirs, n’est pas heureux. Dans ses voiles de grand voyageur, le vent de terre a trop soufflé et il s’ennuie du large.

Subitement, dit Joë Folcu, un bruit insolite, dans la nuit de la maison, retient l’attention de l’ex-prodigue. Dans la chambre voisine, quelqu’un s’agite parmi les draps. La paille du sommier a crissé. Qu’est-ce à dire ? Est-il seul à veiller ?

Le prodigue a compris que son frère cadet ne peut s’endormir. Il entend même des sanglots comprimés dans la chambre voisine. Les récits du prodigue enchantent l’imagination du petit. Le nouvel arrivé, l’homme aux récits innombrables, ne peut pas ignorer que le cadet porte un sang de grand voyageur. Le retour a réveillé des sirènes dans le cerveau du petit.

L’Enfant prodigue souffre trop d’un état d’âme qu’il a suscité chez son jeune frère et qui n’en continue pas moins d’être son propre état d’esprit. Et c’est alors que l’aîné s’approchera du petit et lui soufflera dans l’oreille :

— Mon cher frère, tu es sur une plage de baigneurs, toi le grand voyageur. La mer, aujourd’hui, me repousse, mais elle vient en même temps vers tes pieds impatients. Que mon exemple te serve d’expérience. Nous mourrons tous deux d’ennui. Ne songe pas aux « retours attristants » et pars. Pars ! mon vieux ! Pars ! ! !

Et Joë Folcu de conclure :

Malheureux Enfant prodigue ! Il sait que le puîné rencontrera les mêmes désillusions et que ses conseils sont dictés d’un grand cœur désabusé, lui qui est rentré avec une besace vide. L’Enfant prodigue mis à sec ne peut rien donner à autrui que son propre malheur.

Et Joë Folcu disait :

— Demain, un veau gras sera tué. Le cadet, à son tour, reviendra, et un autre veau gras, à son tour, sera mis en blanquette. Quel massacre de veaux ! Le pire, c’est qu’on en prendra l’habitude au village et que tous les retours seront prodigues en veaux. Est-ce à croire qu’avec une telle formule les veaux n’auront pas le temps d’engraisser ?

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Quelquefois, le repentir du prodigue se détermine par la taille du veau dit de retour. Devrons-nous ici confondre veau gras et veau d’or ?

Que n’offre-t-on du veau maigre à tout repenti ?

Ainsi disait Joë Folcu en faveur de la conservation des bêtes à cornes.

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