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Chapitre 49 La gigue est une invite au célibat

La chaîne des dames et des messieurs. – La poule. – Le pantalon. – La boulangère. – L’été. – L’en avant-deux. – La pastourelle. – La promenade. – Le moulinet. – Les chevaux de bois. – La farandole. – Les tiroirs. – Les lignes. – La visite. – La grande chaîne. – Les coins.

Voilà bien les figures, les mouvements et les mesures des contredanses de quadrilles en usage, les soirs d’hiver, dans nos campagnes. Sur ces rythmes, paysans et leurs compagnes se doivent de lever haut les genoux et le croupion, comme des chevaux harnachés, et le « calleur », d’improviser les recommandations personnelles. Pour ordonner les tourniquets, il clamera :

« Swing la baquaise dans le fond de la boîte à bois ! »

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Pendant la « soirée dansante », le plancher de la cuisine s’est mis en branle dans le rythme des « grosses filles » ; dans les globes de lampes, les flammes ont cligné de l’œil, tout comme s’il y avait eu de l’eau dans le pétrole ; le poêle à deux ponts, dans le corridor, perdit des cendres ; à l’appel grincheux du violoneux, la vaisselle était bruyante dans les armoires ; dans les solives, de même que si la nuit eût été froide, des clous ont « sauté dans leur trou » ; des mobiliers de chambre à coucher se sont déplacés sous la trépidation.

Quel « ménage » pour le lendemain !

Certaines vieilles maisons à Saint-Ours doivent leurs crevasses aux quadrilles interfamiliaux, et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, m’assure qu’il a déjà vu, de ses yeux vu, des paratonnerres frétiller encore, au sommet des cheminées, longtemps après que les invités, la jambe molle sur les routes, se fussent retirés, les lendemains de fête.

Dira-t-on, maintenant, avec Joë Folcu et Paul Valéry, que la danse et l’architecture soient les premiers des arts ?

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Dans toute manifestation d’art, Joë Folcu n’appréciera que le côté pratique, de même que des mondaines, appelées à se prononcer, au salon de l’automobile, sur le choix d’une voiture, ne s’informeront que du confort des fauteuils, de l’air climatisé et de son parfum et de la couleur de la carrosserie.

Vues de cet angle, la danse et l’architecture offrent des similitudes.

Dans les arrière-concessions de Saint-Ours, les qualités d’une femme sont déterminées par l’odeur de sa cuisine, entre les repas, et la tenue de ses ustensiles. La fortune de son père et ce qu’elle apporte en mariage s’évaluent à la toilette printanière des galeries et des granges de la ferme. La toilette vestimentaire, en quelque sorte, est secondaire.

La qualité architecturale ayant été définie et son influence quant au choix d’une femme, nous dirons, avec le marchand de tabac en feuilles, que ces dames, au milieu d’un cotillon, où la gigue Voleuseapporte des surprises, ne se tromperont jamais sur l’élégance et la valeur sentimentale d’un danseur.

Que de mariages furent malheureusement amorcés pendant des quadrilles ? De plus, ces manifestations chorégraphiques ne donnaient-elles pas lieu à des réunions dites annuelles. En dehors des fêtes de fin d’année, qui ont généralement un caractère purement familial ou religieux, les danses de rangs offrent une occasion exceptionnelle aux paysans de se retrouver et de s’apprécier.

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Au cours d’une soirée de galerie, derrière les concombres grimpants, un prétendant peut embellir son caractère de futur époux. La politesse se résume ici au protocole en usage dans la causerie. Ce genre de fréquentation ne révèle pas les qualités exigées par la finance. Ici, on se connaît imparfaitement et que de désillusions s’amoncellent ainsi pendant les époques de fiançailles.

Pendant un quadrille d’hiver dit « petit bal à l’huile » (pétrole à lampe, n’est-ce pas), qui pourrait dissimuler, après quatre heures de danse ininterrompue, les défauts et les qualités de son caractère ? C’est dans la gigue Voleuseque le jeune partenaire livre ses intentions et ses ingéniosités d’y parvenir.

Au début d’une danse, la discipline conserve ses droits. Tous les danseurs présentent les mêmes caractéristiques : politesse empressée, sourires d’usage, recherche d’élégance et maladresses, etc. Le violoneux mène un monde qui s’étudie et nulle constatation de caractère ne fait rougir d’orgueil ou d’humiliation certaines prétendantes appréhensives.

N’est-ce pas toujours après quelques heures de manœuvre que le bon ouvrier se différencie de l’apprenti sans talent ? La discipline de la danse devenue familière, les trémoussements s’expriment davantage, les ambitions, les renoncements, l’élégance naturelle née un jour de l’exquise simplicité.

Comment une gigue à deux, et qui se prolonge selon l’entêtement éprouvé à deux, pourrait-elle s’accomplir sans quelques mouvements d’impatience, dès qu’un danseur ordinaire se trouve en présence d’un gigueur capable de trouer les meilleurs planchers de cuisine ? Dans ces concours de résistance, organisés après minuit, pendant l’intermède des quadrilles, les défauts d’un homme prennent le dessus, telles des sueurs à la fin de l’exercice.

Quand les semelles d’un gigueur sont brûlantes sur le parquet et que son squelette, comme celui d’une marionnette, se désosse ; quand sa tête pointe du menton comme celle d’un coureur, le naturel retrouve son empire et l’homme oublie ses spectateurs pour ne songer qu’à une victoire d’endurance. S’il lui faut changer de chique, les crachoirs les plus éloignés de l’arène seront incontinent choisis ; les jurons, pour une tête de clou exhibée du plancher, s’ils n’ont pas de renvoi, trouveront bien des échos. Ici, la prétendante, le dos contre le mur, derrière l’alignement, évoquera son homme aux prises avec une vie difficile, au lendemain d’une lune de miel.

Après le duel des gigues-concours, pendant la reprise des quadrilles, le danseur, qui en a connu bien d’autres, ne se présentera plus à la chaîne des dames, les bras arrondis comme des anses de cruche, mais entrera dans les ritournelles comme une toupie ronflante et sans égard pour les nausées de sa compagne. L’homme des labours et des bois se révélera dans tout ce qu’il a de plus brutal et de plus décisif.

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Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne nous dira pas que les jeunes débutantes, conduites par lui au bal, revenaient à maison aussi éreintées que par un retour à pied.

— C’est au chantier, la hache aux poings, et au bal après minuit, qu’une demoiselle peut apprécier « un bon homme » ! soutiendra-t-il.

Joë Folcu n’a jamais convolé.

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