Chapitre 76 La recherche de l’oubli…
Le plus difficile, ce n’est pas de mourir, soutenait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, mais de revenir à la vie quand on s’est manqué !
L’expérience, que Joë vient de s’offrir, le met en mesure d’en parler en connaissance de cause.
Le suicidé qui survécut devait être dans la vingtaine, me dit-il, lorsque l’idée d’en finir avec l’existence commença de le tirailler. Il avait ses raisons personnelles de préférer une mort subite, plutôt que de traîner en longueur dans sa propre famille ou dans un hôpital. Comme il s’est manqué, Joë Folcu ne se vit pas dans l’obligation de m’expliquer ses motifs.
C’est bien le fait qu’il ne mourut pas qui m’intéressait avant tout et, sur mes instances, voici comment il m’expliqua son pénible retour à la vie.
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Poltron, malgré ses vantardises, Joë Folcu était décidé de mourir sans douleur.
L’absorption du véronal, me précisa-t-il, est assez rapide. Il en faut treize comprimés. Si vous dépassez la dose, vous en revenez « bien malade ». Dix véronals, avait-il appris, peuvent paralyser le patient pour des années. Mais avec la dose précise de treize, des milliers de clochers sonneront un glas par trop lugubre dans les oreilles du moribond. Pris de peur, sinon de regret, le candidat au suicide risque de changer d’avis et il meurt comme un pendu volontaire qui voudrait à tout prix allonger sa corde.
Joë Folcu, selon ses propos, renonça au véronal, qui l’eût fait mourir la larme à l’œil. Pourquoi aurait-il consenti à se pleurer ? Son impressionnabilité ne s’était pas prêtée au jeu.
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C’est à la suite de cette première hésitation que Joë s’était adonné à la teinture d’iode.
— À forte quantité, l’iode peut carboniser le candidat avant qu’il rende le dernier soupir. J’avais donc adopté, sur recommandation, l’absorption de quelques gouttes, trois fois par jour, dans une couple d’onces d’eau. Sans dépression « essoufllante », je devais mourir lentement, en moins d’un mois, comme une vieille qui se rend au bout de son souffle.
Au bout du mois fatal, Joë avait engraissé de quinze livres et se portait à merveille. On avait oublié de le prévenir sur les bienfaits, dans le cas, par exemple, des rhumatisants, de l’iode à petites doses. Le malheureux ne souffrait pas de crises de rhumatisme, mais il n’en avait pas moins profité.
C’est alors que le « bien portant », par réaction, s’était décidé à mourir de faim.
— Je craignais surtout la soif, en bon buveur que j’étais dans ma vingtième année. Et c’est pourquoi j’avais choisi de mourir, au cours d’une présumée partie de pêche, sur un lac assez grand et loin des rives.
Joë Folcu avait désiré, pour ses derniers jours, l’étendue des Grands Lacs, mais il s’était contenté du lac Champlain, plus à proximité, et selon ses moyens financiers.
Après quatre jours de jeûne, dans une île, et avant que la faiblesse n’intervînt, il avait pris les rames en direction de ce que l’on a convenu d’appeler le milieu du lac.
Bien ancré, comme un pêcheur qui veut passer la nuit, il s’était surtout appliqué à soulager ses tiraillements d’estomac en buvant de l’eau de lac, à grandes gorgées, dans un gobelet de bonne dimension.
— Je n’ignorais pas que l’on pût mourir « en douce » avec un estomac gonflé d’eau potable. Le cas des grévistes de la faim est connu. Ces malheureux meurent de faiblesse et sans mirages, comme en haute mer ou dans le désert.
Joë Folcu avait compté « s’éteindre » parmi les ombres de sa première nuit passée sur l’eau. Mais sa constitution et la fraîcheur de cette nuit avait décidé qu’il assistât aux premières lueurs du jour suivant.
Avec un beau panorama, et par temps calme sur ces eaux qui n’étaient pas amères, Joë Folcu avait repris le goût de vivre. Après une nuit d’attente, le jour lui avait apporté de singuliers conseils.
Trop faible pour ramer jusqu’à la rive, l’appétit d’un bon poisson, même cru, lui était revenu. Mais comment pêcher, dépourvu de corde et d’appâts ?
À l’idée d’une pêche salvatrice, et surtout d’en raconter plus tard le côté débrouillard, le pêcheur « mal pris », l’affamé, avait occupé sa nonchalance à détériorer ses vêtements et à se pourvoir ainsi d’une corde garnie d’une épingle de sûreté.
— Et les amorces, lui fis-je remarquer ?
Comme il allait entreprendre, le poltron, à se plonger la lame d’un canif dans « une partie grasse », c’est alors qu’un piquet de ligne dormante lui était apparu, à fleur d’eau, non loin de la chaloupe.
Ce n’était pas un mirage, et l’esturgeon, qui venait d’y mordre, non plus. À la première secousse, le poisson de cent livres (ce n’est pas une blague de pêcheur) vira d’un coup de queue, dans l’eau claire et peu profonde, et fit passer l’affamé par-dessus bord.
Le plus difficile, ce n’est pas de mourir, avait soutenu le marchand de tabac en feuilles, mais de revenir à la vie quand on s’est manqué. Je ne désirais pas savoir comment il s’en était tiré avec son poisson. Le fait de revenir à la vie ne résidait pas dans celui de sortir de l’eau, même si le pêcheur est trop affaibli pour se repêcher. Je voulais savoir quelles avaient été les réactions du jeûneur, honteux de sa défaite, en présence d’un nouveau regain de vie.
— En effet, dit-il, mon lent retour à la vie fut difficile. Toute cette eau ingurgitée pour tromper ma faim ; cette eau d’affamé, dirais-je, a noyé, pendant une couple d’années, toutes mes tentatives de saouleries…
Même dans l’alcool, Joë Folcu ne peut trouver l’oubli.
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1.Marie Curie, N.R.F., Paris.
1.Omission d’une ligne dans le texte de La Patrie.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.