Chapitre 75 Où l’abreuvage passe avant la vie de mariage
Dans la province française de la Somme, on racontait autrefois, et dans notre comté de Richelieu, à Saint-Ours, précisément, on raconte encore, par désœuvrement, la malheureuse histoire survenue à une belle fille par trop coquette.
Selon la légende orale, mademoiselle la précieuse, comme on la surnomme, se faisait galanter « pour le bon motif » par un forgeron, un charpentier et un briqueteur, tous cavaliers assidus, et qui rivalisaient de bonne foi le dimanche soir, dans le grand salon de la belle.
À Saint-Charles-sur-Richelieu, les conteurs oraux accordent aux trois prétendants une force musculaire égale. Après la « soirée », cette histoire nous montre les trois amoureux se menaçant, sur la voie du retour, « d’une bonne main sur la gueule. Toutefois, chacun n’ignore pas la force de l’autre, et n’ose lever le poing.
— Quand mes bans seront publiés, disait le forgeron, je vous ferai « votre affaire », et chacun de vous passera ma lune de miel à l’hôpital.
— Dans quinze jours, je serai en forme et ma réputation d’homme fort, dans le village, me vaudra le choix de mademoiselle !
— Moi, répondait le briqueteur, j’ai déjà ses confidences, et vous perdez votre temps à faire les beaux !
Les trois aspirants étaient trop forts pour s’anéantir, sans y laisser chacun sa peau et la belle fille n’avait pas fixé son choix et était morte, en définitive, vieille fille.
Morale : la collaboration détruit l’individualité.
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Dans la Somme, d’après les témoignages recueillis par E.-Remy Carnoy, la coquette en question s’est joué un fort mauvais tour en voulant en jouer un meilleur à ses trois cavaliers.
Un soir que le maréchal était arrivé de bonne heure, la coquette lui dit :
— Je voudrais bien voir si réellement tu m’aimes, comme tu me l’assures. Pour t’éprouver, voici ce que je te demande. Tu vas prendre un drap de lit, tu t’en envelopperas et tu iras à minuit me cueillir une fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire. Si tu fais cela, je te promets de me marier avec toi.
Et le forgeron s’en était allé au cabaret pour se donner du cœur au ventre quand minuit sonnerait.
Le charpentier arriva peu après.
— Pour l’amour de moi, lui avait dit la belle, irais-tu au cimetière à l’heure de minuit, une peau de vache sur le dos, me cueillir une fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire ?
— En attendant, avait répondu le charpentier, je vais passer par chez moi pour prendre un bon coup.
Au troisième prétendant, voici la proposition qui lui fut faite :
— Prouve-moi que tu m’aimes en allant au cimetière avec une lanterne et une clochette cueillir, à minuit, une fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire, et je te promets de t’épouser dans les quinze jours.
Et le troisième, de même, était allé auparavant prendre un coup de stimulant.
Arrivés au cimetière au même instant, et par trois chemins différents, la légende de la Somme veut que les trois galants se soient effrayés l’un l’autre jusqu’à se cacher, l’un entre deux tertres, l’autre derrière un monument funéraire et le troisième le long d’une tombe.
Le lendemain, à l’aube, chacun avait levé une tête et les trois cris suivants avaient été poussés dans le silence du cimetière :
— Tiens, le forgeron !
— Tiens, le charpentier !
— Tiens, le briqueteur !
Devant la peur non avouée, mais apparente quand même, les trois prétendants s’étaient réconciliés et la belle fille mourut vieille fille.
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Ces légendes orales, pour Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ont la naïveté de leur ancienneté. Il a assez de lecture pour se souvenir de la réaction éprouvée par les trois dupes.
— Où diable me suis-je fourré ? s’était dit le charpentier. Voici un fantôme qui se promène là-bas. Ce n’est pas gai.
— Jour de Dieu, s’était dit le briqueteur, voici le diable en personne ; je le reconnais à ses pieds de bouc et à ses grandes cornes.
— Je suis perdu, avait pensé le forgeron : voici là-bas le diable et quelque damné qui sonne de sa clochette ! Où me cacher ?
Selon Joë Folcu, pourquoi n’avait-on pas tiré, à Saint-Ours, profit de ces réflexions de bêtas pris d’une peur évidente ?
Et voici comment le marchand de tabac en feuilles termine, en lui donnant de la couleur locale, ce récit vieux comme le monde.
Ayant admis la peur que l’un avait fait éprouver à l’autre, les trois crétins s’étaient mis d’accord pour que la belle fille n’en sût rien. Elle en eût été trop fière.
La soirée prochaine, chacun en arrivant chez la belle avait trouvé une raison pour n’avoir pas cueilli la fleur tombale et la lui avait expliquée à l’écart.
Avant la fin de la veillée, chacun de même s’était éclipsé pour accomplir sa mission personnelle.
En fait, les mardi, jeudi et samedi consacrés à leur visite « de bon motif », chacun des trois remettait à l’autre veillée l’accomplissement de sa cueillette mortuaire et afin que la rencontre eût lieu à la taverne unique du village, et non au cimetière. C’est là qu’ils terminaient, dans la gaieté, la soirée commencée chez la belle fille.
À la longue, l’abreuvement eut le pas sur leur projet de mariage et la belle fille est morte d’assèchement.
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