Chapitre 8 Cette fois-là, il grêlait du sucre d’érable
Etions-nous au milieu de mars, ou vers la fin, lorsque Joë Folcu, en manches de chemise avait mis le nez dehors, sur le seuil de sa porte ?
— Un vrai beau temps pour faire les sucres ! s’était-il écrié.
L’œil rivé sur les érablières, qui fermaient l’horizon, la brise ne l’avait pas incommodé, bien qu’il fût aussi en chaussettes. Pour une fois, le petit noroît n’avait pas incité les combles de sa maison à hurler, comme si un matou y eût été enfermé.
La neige recouvrait encore les labours, mais elle était plutôt « au baissant » ; les piquets de clôture, plus hauts que la veille. Sous le soleil, la croûte s’effritait, près de la galerie, et des craquements rappelaient quelquefois le passage d’une raquette. Ce n’était pas encore le moment des corneilles, mais peut-être bien celui des outardes.
Dans la brise déjà printanière, Joë Folcu avait évoqué le temps des sucres. Une odeur de sirop lui montait au nez. Ma foi, ses oreilles forçaient la saison puisqu’elles percevaient, à l’avance, la symphonie des chalumeaux s’égouttant contre le fond des chaudières suspendues à chaque arbre. De toutes les cabanes qu’il avait visitées, l’eau d’érable bouillonnait entre les chansons des sucriers. Sur la jonchée de l’automne dernier, quelques neiges attardées s’étalaient, dans le sous-bois, comme autant de bavures d’écume sur le sirop des chaudrons.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, en était là, dans ses conceptions d’une érablière poétique, lorsque la brise, dépoétisée, lui avait subitement apporté une odeur de bois brûlé.
— Oh ! Ah ! Ah ! s’était écrié, tout en flairant, l’œil demi-clos, comme un chien en arrêt. Ça serait-y que les sucres sont commencés ?
Il ne pouvait y avoir d’erreur. La brise était venue de l’érablière la plus voisine. Quelqu’un, sans doute, venait « d’allumer » dans une cabane à sucre. Puisqu’on nettoyait déjà les chaudrons à l’eau bouillante, les arbres allaient être entaillés. Est-ce que la belle température ne s’y prêtait pas ?
C’était un dimanche. Joë Folcu ne pouvait éviter une si bonne occasion de monter aux bois en curieux, de se porter au-devant d’un printemps si hâtif.
Le temps de fouiller quelques tiroirs, et d’appliquer les verrous, et l’amateur de sucre était monté en raquettes sur la neige. L’excursion vers le bois était bien quelque peu retardée par la croûte cassante, mais quand même Joë Folcu y allait crânement et en sifflotant.
En trois heures, la température, surtout en mars, peut facilement varier. Le temps s’était assombri, vers l’heure du midi. Sur la croûte, le raquetteur portait encore son ombre à ses pieds, mais le vent raidissait.
Si Joë Folcu, à mi-chemin entre le village de Saint-Ours et le bois, n’avait pas aperçu une longue fumée s’élevant de la prochaine érablière, il y a tout lieu de croire qu’il eût rebroussé chemin. Mais puisque le temps s’était montré si printanier, et qu’on allait sans doute entailler, le marchand de tabac en feuilles n’était pas homme à craindre une transfiguration à trois milles du village.
— Quand on va aux sucres, s’était-il dit, le goût du sucre l’emporte toujours.
Mais la croûte des champs avait déjà coupé plusieurs nerfs de ses raquettes et, de plus, le marcheur voyageait cette fois sans ombre. Maintenant que le grand vent « siffle » à ses oreilles, il n’entend plus la symphonie des chalumeaux « goutteux ». Je crois même que la fumée des cabanes s’effiloche au-dessus de la forêt de plus en plus lointaine. Que d’enthousiasme le froid n’a-t-il pas abattu !
Lorsque Joë Folcu rebroussa chemin, à un mille de la forêt, il n’alla plus à la rencontre d’un printemps hâtif, mais d’une belle giboulée de mars.
Avant que les grêlons se missent à tomber droit, une première bordée de neige s’était mêlée au plus beau des printemps. Cette neige, ou pour mieux dire, la poudre des vents, s’était changée en bourrasque. Sur la croûte, les champs remuaient comme un fleuve en débâcle.
Elle descendait de l’ouest, la giboulée de mars. On eût dit qu’elle fauchait à vide un pays sans herbage, tout en soulevant la poussière d’une moisson illusoire. L’homme aux pieds palmés ne savait pas si sa raquette touchait le fond, ou reposait sur des remous. La tempête, maintenant, lui donnait dans le dos. Elle lui avait confié, semblait-il, les guidons d’une bête en course le mors aux dents. Le voyageur emporté tire maintenant de tout son poids vers l’arrière, les bras tendus vers l’avant, comme s’il eût protesté en sens inverse.
Joë Folcu ne doit pas tomber sous le poids du vent. Sa chance est d’être debout, la tuque enfoncée jusqu’au menton. Par les mailles de cette laine, il sait maintenant qu’il n’y a plus rien à voir. Il ne lui reste qu’à suivre cette giboulée, sans se laisser distraire par des odeurs fictives de sucre d’érable.
Mais c’est par les mailles de sa laine que Joë peut respirer. Notre homme sait tout cela et s’y conforme.
Subitement, Joë Folcu vient de s’apercevoir qu’il n’est pas seul dans la tempête. Par les mailles de laine, il reconnaît, à ses côtés, à sa hauteur, dans la bourrasque, un être en marche, et qui le mime, apparemment.
Qui est cet homme ? Reviendrait-il des sucres ?
Si Joë Folcu incline sa course vers l’autre, celui-ci change de même la sienne afin de conserver ses distances. Sans le devancer ni tirer de l’arrière, l’autre l’a vu et l’évite. Tous les deux, la tuque recouvre leur visage. Le même vent les a saupoudrés. Lequel contrefait l’autre ? Qui est le double de l’autre ?
Maintenant, si l’un s’arrête pour souffler, l’autre fait de même. Ils repartent ensemble du même pas, par le pied droit, semble-t-il. Ne frappent-ils pas de la même main, sur la même cuisse. Jusqu’ici, ni l’un ni l’autre n’est tombé.
C’est à ce moment que la grêle s’est mise à tomber. C’est à présent qu’ils vont s’entendre marcher sur trois pouces de grêlons. Joë Folcu attendait cet instant. S’il s’est mis à douter de ses yeux, derrière la laine de sa tuque, ses oreilles ne pourront, à la prochaine accalmie des vents, le tromper de nouveau.
Parmi les grêlons qui tombent droit, il s’arrête pour écouter la raquette de l’autre et son fracas. L’homme qui revient des sucres, rendu invisible par le rideau de perles, aurait-il changé de course, puisqu’il ne le retrouve plus ? A-t-il changé de course ? Aurait-il deviné ses intentions ? Chaque fois, il eût fallu une coïncidence puisque l’autre ne le voit ni ne l’entend, enveloppé qu’il est dans son propre fracas de marcheur sur les grêlons.
Joë Folcu a mis du temps à sortir de la bourrasque, et beaucoup d’application. Il savait combien il était important de ne pas tomber. Si un homme tombe, sous une giboulée de mars, il s’endort de fatigue. S’il pleut…
Souvent, c’est par une pluie abondante que s’achève la giboulée, et sur une autre poussée de froid. La nouvelle formation d’une croûte sur les neiges ne « manque » jamais un homme épuisé par cinq heures de raquette.
Joë Folcu savait tout cela, mais il a mis du temps à comprendre que l’autre homme, dans la tempête, n’était qu’un distillateur de whisky, un contrebandier d’alcool qui avait trompé toutes les surveillances en abritant, pour l’hiver, son alambic dans la cabane à sucre la moins éloignée du village.
Par un beau matin de mars, au seuil de sa porte, c’était bien la fumée de l’autre, au-dessus de l’érablière, que Joë Folcu, amateur de parties de sucre, avait confondue avec un retour prématuré du printemps.
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