Chapitre 9 « Les rats aient leur cadavre, et Dieu, leur âme ! »
Les rats viennent d’Asie. Après avoir conquis l’Europe et, en particulier, les gibets de France et les égouts d’Italie, ils descendaient au Canada d’une cale de vaisseau, à Kingston, vers 1800, et s’emparaient de nos greniers.
Le seul que possède Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, lui vient de son propre buffet. C’est un rat gris, de la famille des surmulots originaires des rives de la Caspienne. Il a la forme et les dimensions d’un vieux soulier ; ses yeux, la fixité inamovible des boutons et sa queue, le désordre d’un lacet.
Pour s’organiser, en France, contre l’invasion des rats, on dut transporter le gibet de Montfaucon derrière La Villette, la sépulture des suppliciés qu’on enterrait la nuit. En quelques heures, des bouchers en tuèrent vingt-six mille.
Joë, qui répugnait au sang, s’était contenté, tout simplement, de domestiquer le sien. Voilà bien une sagesse toute saintoursienne.
Le rat gris de Joë Folcu, rongeur en captivité qui ne peut se multiplier, et envahir par conséquent son maître, est plus fort que le rat noir. Au contraire des autres, il a la queue plus courte que le corps. Il serait inutile de le décrire plus avant. À quoi bon parler de ses flancs gris, puisque souvent des rats noirs ont le dos et les pattes gris.
Cette captivité, le rat la partageait donc avec le chat de Joë Folcu, dans la maison et l’échoppe du marchand de tabac en feuilles. Le félin et le rongeur faisaient bon ménage, tous deux ne pouvant se multiplier. Nous ne dirons pas que le chat, par camaraderie, ait allaité le rat, comme on peut le voir dans certaines photos truquées et distribuées par des clubs humanitaires. Mais le chat se contentait, à l’heure des repas, d’un bol de lait, tandis que le rat se repaissait de fromage.
Joë n’avait pas tort de nourrir son rat au fromage. Ça retarde l’appétit.
Au chapitre de l’appétit concédé aux rats, et qu’il voulait par conséquent éviter, laissons la parole au marchand de tabac en feuilles, si plagiaire soit-il des quelques auteurs qui s’inscrivirent à l’histoire des rongeurs.
Je me devais de ne pas nourrir ce rat à la viande, ni aux céréales, car il serait devenu exigeant.
Avide de chair humaine le rat venu d’Asie s’était d’abord précipité sur les gibets, en particulier sur celui de la place Montfaucon.
Selon Robert Goffin, cité par Joë Folcu, de Saint-Ours, c’est là que se trouve le célèbre gibet comprenant une énorme plate-forme assise sur des quartiers de pierre de taille et entourée d’une rampe. Sous la plate-forme se trouve aussi une énorme cave qui sert de charnier pour les cadavres et les condamnés descendus du gibet.
« Voilà la grande réserve de nourriture pour les rats de Paris. »
Élevé à la viande, ajoutait Joë Folcu, je craignais que mon rat me choisît comme hors-d’œuvre.
Le rat de Joë était né dans un buffet mais il n’y avait pas lieu qu’il se multipliât jusqu’à saigner les siens sur les planchers mêmes du marchand de tabac en feuilles.
Il est également dangereux d’habituer les rats aux céréales comme petit déjeuner.
Arrivaient-ils autrefois dans un champ, de poursuivre Joë Folcu, selon les propos d’Elien, ils en détruisaient la moisson et grimpaient dans les arbres pour en manger les fruits. Mais ils étaient souvent détruits par des nuées d’oiseaux de proie qui les suivaient dans leur migration, et par des renards.
Ce genre de rats, en tout pareils à celui qu’élève Joë Folcu, « ont la taille de l’ichneumon. Farouches, ils mordent et leurs dents sont assez fortes pour ronger le fer… »
Or, le chat et le rat de Joë mangeaient, qui un fromage et l’autre dans un bol de lait, se tournaient le dos. Leurs jeux étaient différents, et pour cause.
Le chat n’aimait pas le rat outre mesure, mais pour interrompre sa course et le tourner sur le dos, il y mettait la manière et ses griffes étaient fermées comme des poings.
De son côté, le rat, qui pouvait « ronger du fer », n’aiguisait pas ses dents contre les flancs du chat.
Il reste que les deux adversaires, de par leurs ancêtres, cachaient leurs yeux et leurs intentions de carnivores. Joë se doit de l’admettre aujourd’hui. Le drame s’est produit un vendredi, jour maigre.
Un jour qu’il devait s’absenter, le marchand de tabac en feuilles avait eu l’idée d’attacher son chat à une « patte » du poêle, dans l’arrière-cuisine de son échoppe.
Comme le félin avait un goût tout particulier pour les oiseaux, le maître, désirant protéger son canari, avait d’abord garni d’un collier à grelots le cou de son chat. En temps ordinaire, l’oiseau en cage, dès que le chat s’en approchait, averti qu’il était du danger par les grelots, donnait de la voix. C’est ainsi que Joë pouvait intervenir, à l’aide d’un balai.
Or, pour obvier à son absence, Joë avait cette fois-là attaché son chat à une « patte » du poêle. La corde était assez longue pour que le chat pût prendre ses ébats, mais assez courte pour que la cage de l’oiseau fût hors de portée.
C’est le moment qu’avait choisi maître rat pour donner libre cours à ses instincts d’asiatique.
Pour arriver à leur but, nous dit Goffin, les rats font des travaux de sape. Il n’est rien à leur épreuve. Ils creusent des souterrains, prolongent des galeries, affectent des terriers dont ils chassent les hôtes. Dans d’autres endroits, ils se concentrent autour d’un point particulièrement propice à leurs besoins.
Le rat de Joë Folcu n’avait pas à creuser une galerie pour s’emparer du chat par surprise. Mais il fallait toutefois qu’il tînt compte de la vitesse et de l’adresse du chat au bout de sa corde. L’ennemi était attaché, mais libre quand même de se défendre.
C’est ici que le rat fut digne de ses ancêtres. Dans son œil fixe comme un bouton de soulier, il pouvait y avoir de la malice, et plus de malice que dans un soulier.
Comment le rat pouvait-il, en somme, placer le chat à sa merci au bout de sa corde ? L’endormir ? Mais par quel sortilège ? La manœuvre fut beaucoup plus simple.
Comme le « chouchou » faisait une sieste, près du poêle, sur son petit derrière feutré, le rat s’en était approché jusqu’à lui gratter le bout du museau d’une patte autoritaire. L’autre, indigné d’une telle audace, et comptant sur la corde qui lui accordait du jeu, avait chargé comme un sanglier, mais non avec la prudence d’un tigre.
Le tour était joué. Au bout de la corde subitement raidie, le chat s’était affaissé, comme un pendu horizontal. Son inconscience n’eût pas été de longue durée si le rat ne l’avait proprement saigné, puis mangé de moitié, sans autre procès.
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Pour les chats habitués à la douceur des hommes, nous dirons comme des anciens suppliciés : « Que les rats aient leurs corps, et Dieu, leur âme ! »
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