Chapitre 2
Mon oncle dirigeait une vaste exploitation agricole et s’adonnait particulièrement à l’élevage. C’était un personnage important, dans le pays, et qui passait pour très malin. Il n’y avait pas de concours régionaux où il ne remportât les prix les plus convoités. La salle à manger était littéralement tapissée de médailles d’or, d’argent, de bronze, couverte de brevets à cachets rouges, de mentions honorables, de parchemins de toute sorte, richement encadrés, qui glorifiaient les étalons, les vaches, les moutons, les porcs, les volailles, les betteraves, les carottes, les choux, les tulipes de mon oncle. Il se montrait d’autant plus fier de ses succès qu’il mettait une grande vanité à ne « cultiver » qu’à l’ancienne mode, et qu’il méprisait fort les inventions nouvelles – un tas de saloperies, disait-il.
La maison était tenue par une belle paysanne, propre, grasse et rose, qu’on appelait mam’zelle Geneviève, et qui me parut avoir, vis-à-vis de mon oncle, des familiarités dont je fus choqué tout d’abord. Quoique, régulièrement, elle ne fût que cuisinière, elle affectait de prendre des airs de maîtresse de maison, et tout dans le ménage semblait lui appartenir, jusqu’à mon oncle qui se faisait très doux et même, je le remarquai plus tard, très petit garçon devant elle. Il m’arriva, par la suite, de les surprendre en des occupations mystérieuses, ou des postures bizarres, ce qui me gêna beaucoup et me valut force bourrades.
Je ne m’ennuyai pas trop les premiers temps. Mam’zelle Geneviève n’était pas méchante avec moi ; Victoire venait, de loin en loin, m’apporter des gâteries, et, hormis qu’on m’avait défendu de m’approcher des corbeilles de tulipes, j’avais liberté de vagabonder partout où cela me plaisait. Je me liai avec les bergers, les hommes d’écurie, les filles de ferme, les charretiers. Je passais des après-midi entiers dans les écuries et les étables, suivais les vaches à l’herbage, tourmentais les bêtes dans la basse-cour. La grossièreté de ces gens, leurs conversations mêlées de gros mots et de coups me faisaient bien un peu peur, mais je m’habituai vite à ces bucoliques façons, et j’appris sans difficulté à jurer comme un homme. Ce fut même tout ce que j’appris.
Mon onde s’absentait souvent et restait parfois huit jours hors de chez lui. Il courait les foires lointaines, les marchés, s’occupant de vendre ses bœufs, de faire primer ses chevaux. Quand il revenait, il ne manquait jamais de dire au père Marin, un paysan sec et couleur de terre qui lui servait de régisseur :
— Eh bien, quoi de nouveau ?… Rien ?
— Faites excuses, répondait le père Marin, nous avons eu trois naissances à c’matin, monsieur Lechesne.
— Trois naissances ! s’exclamait mon oncle, en se frottant les mains… Sapristi ! Et beaux, hein ?
— Gn’a pas pu biaux, monsieur Lechesne.
— Bon ! bon ! Je vais voir ça.
Il se dirigeait vers l’étable où, sur la litière chaude, trois petits veaux étaient couchés, dont les mères, trois vaches, aux robes bringelées, léchaient le corps humide de sanguinolences gluantes. De sa main savante, mon oncle les tournait, les soulevait, palpait leurs membres, leur tâtait le derrière.
— Ça pèse bien soixante-dix, n’est-ce pas ? interrogeait-il.
Et le père Marin, se grattant le menton, la mine très grave, répondait :
— Plutôt pus qu’moins, monsieur Lechesne.
De l’étable, il se rendait aux écuries et, à contempler dans leurs boxes de noyer ses six étalons percherons qui, la crinière fougueuse, la croupe reluisante, hennissaient fièrement à la vue de leur maître, il éprouvait un sentiment d’orgueil enthousiaste et de joie infinie. Il s’attardait près d’eux, les flattait avec délicatesse, leur prodiguait les appellations les plus tendres : « Oh ! oh ! mes petites poulettes. Tourne, mon bijou », les auscultant, examinant les jambes, avec la crainte d’y découvrir une veine engorgée, un tendon dévié. Puis il inspectait la veine qui remplissait les mangeoires. Il en prenait des poignées qu’il flairait, goûtait, le sourcil froncé.
— Qu’est-ce que c’est encore que cette avoine-là ? s’écria-t-il avec colère.
— C’est toujours la même, monsieur Lechesne, disait l’homme d’écurie, les deux mains appuyées sur son balai.
— La même ! la même ! la même quoi, bougre d’animal ? Je t’ai dit cent fois de ne leur donner que de l’avoine de La Heurtaudière.
— Mais c’en est, monsieur Lechesne, pour sûr, c’en est.
La cloche du déjeuner le surprenait en ces inspections, et, bougonnant, il rentrait à la maison où, parfois, l’attendaient quelques amis du voisinage, ou bien un gros fermier, ou bien un marchand de chevaux venus pour traiter d’une affaire importante. La conversation ne roulait jamais sur l’élevage des bestiaux, le cours des grains, l’abondance des marchés. On y discutait aigrement les règlements des haras de l’État, avec une profusion de détails techniques qui me faisaient rougir, sans que je comprisse pourquoi, et bien que je fusse aguerri à la rudesse de ces terres. Les convives parlaient haut ; dans l’animation de leurs récits, ils tapaient sur la table chargée de bouteilles, s’emportaient contre les concurrences étrangères et contre « ce sale gouvernement » qui, sans en avoir l’air, voulait la ruine du cultivateur et attirait à la ville tous les jeunes gens. Je ne prenais jamais part à ces conversations, auxquelles je n’entendais rien et qui m’ennuyaient immensément. Du reste, absorbés par leurs discussions économiques où les mots « écus » et « pistoles » sonnaient à tout propos, ils semblaient ignorer ma présence.
On descendait ensuite aux herbages, et là, il fallait deviner d’un coup d’œil le poids marchand des bœufs et l’avenir des betteraves. Le gros fermier s’extasiait toujours :
— Comme a profitent, vos bêtes, disait-il. C’est ben gentil, ben gentil… Et dame la terre y est ; c’est la terre qu’y faut et pis l’eau à volonté !… C’est ben gentil…
Les hôtes partis, mon oncle finissait sa journée en massacrant quelques chats rôdeurs.
q