‹ Contes Tome IIChapitre 16 sur 60 · Chapitre 3

Chapitre 3

Entre autres manies, mon oncle avait celle de tuer tous les chats qu’il rencontrait. Il faisait, à ces pauvres bêtes, une chasse impitoyable, une guerre acharnée de trappeur. Quand il voyait, sur le sable des allées un piquet de chat, il entrait aussitôt dans une colère affreuse. S’embusquant alors derrière un massif, le fusil au poing, il attendait, des heures et des heures, qu’un chat vînt à passer. Souvent, la nuit, par les beaux clairs de lune, il se levait et restait à l’affût jusqu’à l’aube. Il fallait le voir, son fusil sur l’épaule, tenant par la queue un cadavre de chat, sanglant et raide. Jamais je n’admirai rien de si héroïque, et David, quand il eut tué Goliath, ne dut pas avoir l’air plus enivré de triomphe. D’un geste auguste, il jetait le chat aux pieds de mam’zelle Geneviève, qui disait : « Oh ! la sale bête » et aussitôt, se mettait à le dépecer, gardant la viande pour les mendiants, faisant sécher, au bout d’un bâton, la peau qu’elle vendait aux Auvergnats.

Un jour, nous nous promenions dans le jardin, mon oncle et moi. Mon oncle avait une longue canne, terminée par une brochette de fer, au moyen de laquelle il enfilait les limaces et les escargots, mangeurs de salades. Soudain, au bord du bassin, nous vîmes un petit chat qui buvait. Nous nous dissimulâmes derrière une touffe de seringas.

— Petit, me dit mon oncle tout bas, va vite me chercher mon fusil ; mais prends bien garde qu’il ne te voie.

Et s’accroupissant, il écarta, avec précaution, les brindilles du seringa, de manière à suivre tous les mouvements du chat, qui, arc-bouté sur ses pattes de devant, le col étiré et frétillant de la queue, lapait l’eau du bassin et relevait la tête de temps en temps, pour lécher ses moustaches.

— Allons, répéta mon oncle, déguerpis…

Ce petit chat me faisait grand’pitié, il était si joli avec sa fourrure fauve, rayée de noir soyeux, ses mouvements souples et menus, et sa langue pareille à un pétale de rose, qui pompait l’eau ! J’aurais voulu désobéir à mon terrible oncle, je songeais même à faire du bruit, à tousser, à froisser rudement les branches, pour avertir le pauvre animal du danger. Mais mon oncle me regarda avec des yeux si colères que je m’éloignai dans la direction de la maison. Je revins bientôt avec le fusil. Le petit chat était toujours là, confiant. Il avait fini de boire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, les yeux brillants, le corps frissonnant, il suivait dans l’air, le vol d’un papillon. Oh ! ce fut une minute d’indicible angoisse. Le cœur me battait si fort que je crus que j’allais défaillir.

— Mon oncle ! mon onde ! criai-je.

En même temps, le coup partit. J’entendis un miaulement d’abord plaintif, puis douloureux – oh ! si douloureux ! on eût dit le cri d’un enfant. Et le petit chat se tordit, gratta l’herbe, et ne bougea plus.

Le lendemain, en visitant ses étalons, mon oncle fut frappé d’un coup de pied dans le ventre, au moment même où il disait : « Tourne, mon bijou. » Il resta trois mois couché sur le dos, dans son lit, blasphéma dans la souffrance, déshérita deux fois mam’zelle Geneviève qui ne le guérissait pas assez vite, se confessa, bien qu’il fût voltairien, reçut l’extrême-onction. Finalement, il ne mourut point. Pauvres chats !

q