‹ Contes Tome IIChapitre 30 sur 60 · partie Puvisse Déchavane

partie Puvisse Déchavane

Puvisse Déchavane – il existe parfois de ces homonymies extraordinaires – est un paysan singulièrement raffiné, comme on le verra par la suite de cette histoire. Je ne connais pas de meilleur homme, ni plus complaisant, ni plus naturellement généreux. Il est de ceux dont on dit qu’ils se mettent en quatre pour vous faire plaisir. Ancien maire, ancien conseiller d’arrondissement, répartiteur plein de justice, il n’a souhaité ces honneurs que pour le bonheur des autres. S’il conserve encore, dans l’administration et dans la politique, de hautes, de puissantes relations, c’est pour les employer au service des voisins et des amis. S’agit-il d’obtenir un congé, pour un pauvre soldat, ou le dégrèvement d’une imposition non justifiée, ou encore de rédiger et de patronner une pétition quelconque ? Puvisse Déchavane est toujours là. Aussi jouit-il d’une popularité « de bon aloi », et d’autant mieux méritée qu’il ne demande jamais rien pour lui-même ; quand on le félicite de son désintéressement, il répète toujours, d’un air modeste et bonhomme :

— J’ai ce qu’il me faut… J’ai ce qu’il me faut…

Je vais le voir souvent. J’aime sa figure heureuse, son œil sans remords, la franchise chaleureuse et brusque de sa poignée de mains, son gros ventre de mangeur rabelaisien. J’aime surtout son jardin divisé en planches rectangulaires, où sont cultivées de vieilles fleurs d’autrefois, les vieilles fleurs qu’on ne cultive plus, qu’on ne voit plus nulle part aujourd’hui, sinon dans de très vieilles campagnes, et chez de très vieux curés. En parlant de ses fleurs, Puvisse Déchavane a des mots déments qui me ravissent, et ses gros doigts, lorsqu’il soigne ses fleurs, ses gros doigts noueux et gourds, ont une souplesse élastique, une caressante adresse de main de femme qui enchante.

Pourtant, je fus bien étonné la première fois que je lui rendis visite. Puvisse Déchavane m’accueillit avec joie, avec empressement, et me fit faire, aussitôt, le tour de son jardin. Tout en marchant :

— Vous avez, dis-je, un nom qui m’est cher… Seriez-vous parent de notre grand Puvis de Chavannes 5 !

Le bonhomme me regarda d’un œil méfiant et sur un ton un peu brusque :

— J’en connaissons point d’autre que moi ! répondit-il.

Je crus devoir expliquer à mon hôte ce que c’était notre grand Puvis de Chavannes… Je dis mon admiration… Je racontai le Bois sacré, l’Eté, le Panthéon… Lyon… Marseille !…

Mais il interrompit mes élans d’enthousiasme, en haussant les épaules et en s’exclamant.

— Y en a-t-y des métiers, aujourd’hui !… Y en a-t-y !

Puis il se pencha vers la terre, cueillit une petite fleur orangée, un bizarre et charmant crigéron, me la montra, en en faisant tourner, doucement, la tige, au bout de ses doigts, et il me demanda avec attendrissement.

— En avez-vous mangé ?

Je fus tellement surpris par cette question que je restai bouche close. Le bonhomme continua :

— Moi, j’en ai mangé !… C’est parfait de goût !… J’ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici… y’en a de bonnes… y’en a de moins bonnes… Y’en a, pour sûr, qui ne valent pas grand’chose !… Mais ça se mange tout de même !… D’abord, moi, je mange de tout !…

Il cligna de l’œil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et répéta d’une voix plus forte, où il y avait comme l’accent d’un défi :

— Je mange de tout, moi !

La façon dont Puvisse Déchavane venait de proclamer cette étrange profession de foi, me révéla que sa grande vanité dans la vie, que son snobisme – comme on dit aujourd’hui – était de manger de tout ! Je m’amusai à flatter son vice.

— C’est une grande supériorité ! approuvai-je.

— Pour sûr, fit-il, non sans orgueil. Et ça me fait suer, tenez, quand je vois des gens qui ne mangeraient pas tant seulement un crapaud !… Car c’est pas tant seulement des plantes que je mange moi… C’est des bêtes aussi !… Et des bêtes que personne n’a mangées, des bêtes qu’on ne connaît pas !… Moi, je mange de tout…

Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les allées étroites où se balançaient de jolies corolles bleues, jaunes, blanches… Et en regardant les fleurs, Puvisse Déchavane, avait au ventre de petits sursauts de joie, et sa langue passait sur ses lèvres gercées avec un bruit menu et mouillé.

— Regardez donc ce pavot rouge… me dit, tout d’un coup, le paysan… C’est-il pas comme une petite robe de bohémienne !… une jolie petie robe chiffonnée !

— Vous en avez mangé, aussi !

— Tiens bien sûr !… Et je vas vous dire… Y’a pas d’insectes, y’a pas d’oiseaux, y’a pas de vers de terre que je n’aie mangés… J’ai mangé des putois et des couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles. J’ai mangé de tout !… on connaît ça dans le pays, allez !… Quand on trouve une bête, morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c’est… on se dit : « Faut la porter à Puvisse Déchavane ! »… On me l’apporte… et je la mange !… L’hiver, surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux inconnus, des oiseaux qui viennent d’Amérique, qui viennent de plus loin peut-être !… J’ai mangé de tout ça !… Je parie qu’il n’y a pas, dans le monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi !

Il m’invita à m’asseoir sur un banc, près d’une petite table rustique, où frissonnaient les mouvantes ombres d’un cerisier en fleurs. Une brise légère agitait doucement les feuilles, balançait à peine les branches flexibles du cerisier, et de blancs pétales tombaient sur nous en pluie lente et parfurmée.

— Faut que je vous fasse voir quelque chose de curieux, me dit tout à coup Puvisse Déchavane, quelque chose que vous n’avez jamais vu bien sûr.

Et il appela d’une voix retentissante :

— Kléber !… Kléber !…

Entre deux appels, il m’expliqua :

— Kléber, c’est mon furet !… Jamais vous n’avez vu un furet pareil ! C’est un phénomène.

Et il appela encore :

— Kléber ! Kléber !

Alors, sur une branche au-dessus de nous, entre des feuilles et des fleurs, apparut un museau rose, et deux petits yeux noirs, vifs, joliment éveillés.

— Ah ! je savais bien qu’il n’était pas loin… Allons ! viens ici, Kléber !… psstt… psstt !

L’animal rampa sur la branche, atteignit le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant ses griffes dans l’écorce. Son corps, vêtu de fourrure blanche, marquée de taches fauves, avait des mouvements souples, des ondulations gracieuses de reptile… Et il levait, de temps en temps, la tête pour regarder son maître. Il toucha terre, et en deux bonds, il fut sur les genoux de Puvisse Déchavane, qui se mit à le caresser tout joyeux…

— Ah ! le bon Kléber !… Ah ! le charmant petit Kléber !

Et se tournant vers moi, il demanda :

— Avez-vous vu jamais un furet aussi bien apprivoisé ? Il me suit dans le jardin, partout, comme un chien… Je n’ai qu’à l’appeler, et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée, heureux, comme un toutou en vérité !… Il mange avec moi, couche avec moi… C’est une petite bête, voyez-vous, que j’aime quasiment comme une personne… Et ses manières, et son intelligence, quand elle veut quelque chose !… Ah ! il faut voir ça !… Tenez ! j’en ai refusé deux cents francs !… Je ne le donnerais pas pour mille francs, pour deux mille francs !… Ici, Kléber !

L’animal leva la tête vers son maître, puis il grimpa sur lui, atteignit ses épaules, et après mille caresses et mille gentillesses, il se coucha, roulé autour du cou du paysan, comme un foulard.

Alors, une idée infernale me passa par le cerveau.

— Je parie, dis-je tout à coup, que vous ne mangez pas votre furet.

Le bonhomme me regarda avec une subite tristesse. Ses yeux devinrent ronds, ses lèvres tremblèrent.

— Kléber !… balbutia-t-il. Manger Kléber !

— Je parie, répétai-je férocement, que vous ne mangez pas votre furet ?

Le bonhomme s’était dressé de son banc, comme mû par une mystérieuse et invincible secousse. Une extraordinaire agitation était en lui… Il était devenu tout pâle !

— Répétez voir un peu ! bégaya-t-il.

Pour la troisième fois, solennellement, en détachant chaque mot, je dis :

— Je parie que vous ne mangez pas votre furet…

— Je ne le mange pas ? Vous dites que je ne le mange pas ?… Oui, vous dites cela ? Eh bien, tenez !…

Il empoigna le furet, lui cassa les reins d’un coup sec, et courant vers sa maison, au bout de l’allée :

— Eh bien ! vous allez voir ça, si je ne le mange pas !

Je m’enfuis, poursuivi par l’horreur de l’action que je venais de commettre.

Ce n’est qu’un mois après que je revis Puvisse Déchavane. Tandis qu’il me faisait admirer un œnothère, il me dit, doucement :

— Eh bien, vous savez, le furet ?… c’est comme du veau.

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