partie Le lièvre
Ses outils sur l’épaule, Jean revenait des champs où, toute la journée, il avait durement travaillé. Il entra triomphalement dans la cour de la ferme, tenant dans ses mains quelque chose qui gigotait. Il commençait à faire nuit, on ne distinguait plus nettement les objets.
— Qu’est-ce que tu as là ? demanda le maître, qui se lavait les mains à la pompe.
— C’est un petit lièvre que j’ai pris dans la haie du Clos-Sorbier ! répondit Jean.
— Sacré Jean ! fit le maître !… Et qu’est-ce que tu veux en faire de ce lièvre ?… Il est trop petit !
— Je veux l’élever, donc ! Et il demanda :
— Vous me permettez bien, dites, le maître, de mettre mon petit lièvre dans le clapier, à côté des lapins… et de tirer une goutte de lait, le matin, pour le faire boire ?
— C’est la maîtresse que ça regarde, mon garçon !
— Oh ! la maîtresse voudra bien !
Pierre, sous le hangar, dételait les chevaux… Il murmura d’une voix mauvaise :
— Pardi !… Il rapporterait le loup-garou, ou bien la gitane, qu’on le remercierait encore, ce chameau-là !… Si c’était moi… Ah ! malheur !
Il bourra ses chevaux, et lança un gros juron…
— Allons ! fit le maître… voilà que Pierre est encore jaloux. Tais-toi, animal… Tu sais que je n’aime pas ça… et que je commence à en avoir assez de tes manières…
Pierre s’exaspéra, et, d’un ton aigre :
— Mes manières !… Je dis une chose juste… et vous ne me faites pas peur !
Le maître haussa les épaules et ne répondit pas. Et tandis que Pierre continuait de maugréer, sous le hangar, il entra dans la maison, où la soupe du soir attendait, fumante, sur la table. Pierre ne tarda pas à venir, ayant rentré ses chevaux à l’écurie. Jean vint ensuite, ayant disposé un coin vide du clapier, pour son petit lièvre. Le repas fut silencieux. Pierre avait un air farouche, avec sa face plate, sa courte barbe rousse et ses yeux obliques, il ressemblait à un tigre… Jean, le visage très doux, rêvait aux gentillesses des petites bêtes, comme un enfant… Et quand ils gagnèrent leur lit, Pierre s’approcha de Jean, et lui dit, très bas, les dents serrées :
— C’est encore à cause de toi que j’ai des avanies… Je te ferai ton affaire, tu verras.
Et Jean, très calme, répondit !
— Je ne te crains pas.
†††
Pierre détestait Jean, parce que Jean était sympathique à tout le monde, dans la ferme et dans le pays. Doux, complaisant, de gestes moins lourds que les autres, de manières plus affinées, courageux au travail, habile à se créer des distractions gentilles, les hommes et les femmes l’aimaient. Pierre ne pouvait, à côté de lui, supporter cette supériorité. Chaque compliment, chaque bonne parole, chaque caresse adressée à Jean retentissait en coups sourds de haine dans le cœur jaloux, dans le cœur lâche du charretier. Pierre avait souvent cherché des querelles à Jean, que celui-ci évitait avec une ironie charmante. Bien souvent il avait songé à l’attendre, le dimanche soir, quand il revenait de la ville, à se jeter sur lui, à lui fracasser le visage avec des pierres, à lui enfoncer sa faux dans le ventre, à lui briser le crâne à coups de maillet. Mais il redoutait les suites du meurtre. Il n’osait pas non plus aller trop loin dans l’insulte, car il savait que le maître n’hésiterait pas entre Jean et lui ; et sa place était bonne. La haine s’accumulait donc dans son être, exaspéré de ne pouvoir donner à ces énergies condensées un dérivatif autre que celui des clandestines insultes et des anodines querelles journalières.
Ce soir-là, dans l’écurie, sur son grabat, il s’étendit, plus mordu, plus étouffé que jamais par la haine. Sa poitrine grondait comme une machine trop chauffée, et il serrait les draps de son lit, avec des gestes d’étrangleur. Des images de meurtre le poursuivirent toute la nuit et il ne put dormir. Oh ! tuer Jean !… Il lui semblait que toute douleur eût tout à coup disparu de son âme… Tuer Jean !… Oh ! tuer Jean !… Il lui semblait qu’il pourrait peut-être, après cela, aimer les autres, qu’il pourrait peut-être aimer ses chevaux, comme autrefois, ses bons chevaux, qu’il bourrait de coups, depuis que Jean lui avait versé, sur le cœur, le poison de l’universelle haine !… Oh ! tuer Jean !… Alors, au lieu de repousser les rouges images de mort qui le harcelaient, les rouges et fugaces images de mort, qui passaient devant lui, dans les ténèbres, avec d’étranges imprécisions, il s’efforça de leur donner un aspect moins vague, un corps certain, un corps haï, l’aspect et le corps de Jean, égorgé à ses pieds et râlant ! Et il en éprouva un soulagement. Ce fut comme une goutte d’eau sur les lèvres d’un voyageur mourant de soif… Oh ! tuer Jean !…
†††
Le petit lièvre grandissait. Chaque fois que Jean revenait des champs, il allait porter un peu de lait à l’animal, et remettre de la paille fraîche dans le clapier. Il lui disait des choses douces, et de petites chansons naïves, comme à un enfant.
À la ferme on aimait le lièvre, parce qu’on aimait Jean. Tout le monde demandait à Jean avec empressement :
— Eh bien ?… Et ton petit lièvre ?
Jean répondait avec un bon sourire :
— Il vient bien… Il boit bien… Il a des yeux bien éveillés.
Pierre détestait le lièvre, parce qu’il détestait Jean. Et, chaque fois qu’on parlait du lièvre, devant lui, une horrible grimace rendait plus hideuse sa tête plate, et plus farouche, l’expression de lâcheté de ses regards obliques.
Et souvent, le soir, comme ils s’allaient coucher, Pierre répétait à Jean !
— Canaille !… Tu verras que je te ferai ton affaire !
†††
Une nuit, Pierre se leva, ne pouvant plus rester dans son lit. Il alluma la lanterne de l’écurie et sortit dans la cour. Il était nu-pieds, en chemise. Il longea le bâtiment, où Jean dormait à cette heure, s’arrêta près de la fenêtre, derrière laquelle était Jean ; puis il continua sa route. Les chiens de garde vinrent le flairer, et, le connaissant, n’aboyèrent pas. Il aurait bien voulu leur donner des coups de pied, mais il craignit leurs plaintes, dans la nuit. Arrivé près du clapier, il s’arrêta de nouveau ; puis il se coucha sur la terre, devant un petit grillage, à travers lequel passaient des brins de paille et des mèches d’herbes que la lanterne éclairait.
— Canaille ! sale canaille ! rugit Pierre entre ses dents serrées.
Et il ouvrit le grillage, écarta la paille et les herbes, plongea sa main dans le trou…
— Je te trouverai bien, sale canaille !… Tu as beau te cacher !… Je te trouverai bien…
Sa main tâtonna quelque temps, et ramena enfin quelque chose de mou, une boule fauve qu’il présenta à la lumière de la lanterne, le petit lièvre.
— Dis-moi que tu es Jean ! sale bête ! s’écria Pierre, dont l’œil s’alluma d’une joie féroce.
Le petit lièvre avait les oreilles couchées, on ne voyait dans son pelage hérissé que la pointe de son museau qui remuait, et son œil noir où la vie semblait chavirer sous un grand vent d’effroi.
— Dis-moi que tu es Jean ! répéta Pierre, dont la voix s’étranglait, très basse, très rauque… Jean… Jean… Jean !…
Il approcha le lièvre plus près encore de la lanterne.
— Que je te voie !… Que je te voie mourir !… Jean !… Jean !… Car tu es Jean… dis ! Tu es bien Jean !…
Il empoigna le lièvre sous la gorge.
— Il y a longtemps que je veux te faire souffrir… Que je veux te faire mourir… Car tu es Jean… tu es son âme, son âme que je hais !…
Il serra le lièvre, sous la gorge… La tête de l’animal sembla grossir démesurément, son œil sembla sortir de l’orbite ; il se débattit, dans les doigts de Pierre. Et à mesure que la vie s’éloignait, que les mouvements devenaient plus faibles, que l’œil se convulsait, Pierre criait :
— Ah ! enfin ! je te tiens !… Jean !… J’ai ta vie, Jean !… Tu ne me feras plus souffrir… Jean !… Personne ne t’aimera plus…
Quand le petit lièvre fut mort, Pierre le rejeta dans le clapier, ferma le grillage, et rentra dans l’écurie, où il se coucha. Les membres brisés, le cerveau vide, il s’endormit profondément, comme un homme sans remords, comme un homme heureux, comme un homme délivré.
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