‹ Contes Tome IIChapitre 39 sur 60 · Chapitre 1

Chapitre 1

Je m’appelle Yves Lagoannec. Avec un tel nom, de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de Bretagne ? Je suis né dans les environs de Vannes, en Morbihan – hihan ! hihan ! qui est tout ce qu’il y a de plus bretonnant dans toute la Bretagne. Mon père et ma mère étaient de petits cultivateurs, très malheureux, très pieux et très sales. Ivrognes aussi, cela va de soi. Les jours de marché, on les ramassait, dans quel état, mon Dieu !… le long des chemins. Et, bien des fois, ils passèrent la nuit à dormir et à vomir au fond des fossés. Selon la coutume du pays, je grandis dans l’étable, avec les cochons et les vaches, comme Jésus. J’étais tenu si malproprement, j’avais sur moi tant et tant d’ordures accumulées que, lorsque mon père venait, le matin, nous réveiller, les animaux et moi, il lui fallait quelques minutes avant de me distinguer des bouses. On m’éleva dans toutes sortes de superstitions. Je connus par leurs noms les diables de la lande, les fées de l’étang et de la grève. Avec le Pater et l’Ave, quelques cantiques en l’honneur de sainte Anne, et l’histoire miraculeuse de saint Tugen, c’est tout ce que je connus. J’appris aussi à honorer le Révérend Père Maunoir qui, par une simple imposition de la main sur la langue des étrangers, leur inculquait le don de la langue bretonne, ainsi qu’il appert d’une fresque remarquable que tout le monde peut voir en la cathédrale de Quimper-Corentin… Je puis dire, non sans orgueil, que j’étais un des enfants les mieux instruits et les plus savants de la contrée.

Tout le long du jour, jusqu’à l’âge de quinze ans, je gardai, dans la lande, un petit cheval roux, un petit cheval fantôme, sur le museau duquel, à force de se frotter aux ajoncs, avaient poussé deux longues moustaches grises. Et trois brebis, noires comme des démons, avec des yeux rouges, et aussi de longues barbiches pointues de vieux bouc, me suivaient en clopinant et bêlant. C’est le cas de se demander de quoi tout cela vivait ? De l’air du temps, sans doute… à la grâce de Dieu, probablement, car, pour ce qui est de l’herbe, il n’y en avait ni gras ni lourd dans la lande, je vous assure.

Enfin, j’étais un garçon bien obéissant et bien respectueux, craignant Dieu, respectant le diable, et toujours seul. Jamais une pensée mauvaise, comme en ont tant d’autres enfants, n’était entrée dans ma cervelle. Pour être tout à fait juste, je devrais dire que jamais aucune pensée, de quelque nature qu’elle fût, n’était entrée dans ma cervelle… pas même le soir où ma mère, étant morte, mon père fit venir ma sœur, qui était mon aînée, dans son lit… Ne vous récriez point, et ne croyez pas que c’est là une dépravation de l’instinct, une débauche contre-nature… Non… c’est l’habitude chez nous, et ça n’empêche pas de vivre en braves gens, de faire ses dévotions et de suivre les pèlerinages… Au contraire… Mon père eut de ma sœur deux enfants, qui furent mes frères aussi bien que mes neveux… Ils ne vécurent que peu de mois… Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela, qui n’a aucun rapport avec la suite de mon histoire… Et qu’est-ce que cela peut bien vous faire ?…

Comme tout le monde, je fis mon service militaire, et j’eus bien de la peine à apprendre quelques mots de français, car je ne parlais que le breton… de quoi je tirai beaucoup d’avanies et beaucoup de horions. Quant à lire et à écrire, ça, par exemple, en dépit de mes efforts et de mon application, il me fallut y renoncer… Pour m’être obstiné à ce travail, tout ce que je gagnai, en fin de compte, ce fut une espèce de fièvre cérébrale dont je faillis mourir et dont je sens bien, parfois, qu’il m’est resté dans le crâne quelque chose de pas naturel. Mais je garde de ma convalescence, à l’hôpital de Brest, et d’une certaine sœur Marie-Angèle, dont les mains blanches retinrent mon âme qui voulait s’envoler hors de moi, un souvenir charmant et très doux. J’y pense souvent, comme à ce grand cygne que je vis, un soir d’hiver, passer au-dessus de la lande… une fée peut-être… et peut-être l’âme d’une sainte, comme l’était cette si jolie sœur Marie-Angèle qui me sauva de la mort…

Il n’y a pas d’exemple qu’au sortir de l’armée, un Breton, se trouvant dans les conditions où j’étais, ne se fasse domestique. La Bretagne est la terre classique du servage. Elle sert Dieu, la patrie et les bourgeois… Je me fis donc domestique.

J’entrai d’abord chez un notaire de Vannes, ensuite chez un médecin de Rennes. On y fut content de moi. À la vérité, j’étais ponctuel, fidèle, sobre et de bonne conduite. Et je suppléais à mon ignorance totale par des trucs d’ingénieuse mnémotechnique. Mais je ne gagnais que très peu d’argent et je n’avais qu’une idée, me rapprocher de Paris, où l’on disait que, dans les places, il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser de l’or et de l’or, à poignées !… Après le médecin de Rennes, ce fut une sèche dame, à Laval. Je n’y restais que huit jours, car, étant très avare, elle nous laissait crever de faim. De Laval, dont je n’ai rien à dire, je passai au Mans, chez un ingénieur, et du Mans à Chartres, chez un évêque, où la cuisinière, une grosse femme à triple menton et à quadruple ventre, m’apprit, un soir d’orage, ce que c’est que l’amour et me força à boire, coup sur coup, cinq verres de chartreuse, dont je fus si malade que je pensai étouffer… Enfin, de Chartres, j’arrivai à Paris, dans un bureau de placement. Je crus, cette fois, que j’avais conquis le monde !

Vous le voyez, je suivais mon idée et je faisais la ligne, sans m’écarter, à droite ou à gauche, du but suprême où rayonnait la Fortune…

Dans ces diverses étapes, je me formais et j’acquérais la science de mon métier, au point que, débarquant à Paris, je pouvais servir, je ne dis pas chez des princes et des ducs, mais dans de braves maisons bourgeoises, aussi bien comme cocher que comme valet de chambre.

Le surlendemain de ma triomphale entrée dans la capitale, je fus présenté à un vieux petit monsieur, tout en deuil, à qui il venait d’arriver un affreux malheur. Son cocher – le cocher que je devais remplacer – avait assassiné sa femme, dans des conditions mystérieuses, et pour des raisons toujours inconnues des magistrats à l’heure qu’il est. Il me raconta ce tragique événement avec beaucoup de discrétion et de tristesse. Il avait une figure un peu ridée et très sournoise, un long pardessus ouaté comme une douillette de prêtre, et ses mains très blanches faisaient, en remuant, un petit bruit d’osselets. Comme il lisait mes certificats, qui étaient excellents, il me dit en hochant la tête, et avec de l’effarement dans son regard :

— Les siens aussi étaient parfaits…

Il ajouta timidement :

— Vous comprenez, il me faut des renseignements précis et sérieux sur les serviteurs que j’engage… Car maintenant, je suis tout seul… Et si je tombais encore sur un assassin, ce n’est plus ma femme… c’est moi qui serais assassiné… Ah ! Ah !… vous comprenez… je ne peux prendre, comme ça, le premier venu…

— Monsieur peut croire que je ne suis pas le premier venu… déclarai-je… Un domestique qui serait le premier venu n’aurait pas servi chez un évêque.

— Sans doute… sans doute… Mais que sait-on ?…

Et son regard semblait vouloir pénétrer en moi… descendre en moi… jusqu’au fond de l’âme…

— Et puis voilà, objecta-t-il après un silence… Vous êtes Breton. L’autre aussi était Breton… Vous avouerez que ce n’est guère encourageant.

— Mais monsieur sait, répondis-je avec une assurance de Scapin dont je fus moi-même tout étonné… monsieur sait que si tous les Bretons ne sont pas des domestiques… tous les domestiques sont Bretons…

— Oui… oui… mais ça n’est pas une raison. Je suis tout seul, maintenant ; je suis très vieux… j’ai… j’ai… beaucoup de choses chez moi… Montrez-moi vos mains.

Je lui tendis mes mains. Il les examina attentivement, mesura pour ainsi dire la longueur des doigts, l’écartement du pouce, en fit jouer les jointures… Et il dit :

— Elles n’ont pas mauvais air… Elles n’ont pas l’air terrible… Ce sont des mains…

— Des mains de travailleurs… déclamai-je fièrement…

— Oui… oui… oui… Enfin, nous verrons… nous réfléchirons…

Ni les certificats, ni l’examen médical, ni le minutieux interrogatoire qu’il me fallut subir ne furent jugés suffisants. Le petit monsieur désira envoyer à toutes les personnes chez qui j’avais servi un questionnaire très détaillé sur mon caractère, mon état mental, mes qualités évidentes, mes défauts possibles, mes dispositions au meurtre, ataviques ou autres, etc. Je n’avais rien à redouter de cette enquête, et je m’y prêtai de la meilleure grâce du monde, car vous pensez bien que j’avais négligé de compter parmi mes références celles du fermier de Quimper… Mais, au fond de moi-même, énervé par ces défiances, horripilé par cette sorte d’espionnage physiologique, auquel, comme un criminel, j’avais dû me soumettre, je sentais, pour la seconde fois, se lever des pensées obscures et de troubles désirs, dont il me semblait qu’ils exhalaient une odeur âcre et forte, grisante et terrible.

Huit jours après cette entrevue, le petit monsieur me fit prévenir que je pouvais arriver chez lui avec mes bagages et prendre immédiatement possession de mon service de cocher.

J’y allai tout de suite… Mon nouveau maître habitait, dans la rue du Cherche-Midi, une très ancienne maison qui, malgré d’annuelles réparations, gardait un aspect fort délabré. Lui-même était un vieux maniaque. Il collectionnait – je vous demande un peu – des éteignoirs !

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