‹ Contes Tome IIChapitre 40 sur 60 · Chapitre 2

Chapitre 2

Ai-je dit que mon maître s’appelait le baron Bombyx ? Je m’aperçus tout de suite qu’il était avare et méticuleux. Bien que sa maison se composât d’une gouvernante, d’un valet de chambre et d’une cuisinière, il ne voulut laisser à personne le soin de m’installer. Il me montra l’écurie et la vieille jument blanche, une bête déjà bien lasse et qui tremblait sur ses jambes arquées…

— Elle s’appelle Fidèle… me dit-il… Ho ! ho ! Fidèle… Ho ! ho !

Et lui caressant la croupe, il entra dans le box.

— C’est une bonne jument… Elle est très douce… Je l’ai depuis dix-neuf ans… Ho ! Fidèle… n’est-ce pas, Fidèle ?

Fidèle tourna la tête vers son maître et lécha la manche de son pardessus.

— Vous voyez ?… un mouton… Seulement elle a une manie… Elle n’aime pas qu’on l’étrille de droite à gauche… elle veut qu’on l’étrille de gauche à droite… Comme ça, tenez…

Le baron, avec sa main allant et venant sur le ventre de la bête, imitait le mouvement de l’étrille.

— C’est une manie… il suffit de le connaître… De gauche à droite, vous vous rappellerez ?

J’examinai les jambes de Fidèle, raidies et déformées par des éparvins.

— Elle doit boiter, cette jument-là ? demandai-je.

— Un peu… répondit le baron… elle boite un peu, c’est vrai… Dame, elle n’est plus jeune… Mais elle n’a pas un service dur… Je la ménage…

Je fis une grimace et pris une voix grognonne :

— C’est ça… elle ne tient pas debout… C’est un vieux carcan… Et puis, si elle se fiche pas terre, monsieur le baron dira que c’est de ma faute… Ah ! je connais le truc…

Mon maître me regarda de coin, en clignant de l’œil, et il dit :

— Il ne s’agit pas de ça… Elle ne bute jamais.

— Non… c’est moi qui bute peut-être… grommelai-je entre mes dents…

Je me sentais très libre, très à mon aise avec ce pauvre homme qui m’avait, du premier coup, livré toute sa faiblesse. Et j’éprouvais comme un violent plaisir à le dominer par l’insolence et par la peur. Je vis dans ses yeux passer quelque chose comme un reproche… Mais il n’osa pas répondre à ma grossièreté. Il sortit du box, qu’il referma.

— Ho ! ho !… Fidèle… Ho !… ho !…

Et nous allâmes dans la remise.

Sous une housse de lustrine grise dormait une vieille berline, comme je me rappelais en avoir vu parfois dans mon enfance, emporter des caricatures de marquises, sur les routes de là-bas… Dans un coin, étaient empilées des caisses vides d’épicerie et des boîtes de fer-blanc, vides aussi et bosselées. Je fus humilié. Certes, je n’espérais pas entrer, du premier coup, dans une maison ultra-chic, revêtir de somptueuses et correctes livrées, et mener des pur-sang de vingt mille la paire, mais je n’avais pas non plus compté, à Paris, m’enterrer dans ces poussières anciennes, rétrograder vers un passé disparu. Depuis huit jours que je me promenais par la ville, aux endroits les plus élégants, bien des idées, bien des ambitions m’étaient venues, et je sentais battre en moi une âme moderne…

Je me consolai en pensant qu’il fallait bien commencer par quelque chose… prendre, pour ainsi dire, l’air de ce pays nouveau, et je me promis à moi-même de ne pas rester longtemps dans cette bicoque… Je soulevai la housse et jetai sur la voiture un coup d’œil méprisant.

— Ça n’est pas, non plus, une jeunesse… dis-je… Ah ! mazette, non…

Le vieux Bombyx n’eut pas l’air d’avoir entendu cette réflexion. Il ouvrit une porte.

— Voici la sellerie, fit-il. C’était une pièce très étroite, pavée de carreaux de brique, lambrissée de sapin verni, déverni plutôt… Les harnais, posés sur des chevalets, semblaient parler, entre eux, de choses surannées. L’air humide avait terni les cuirs et noirci les boucles de métal… Un petit poêle, qu’on n’allumait pas, et dont le tuyau crevé traversait le mur, donnait la réplique à une chaise dépaillée, à qui manquaient les traverses du dossier. Sur une planche, couverte d’un papier goudronné, était rangée la livrée de l’ancien cocher.

— Je vous prie de l’essayer, me dit mon maître.

— C’est que, objectai-je, je n’aime pas beaucoup entrer dans les habits d’un autre.

— Une livrée, déclara le baron, ça n’est pas des habits… C’est à tout le monde et ça n’est à personne… Celle-ci est, d’ailleurs, presque neuve. Il ne l’avait pas mise plus de dix fois, quand…

Il n’acheva pas la phrase, que coupa un pli grimaçant de sa bouche…

— N’importe ! insistai-je… je n’aime pas ça, surtout quand…

— Je l’ai fait passer à l’étuve…

Et, après quelques secondes de silence, il ajouta d’une voix moins timide :

— Je désire que vous l’usiez… On n’y voit plus les taches de sang… Je ne puis pourtant pas acheter tous les jours des livrées neuves… Chacun va selon ses moyens…

— Enfin ! soit, concédai-je… Mais monsieur le baron doit comprendre que ça n’est guère engageant… Encore, s’il n’avait pas été un assassin !…

— Il était très propre… répliqua le baron… Allons… essayez la livrée… Elle doit vous aller à merveille…

Ayant examiné ma taille, la largeur de mes épaules, il répéta :

— Elle doit vous aller… elle vous ira certainement…

Je pris la livrée et la dépliai. C’était une tenue bien modeste, et avec laquelle il n’y avait pas moyen de faire le faraud : veston de droguet bleu, gilet bleu, pantalon bleu avec un passepoil rouge ; casquette de cuir verni, ornée d’un galon d’or. Il y avait aussi un gilet d’écurie, à raies rouges et noires. Tout cela, en effet, était propre et comme neuf. À peine si je remarquai sur le drap, aux coudes du veston, aux genoux du pantalon, des places plus luisantes.

J’essayai la livrée.

— Je vous l’avais bien dit, s’écria le baron… Elle vous va admirablement… Elle vous va mieux qu’à lui… elle semble taillée exprès pour vous.

— Je ne trouve pas… dis-je.

— Qu’est-ce que vous ne trouvez pas ? Elle est tout à fait à votre mesure… Mais regardez-vous dans la glace… Le veston n’a pas un pli… il vous moule… Le pantalon tombe très bien, très droit… C’est merveilleux…

Alors, d’une voix lente et grave, je prononçai :

— Je n’ai pas besoin de me regarder dans la glace… Cette livrée me va très bien au corps, possible… mais c’est à l’âme qu’elle ne me va pas du tout !…

Le vieux baron maîtrisa l’effroi qui, soudain, était apparu dans ses yeux :

— Qu’entendez-vous dire par là ?… Pourquoi me dites-vous cela ?… Vos paroles n’ont aucun sens…

— Les paroles ont toujours un sens, monsieur le baron… Et si les miennes n’en avaient pas, vous ne trembleriez point de peur, en ce moment, comme vous faites… hé ?…

— Moi ?… Ta ta ta ta !… Tous les Bretons sont un peu toqués…

Mais il avait résolu de fermer ses oreilles aux voix qui, à cette minute même, j’en suis sûr, se multipliaient en lui et lui disaient, et lui criaient : « Cet homme a raison… Achète-lui une livrée toute neuve… Brûle celle-ci en qui, malgré l’étuve et les acides du teinturier, habite un démon… n’en garde même pas les cendres… » Et, brusquement, avec des gestes fébriles, qui faisaient craquer les jointures de ses longues mains blanches, il me dit :

— Venez, maintenant, que je vous montre votre chambre.

La chambre se trouvait au-dessus de l’écurie, et à côté du grenier. On y accédait par un petit escalier de bois, où traînaient toujours des brindilles de paille et des poussières de foin. Un vrai galetas que cette chambre, et dont un chien n’aurait pas voulu pour sa niche. Tout de suite je me dis : « Attends un peu que j’aie levé dans le quartier une jolie femme de chambre… une jolie petite fruitière… une jolie petite n’importe quoi… et tu verras si je pose longtemps là-dedans ! » Une couchette de fer avec un matelas sordide, deux tabourets paillés, une table de bois blanc supportant une cuvette ébréchée, composaient le mobilier. Pas de placard : une simple penderie au-dessus de laquelle était fixée une tringle de fer, où, sur des anneaux, courait un rideau de vieille indienne usée et pourrie, à palmes rouges ; sur un escabeau, près du lit, trônait un vase de nuit, en grès brun, et qui avait été jadis, je pense, un pot à beurre. Et l’odeur du purin montait entre les fentes du plancher.

— Eh bien, vous voilà chez vous, me dit le vieux Bombyx. Ça n’est pas luxueux, mais il ne vous manque rien.

Il allait partir, quand, tout à coup :

— Oui, j’ai oublié de vous dire… C’est moi qui fais les achats d’avoine, de paille et de foin… vous n’avez pas à vous en occuper… vous n’avez pas le sou du franc sur les fournitures de l’écurie… vous n’avez que vos gages… C’est un principe… ici.

Et il sortit de la chambre.

Je me jetai sur la couchette. Il se passait en moi quelque chose de bizarre et d’effrayant. À la minute même où j’avais revêtu la livrée de l’ancien cocher, j’avais senti sur ma peau comme une démangeaison… Puis cette démangeaison, peu à peu, entrait en moi, s’imprégnait en moi, descendait dans ma chair, au plus profond de mes organes, et elle se faisait brûlure… En même temps, d’étranges pensées, troubles encore, montaient à mon cerveau, qui semblait se gonfler de brouillards rouges et de vapeurs de sang…

— Vieux grigou… hurlai-je… c’est toi qu’on aurait dû tuer…

Je me levai… j’arrachai violemment mes habits, et je marchai, tout nu, dans la chambre, longtemps, longtemps… Puis ma fièvre finit par se calmer… J’accrochai la livrée au porte-manteau de la penderie… revêtis mes habits à moi… et j’allai retrouver Fidèle, dans l’écurie.

— Ho ! ho ! Fidèle !… Ho ! ho !…

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