partie L’embaumeur
Il y a une vingtaine d’années, étant malade, je fus envoyé à X… Assurément, cette réputation de grande guérisseuse, X… la mérite plus que toutes les autres stations du même genre, car, durant les six années consécutives que je vins demander la guérison à ses eaux, à son climat, au traitement de ses médecins, pas une seule fois je n’entendis parler de mort, pas une seule fois je n’appris qu’un malade fût mort. Oui, véritablement, la mort semblait avoir été supprimée de ce coin de la terre française… À la vérité, il arrivait quotidiennement que bien des personnes disparussent tout d’un coup… Et si vous vous informiez : « Elles sont parties hier », telle était la réponse invariable… Un jour, dînant avec le directeur de l’établissement, le maire de la ville et le tenancier du Casino, je m’émerveillai de ce persistant miracle, non, toutefois, sans émettre quelques doutes sur son authenticité.
— Vous pouvez vous renseigner, dirent-ils en chœur… Voilà plus de vingt ans que nous n’avons eu, ici, un enterrement… À telles enseignes, cher monsieur, que nous avons fait du personnel des pompes funèbres nos doucheurs… nos croupiers… nos chanteurs comiques… et que nous songeons maintenant à transformer notre cimetière en un superbe tir aux pigeons…
Ce fut seulement la dernière année de mon traitement que je connus le secret de cette extraordinaire immortalité… Voici comment :
Une nuit que je rentrais chez moi très tard, et que tout semblait dormir dans la ville immortelle et bienheureuse, je perçus, venant d’une rue transversale à celle que je suivais, des bruits insolites, bruits de voix essoufflées et chuchotantes, de pas pesants, de fardeaux sonores qui se seraient heurtés l’un contre l’autre… Je m’engageai dans la rue, qu’un seul réverbère éclairait à peine, à l’autre bout, d’une lueur trouble et tremblante. Et, avant que je pusse distinguer ce qui se passait, j’entendis nettement ceci :
— Mais, nom d’un chien !… taisez-vous donc… vous allez réveiller les étrangers !… Et si la fantaisie leur prenait de venir voir ce que nous faisons ici… eh bien, nous serions frais…
Je m’approchai, et voici l’étrange, l’inattendu, le lugubre spectacle que je vis : dix cercueils portés chacun par quatre hommes, dix cercueils se suivant à la file… et se perdant processionnellement dans l’ombre… Dans une ville où personne ne mourait, j’étais tombé sur un embarras de cercueils… Stupéfiante ironie !
Alors je compris pourquoi, depuis vingt ans, on n’avait pas vu d’enterrement à X… On déménageait les morts à la cloche de bois !…
Furieux d’avoir été joué de la sorte par les autorités municipales et casinotiques, j’interpellai un des croque-morts dont la trogne luisait parmi cette nuit shakespearienne :
— Hé ! l’ami… qu’est-ce que c’est ?.. demandai-je en lui montrant les cercueils.
— Ça ? fit-il… C’est des malles, donc… des malles d’étrangets qui partent.
— Des malles ?… Ha ! ha ! ha !…
— Oui, des malles… Et nous les portons à la gare… à la grande gare.
Un sergent de ville, qui dirigeait la manœuvre, vint à moi.
— Retirez-vous, monsieur, pria-t-il poliment… Vous gênez ces hommes… Ils sont en retard… Ces malles – car ce sont des malles – sont fort lourdes… Et le train n’attend pas…
— Le train ?… Ha !… ha !… ha !… Et où va-t-il, ce train ?
— Mais…
— Il va à l’Éternité, n’est-ce pas ?
— L’Éternité ? dit le sergent de ville, froidement… Je ne connais point ce pays-là…
Le lendemain, tu penses si je terrifiai le maire de la ville… le directeur de l’établissement… le tenancier du Casino, par cette aventure… Je les menaçai de tout dévoiler… Ils m’apaisèrent en m’offrant une somme d’argent considérable et en me nommant, avec un traité avantageux, l’agent exclusif de leur publicité… Et voilà !…
Avec une gaieté tranquille, il me tapa sur les cuisses.
— Elle est bonne, hein ?.. fit-il.
Puis :
— À propos… as-tu un médecin ?…
— Oui.
— Fardeau-Fardat ?
— Non… Triceps !… le docteur Triceps, mon ami…
— Ah ! tant mieux… Parce que Fardeau-Fardat… Tiens !… il faut encore que je te raconte cette histoire-là. Ah ! il y a des types, ici !… Et on n’a pas le temps de s’embêter une minute.
Et Clara Fistule entama un nouveau récit :
Donc, j’avais été envoyé à X… Le jour même de mon arrivée, je me rendis chez le docteur Fardeau-Fardat, à qui j’avais été spécialement recommandé… Un petit homme charmant, vif et gai, de parole exubérante, de gestes cocasses, et qui, néanmoins, donnait confiance.
Il m’accueillit avec une cordialité empressée et peu banale, et, après m’avoir enveloppé des pieds à la tête d’un regard rapide :
— Ha ! ha ! fit-il… sang pauvre… poumons atteints ?… neurasthénique ?… alcoolique ?… syphilitique ? Parfaitement… voyons ça… voyons ça… Asseyez-vous…
Et durant qu’il cherchait je ne sais quoi parmi le désordre de son bureau, il interrogea, dans un petit rire sautillant, et sans me donner le temps de lui répondre :
— Hérédité déplorable ?… Famille de tuberculeux ?… de syphilitiques ?… Paternelle ?… Maternelle ?… Marié ?… Célibataire ?… Les femmes alors… les petites femmes ! Ah ! Paris !… Paris !…
Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il recommença de m’interroger longuement, avec plus de méthode, m’ausculta minutieusement, mensura ma poitrine avec des gestes de tailleur, éprouva au dynamomètre ma force musculaire, nota, sur un petit carnet, mes réponses et mes observations ; puis brusquement, d’un air jovial :
— Avant tout… une question ?… En cas de mort, ici… vous feriez-vous embaumer ?
Je sursautai.
— Mais, docteur ?…
— Nous n’en sommes pas là, corrigea cet aimable praticien… Diable !… mais enfin…
— Je croyais… dis-je, un peu effaré… je croyais qu’on ne mourait jamais à X… ?
— Sans doute… sans doute… En principe, on ne meurt pas ici… Mais enfin… un hasard… une malchance… une exception… vous admettrez bien une exception ?… Vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de ne pas mourir ici… c’est entendu… Donc ?…
— Donc… il est inutile de parler de cela, docteur…
— Pardon… fort utile, au contraire… pour le traitement… diable !
— Eh bien, docteur, si par extraordinaire, et pour cette fois seulement, je venais à mourir ici… non, je ne me ferais pas embaumer…
— Ah ! ponctua le docteur… Vous avez tort… parce que nous avons un embaumeur étonnant… merveilleux… génial… Occasion unique, cher monsieur… Il prend très cher… mais c’est la perfection. Quand on est embaumé par lui… c’est à se croire encore vivant… Illusion absolue… à crier… Il embaume… il embaume ! ! !
Et comme je secouais toujours la tête pour exprimer un refus énergique :
— Vous ne voulez pas ?… Soit… Ce n’est pas l’embaumement obligatoire, après tout…
Sur la page du carnet où il avait consigné toutes les observations qui avaient trait à ma maladie, il inscrivit au crayon rouge et en grosses lettres : « Pas d’embaumement », puis il rédigea une interminable ordonnance qu’il me remit en me disant :
— Voilà… Traitement sérieux… J’irai vous voir tous les jours, et même deux fois par jour.
Et, me serrant chaleureusement les mains, il ajouta :
— Bast !… au fond… vous avez bien fait… À demain…
Je dois dire que, peu à peu, je pris goût à ses soins ingénieux et dévoués. Son originalité, sa gaieté inaltérable, spontanée et parfois un peu macabre, m’avaient conquis. Nous devînmes d’excellents et fidèles amis.
Six ans après, un soir qu’il dînait chez moi, il m’apprit que j’étais définitivement guéri, avec une joie tendre qui me toucha jusqu’au fond du cœur…
— Et vous savez ?.. me dit-il… vous êtes revenu de loin, mon cher… Ah ! sapristi !
— J’étais très, très malade, n’est-ce pas ?…
— Oui… mais ce n’est pas cela… Vous rappelez-vous quand j’insistai tellement pour que vous vous fissiez embaumer ?
— Certes…
— Eh bien, si vous aviez accepté, mon cher ami… vous étiez un homme mort…
— Allons donc !… Et pourquoi ?…
— Parce que…
Il s’interrompit tout à coup… devint grave et soucieux durant quelques secondes… Et sa gaieté revenue :
— Parce que… les temps étaient durs alors… et il fallait vivre… En avons-nous embaumé de ces pauvres bougres… qui seraient aujourd’hui… vivants comme vous et moi !… Qu’est-ce que vous voulez ?… La mort des uns… c’est la vie des autres…
Et il alluma un cigare.
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