partie En traitement
Comme je montais m’habiller pour le dîner, quelqu’un, derrière moi, dans l’escalier, m’appela :
— Monsieur Poule ?… Hé !… cher monsieur Georges… je vous prie ?…
Je me retournai. C’était M. Tarte, M. Tarte lui-même, en tenue de cheval, et qui, fringuant, fredonnant, une fleur d’arnica à la boutonnière de son pardessus mastic, rentrait d’une excursion au port de Vénasque.
— Hé ! bonsoir… me salua-t-il… Je suis fort content de vous voir, cher monsieur Poule… fort content, en vérité…
En serrant, à la briser, ma main dans ses mains gantées de peau de chien, il répéta, souriant :
— Fort content… fort content… Ah ! vous n’imaginez pas à quel point vous m’êtes sympathique, mon cher monsieur Poule… Non, là vraiment… vous m’êtes un ami… un véritable ami… D’ailleurs, aujourd’hui… j’aime tout le monde… Vous entendez… j’aime tout le monde !…
Ces effusions de M. Tarte m’étonnèrent grandement. Il n’était point dans ses habitudes de les prodiguer de la sorte. Bien au contraire.
C’était un petit homme sec, nerveux, maniaque, de gestes fébriles, de voix insolente, et qui s’irritait à propos de tout et de rien. Il était, pour ainsi parler, le cauchemar de l’hôtel. Pas un repas qui ne fût troublé par ses discussions, ses incessantes récriminations. Il ne trouvait jamais rien de bien, il se plaignait du pain, du vin, du bifteck, des garçons, de ses voisins. Ses exigences acrimonieuses s’étendaient même sur le système des waters-closets, qu’il ne jugeait pas assez perfectionné. Il nous était à tous un supplice quotidien. Et voilà que, tout à coup, il se montrait d’une gaieté affectueuse, débordante, et que son visage, toujours plein de colère, rayonnait, tel celui d’un amoureux ou d’un héritier…
Que lui était-il donc arrivé ?… Est-ce que les excursions dans la montagne noire et caverneuse adoucissent les mœurs ?… Cela m’intrigua de savoir la cause de cette brusque transformation.
— Alors, joyeuse excursion, monsieur Tarte ? demandai-je.
— Excellente, cher monsieur Poule… excellente… oh ! excellente.
Et comme nous étions, à ce moment, arrêtés devant la chambre, M. Tarte me dit :
— Voulez-vous me faire un grand, grand plaisir ?… Entrez chez moi une minute… oh ! une minute seulement, cher monsieur Poule… car il faut que je vous raconte mon excursion… que je raconte à quelqu’un mon excursion… à quelqu’un de cher… comme vous… Je vous en prie !
J’aime les originaux, les extravagants, les imprévus, ce que les physiologistes appellent les dégénérés… Ils ont du moins cette vertu capitale et théologale de n’être pas comme tout le monde… Un fou, par exemple… j’entends un fou libre, comme nous en rencontrons quelquefois… trop rarement, hélas ! dans la vie… mais c’est une oasis en ce désert morne et régulier qu’est l’existence bourgeoise… Oh ! les chers fous, les fous admirables, êtres de consolation et de luxe, comme nous devrions les honorer d’un culte fervent, car eux seuls, dans notre société servilisée, ils conservent les traditions de la liberté spirituelle, de la joie créatrice… Eux seuls, maintenant, ils savent ce que c’est que la divine fantaisie…
Vous pensez si j’acceptai l’offre que me faisait M. Tarte.
— Mais comment donc ?… Enchanté, monsieur Tarte…
Et je pénétrai, avec lui, dans sa chambre.
Avec empressement, il me désigna un siège, aussi confortable que le permet l’état de la civilisation et du mobilier pyrénéens. Et lui-même s’enfonça, s’engloutit dans un fauteuil.
— Ah ! monsieur, cher monsieur Poule, s’exclama-t-il en s’allongeant voluptueusement… vous ne saurez croire à quel point je suis heureux… heureux… heureux ! Maintenant, je puis respirer… J’ai un poids de moins sur le cerveau, sur le cœur, sur la conscience… Et quel poids ! La Maladetta, honoré et estimé monsieur Poule… Oui, j’ai en moins, sur le crâne, le poids de La Maladetta et de toute la chaîne des Monts-Maudits. Je suis libre, enfin, je me sens léger, volatil, impondérable, si j’ose ainsi dire… Il me semble que je viens de sortir d’un long, angoissant, infernal cauchemar, et que, autour de moi, au-dessus de moi, en moi, c’est la lumière… la lumière… la lumière… Enfin, j’ai reconquis la lumière…
— Et que vous est-il donc arrivé de si extraordinaire ? Quel événement merveilleux ? Quel miracle ?
La face toute heureuse, les bras mollement balancés en dehors des accoudoirs du fauteuil, s’étirant comme un chat dans une détente délicieuse de tous ses organes, M. Tarte répondit :
— Cher monsieur Poule… ah ! cher monsieur Poule… j’ai tué un homme !
Et sur son visage et dans sa voix, il y avait une expression de soulagement, de délivrance, une ivresse d’âme exorcisée.
— J’ai tué un homme… j’ai tué un homme !…
Sur un mouvement de surprise que je ne pus réprimer, M. Tarte m’imposa silence d’un geste de la main :
— Ne vous récriez pas… fit-il, ne m’interrompez pas… et laissez-moi vous raconter cette joie libératrice qui m’échut aujourd’hui, d’avoir tué, – ah ! comprenez la douceur fondante de ce mot –, d’avoir tué… un homme !…
Et, en petites phrases courtes, heurtées, saccadées, il parla ainsi :
— Mon cher monsieur Poule, je souffre d’une pharyngite chronique… Elle a jusqu’ici résisté à tous les traitements… Cette année, mon médecin m’ordonna les humages de X… Vous savez ce que c’est ?… il paraît que c’est miraculeux… Bref, je vins humer ici… La première fois que j’entrai dans la salle de humage, l’appareil qui m’était prescrit était déjà occupé… Il y avait un monsieur… Le nez, la bouche, le menton enfouis dans l’embouchure du tube, il humait avec conviction. Je ne le voyais pas bien… Je ne voyais de lui qu’un immense front, chauve et montueux, et pareil à une route de sable jaune entre deux berges de cheveux roux… Tel que je le voyais, il me parut d’une vulgarité dégoûtante… Je dus attendre trois quarts d’heure… Cela m’impatienta, et je me promis d’arriver plus tôt le lendemain… Le lendemain, quand j’arrivai, le monsieur était là… Le jour suivant, j’avançai mon heure… Encore lui… « Ah ! c’est trop fort… m’écriai-je, il ne quitte donc jamais le tube ? » Et j’éprouvai contre cet homme une haine violente… terrible… vous ne pouvez pas vous imaginer… Cette haine grandit, s’exaspéra de jour en jour, car – vous ne me croirez pas, et cependant rien n’est plus vrai – pas une fois, durant vingt-cinq jours, non, pas une seule fois, je ne trouvai l’appareil libre… La première chose que j’apercevais en entrant dans la salle, c’était ce front… Et ce front semblait me narguer… rire de moi… Oui, en vérité, il riait de moi… Jamais je n’aurais cru que le simple front d’un homme chauve pût contenir tant de provocations en si peu de cheveux… Ce front m’obséda… Je ne vis plus que lui, partout… Plusieurs fois, il me fallut me raisonner, me retenir, pour, armé d’un marteau, d’une massue, ne pas frapper ce front obstinément ironique et ricanant… Ma vie devint intolérable. Ah ! cher monsieur Poule, j’ai connu, durant ces vingt-cinq jours, l’étrange et douloureux supplice de ne penser qu’à tuer cet homme, et de ne pas oser… Le meurtre était en moi… à l’état de désir vague, mais non à l’état d’acte résolu… C’est une horrible souffrance… C’est dans ces conditions morales, et aussi pour échapper, ne fût-ce que quelques heures, à cette obsession affolante du meurtre, que je décidai de faire l’excursion du port de Vénaque… Je partis donc, ce matin. J’avais un bon guide… un bon cheval… le ciel était un peu voilé ; à mesure que je montais, il se dégageait de ses brumes… se faisait radieux… éblouissant… Mais la montagne est terrible… Elle n’éveille que des idées de désolation et de mort… Loin de me distraire de mes préoccupations, elle en augmentait la puissance sinistre… À un certain endroit, l’idée me vint, véritablement providentielle, de quitter la route connue, la route des touristes, et d’atteindre un sommet où la neige étincelait dans le soleil… J’abandonnai mon cheval à la garde du guide, et seul, avec rage, j’attaquai une sorte de sente dans le roc, qui montait, à pic, au bord d’un gouffre… Rude ascension… Vingt fois, je pensai rouler dans le gouffre… Je m’acharnai… Quand, tout à coup, je me trouvai face à face, et poitrine à poitrine, avec un homme qui descendait l’étroite sente… Ah ! jour de Dieu !… C’était mon homme… l’homme du tube… Mon sang ne fit qu’un tour dans mes veines… À ce point précis de notre rencontre, le passage était si étroit qu’il était impossible à deux hommes de le franchir de front sans s’aider mutuellement, et avec quelles précautions !… « Donnez-moi votre main, dis-je à l’homme… et prenez bien garde… car l’endroit est dangereux, et profond l’abîme… on n’en remonte pas ! » Et comme il me tendait sa main, l’imbécile, le triple imbécile, d’une poussée, d’une chiquenaude, je lui fis perdre l’équilibre. Il tomba… « Ah ! mon Dieu !» s’écria-t-il. « Bonsoir, bonsoir, bonsoir ! » Je le vis rouler, rebondir d’un roc à l’autre… Et il disparut dans l’abîme… On a bien raison de dire que les paysages ne sont que des états de notre esprit… Car, aussitôt, la montagne me parut resplendissante de beautés inconnues… Oh ! l’enivrante journée !… Quel apaisement !… Quelle sérénité !… Et comme il monte des abîmes une musique surhumainement délicieuse.
M. Tarte se leva :
— Comme cela, voyez-vous, me dit-il après un court silence, c’est net, c’est propre… Je n’ai pas de sang aux doigts, ni de cervelle sur mes habits… Et l’abîme est discret… Il ne va pas raconter ses petites histoires à tout le monde. Je suis heureux… heureux… je respire… Ouf !…
Puis, regardant sa montre :
— Mais il est tard… Allez vous habiller, car je compte être joyeux ce soir… très joyeux… Oui, cher monsieur Poule, ce soir… du champagne à flots… des petites femmes… Ohé !… Ohé !…
— Et demain ?… fis-je.
— Demain ?… Eh bien, demain, je ne verrai plus ce front… et je humerai la guérison avec tranquillité… À tout à l’heure !…
Et, doux, souriant, brave homme, M. Tarte m’accompagna jusqu’à la porte.
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