‹ Contes Tome IIChapitre 47 sur 60 · partie La vieille aux chats

partie La vieille aux chats

On est venu m’annoncer, ce matin, que ma voisine, la vieille Claudine Horteur est morte… Elle est morte on ne sait de quoi. Et comment… Cette mort foudroyante étonne et n’émeut pas… Peut-être Claudine s’est-elle tuée ?… On ne sait pas… et l’on n’a pas envie de savoir… Bien qu’on n’ait rien trouvé sur elle, et dans sa maison, aucune trace de violence, ni d’effraction, ni de vol, « il n’y a pas apparence », commente le brigadier de gendarmerie, criminaliste éminent, qu’elle soit morte comme ça, tout d’un coup, d’une mort naturelle… Pourtant on l’a trouvée dans son lit toute froide, toute roide, le visage très calme, les membres allongés, sans une crispation de souffrance sur le corps, sans un seul indice de lutte ou d’épouvante, et comme si elle dormait encore… Elle dormait en effet, mais pour toujours… Ça n’est pas clair, car Claudine Horteur, malgré ses soixante-cinq ans, était vigoureuse, bâtie à chaux et à plâtre, de forte santé, comme un homme. Rien dans sa robuste constitution ne pouvait faire prévoir qu’elle dût mourir ainsi, d’un coup de foudre… Il y a bien sûr, des mic-macs là-dessous… Mais on n’aime pas les histoires, à Fleury-sur-Tille, ni que les gens de justice viennent s’occuper de ce qui se passe dans le pays. Oui, oui, ils connaissent ça !… Les magistrats viennent pour découvrir un crime, et c’est un autre qu’ils découvrent !… Aussi, tout le monde a dit :

— Claudine est morte !… Eh ! bien, voilà !…

Les autorités ne voudraient pas agir à l’encontre d’une impression unanimement ressentie, leur premier devoir étant de satisfaire tout le monde. Et elles aussi ont dit :

— Claudine est morte !… Eh bien, voilà…

Le médecin qui a constaté la mort, tout en éloignant l’idée d’une congestion, d’une apoplexie, et en général, toute cause apparente de mort, a dit :

— Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est morte !

Le maire ensuite, a dit :

— Elle est morte. Nous n’y pouvons rien… !

À son tour, le juge de paix a dit :

— Et puisqu’elle est morte !…

Enfin le notaire, le plus gros et le plus influent personnage de la contrée, a dit :

— Elle n’a pas d’héritiers… Je ne lui connais pas d’héritiers… Alors, comment et par qui aurait-elle pu être assassinée !…

D’où il résulte qu’on enterrera demain Claudine Horteur sans plus d’enquête ! Elle s’en ira, comme elle était venue, on ne sait pas où… Le facteur, qui me raconte la nouvelle, ajoute philosophiquement :

— Et puis, quoi ?.. Ça la ferait-il revenir ?

Il m’apprend aussi, avec une légère grimace de contentement, qu’on n’est pas trop fâché de ça, dans le pays :

— On ira à l’enterrement, m’explique-t-il, parce qu’un enterrement, c’est une distraction ici où il n’y en a pas beaucoup. Mais on ne pleurera guère, allez !… Elle n’était pas aimée, la Claudine…

Je demande :

— Pourquoi n’était-elle pas aimée ? Est-ce que c’était une méchante femme ?

— Non !… Ça n’est pas ça… seulement, je vais vous dire… Elle n’était pas d’ici… On ne sait pas d’où elle était… Elle est arrivée, comme ça, tout d’un coup, avec trois chats noirs…

— Il y a longtemps ?

— Dame, oui !… Il y a bien trente ans… Qu’est-ce que vous voulez ?… On ne peut pas aimer des étrangers. Des gens qui ne sont pas de chez nous… C’est des gens qui ne sont de nulle part !… Et puis, il y a quelque chose qui est plus extraordinaire que tout… Voilà dix-huit ans que je suis facteur, moi qui vous parle, mon bon monsieur… Eh bien, depuis dix-huit ans je n’ai pas porté une seule fois une seule lettre à Claudine Horteur !… Ça c’est louche !…

— Mais moi aussi, je suis étranger… Je ne suis pas de chez vous, comme vous dites…

— Oh ! mais vous, c’est bien différent… Vous recevez des lettres, vous ! Et puis, des paquets !…

Tantôt, je suis allé voir Claudine sur son lit de mort… Sa maison est juste en face de la mienne, et borde la route. Derrière la maison, entre deux haies d’épines, s’allonge un petit, un tout petit jardin, composé d’une unique pelouse, autour de laquelle circule une étroite allée de sable aussi étroite qu’un ruban… Pas de fleurs, pas d’arbres… Sur la pelouse, je remarque une vingtaine de menus tertres, de petites bosses de verdure que surmontent des croix de bois, sur les bras desquelles, parmi des attributs funéraires, je lis en passant des inscriptions comme celle-ci :

— Ci-gît mon Kiki adoré !

Au-dessous, la date, entre deux larmes noires sur le bois peint en blanc.

Et encore :

— À ma biche chérie, assassinée par d’infâmes gamins le… Que son âme repose en paix !

Et d’autres, d’un sentimentalisme plus burlesque et d’une tendresse plus exaspérée.

Je me dis :

— Une monomaniaque des bêtes !…

Et je revois la vieille fille avec son visage méfiant, triste et bourru, comme je la voyais, tous les jours, assise à sa fenêtre ouverte, et cousant, cousant, entre deux pots de géraniums-lierre, avec une table, en face d’elle, une table où, dans une corbeille d’osier, doublée d’ouate et de soie bleue, une grosse chatte blanche ronronnait… En effet, pourquoi est-elle morte ? Elle semblait si forte, si robuste ?

Comme aucune femme du pays ne s’est offerte à veiller le corps, le maire a délégué le garde champêtre pour garder au moins la maison. Il est là, devant la porte, assis sur un banc, les coudes aux genoux, une pipe très courte entre les dents… C’est un bonhomme dont la peau est plissée et brunie, et dont les yeux suintent. Je lui demande si l’on peut voir la morte, et par où pénétrer dans la chambre…

— Elle vivait avec des chats !… Seulement les gamins s’amusaient à les lui tuer. Elle ne pouvait pas avoir un chat plus de six mois… Et elle enrageait… elle enrageait… et puis, elle pleurait… elle pleurait… Avant-hier, on lui a encore tué une grosse chatte blanche… Tenez…

Du doigt, il me montre, sur la pelouse, un tas de terre fraîchement remuée :

— Elle est là, sa chatte… Seulement… elle n’a pas eu le temps de mettre une croix dessus, l’hérétique !

Je regarde les tertres, les croix de bois, ce petit cimetière de bêtes aimées qui contient toute la vie, tout l’amour de celle qui fut cruellement repoussée des hommes. Et une immense émotion s’empare de moi. Je demande encore au bonhomme :

— Claudine Horteur n’allait pas à la messe ?

Celui-ci sursaute comme s’il avait été piqué par une vipère.

— À la messe ! Elle ! Ah ! Bon Dieu !… Mais le Bon Dieu lui-même l’aurait chassée à coups de fourche, de son église !…

À ce moment, sur la route, j’entendis crier : « Le Petit-Journal ! » Demandez le « Petit-Journal !… »

Le vieux se lève du banc, traverse la maison, et revient, une seconde après, avec la feuille qu’il se met à lire, décidé à ne plus répondre à mes questions. Et je m’éloigne, mélancolique…

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