partie Paysage d’automne
Toute la journée, une journée grise et bruissante, la forêt a retenti de l’aboi des chiens, du galop des chevaux et du son du cor… On chasse… Ah ! voici donc, enfin, revenu le temps des chasses, des belles chasses, qui ramènent les gens riches dans le pays !
De même qu’une fête votive, où les péripéties des manœuvres militaires, cela a mis en rumeur ce coin de forêt, ordinairement si calme et si plein de silence. La forêt est envahie… elle crie, elle appelle, elle hurle… J’ai vu passer, emportés dans un galop, des messieurs très élégants et de belles et souples brutes humaines vêtues de rouge comme les bourreaux anglais… Et j’ai vu passer aussi des femmes à cheval, bien cambrées sur la selle, les autres mollement étendues sur les coussins de leur voiture, des femmes jolies, des petites femmes blondes et roses, aux prunelles douces et qui, le soir, langoureuses, pâmées, chuchotent derrière l’éventail des mots d’amour et parlent, parlent de leur âme… ah ! oui, de leur âme blessée, de leur âme meurtrie, de leur pauvre âme assoiffée d’idéal… les chers cœurs !… Et j’ai vu passer encore, endimanchées et fébriles, des familles entières de petits-bourgeois, et des paysans, et des ouvriers qui sont venus en foule de la ville, des villages voisins, attirés par la promesse d’un double spectacle, contempler de près des personnes riches dans le brillant exercice de leur richesse, et, peut-être, assister à la mort sanglante, au dépècement de quelque chose de vivant par des chiens…
Quelques-uns se sont arrêtés devant l’auberge que j’habite… C’est un bon endroit, et l’hallali y sonne souvent. Ces braves gens, mêlés, oisifs et prolétaires, sont impatients, anxieux. Les petits trépignent, les grands ont des figures graves. Joies de carnassiers, admirations serviles devant le luxe et ses manifestations meurtrières, je ne surprends rien d’autre sur ces visages… Une jeune fille dit :
— Pourvu qu’on le prenne au milieu de la Seine… C’est bien plus beau !
— Oui… le soir… avec des torches !… accentue la mère.
Un gamin aux joues boutonneuses, aux jambes torses, dit ensuite :
— Moi… je voudrais qu’on fit la curée dans la forêt. L’année dernière, nous ne l’avons pas vue !…
Le père – un excellent homme – s’inquiète de savoir où aura lieu l’hallali… Il ne veut pas se priver et priver sa progéniture de ce qui est le plus beau dans une chasse… la bête forcée… les chiens fouillant les entrailles chaudes de la bête, les valets fouillant les chiens… la mort… le sang… les lambeaux de viande rouge…
— Avec des torches !… répète la mère.
— Oui… oui… avec des torches !…
Et tous les quatre, l’oreille aux aguets, la bouche sèche, les yeux luisants, ils suivent les appels, les clameurs, les hurlements de la chasse… Tantôt elle se rapproche…
— Ah ! la voilà… la voilà !… Elle vient par ici…
Tantôt, elle s’éloigne…
— Ah ! zut !…
Et toutes les mines s’allongent, déçues et hideuses…
Un ouvrier, tout blanc de poussière de plâtre, dit avec désespoir :
— Il est bien capable d’aller se faire prendre là-bas, aux étangs, cette saleté-là !…
« Cette saleté-là », c’est le cerf, derrière lequel hurlent soixante gueules de chiens.
On se rassure entre soi…
— Mais non !… Mais non !…
Mais non, le cerf ne leur fera pas « cette sale blague » de mourir aux étangs… Il mourra là, devant eux, en pleine Seine.
— Avec des torches !… Avec des torches ! s’obstine la grosse dame.
Certainement, car c’est un bon cerf, soucieux des plaisirs du peuple, que diable !
Et devant moi, de l’autre côté du fleuve qui la reflète, la forêt étage somptueusement, déroule comme une magnifique tapisserie ses houles d’or et ses moutonnements pourprés… La chasse est loin, maintenant… Ce n’est plus, sous cette riche parure, qu’un petit cri, là-bas… que de petites clameurs indistinctes… étouffées… des souffles qui vont s’éteignant, très loin, sous les futaies…
Je me souviens que, la veille, je me suis promené dans la forêt… et que j’ai aperçu dans une allée une bande de cerfs et de biches qui broutaient l’herbe tranquillement… sans se douter de ce qui les menaçait… C’était le soir, avant le coucher du soleil. Un soir immobile, où pas une feuille ne bougeait… Toute la forêt semblait de feu, de soufre et de sang aussi… Les troncs des arbres s’enlevaient, colonnades énormes et toutes noires, sur les pentes rouges… et les feuilles tombées rendaient sourd, comme un épais tapis, le bruit de mes pas… Et, couché derrière le fût d’un hêtre, longtemps, j’avais admiré la beauté libre de ces animaux, leur souplesse nerveuse, leur élégance fine… Et je me sens triste, davantage, à la pensée que c’est peut-être une de ces belles créatures pacifiques que j’ai vues et que j’ai aimées qui fuit, en ce moment, affolée, devant les chiens, devant les cors, devant les brutes en habit rouge, devant les douces femmes blondes.
Les promeneurs arrivent sans cesse, emplissent la route…
— Où est la chasse ?… Où est la chasse ? Nous avons perdu la chasse…
Le boucher, qui a fini sa tournée dans les bourgs voisins, arrête sa voiture et se mêle à la foule… On voit, aller et venir, son tablier blanc taché de sang… Et ses bras nus s’agitent parmi la foule… Car c’est une foule, maintenant… Une foule qui s’impatiente davantage, qui s’exaspère… Des propos s’échangent, plus nerveux… Des probabilités se colportent… On discute… On dit, du cerf, que « c’est un cochon », et que c’est mal à lui d’être parti si loin… On proclame que telle place est meilleure que telle autre… Le boucher énonce :
— L’endroit est bon… Je vous dis que l’endroit est bon !…
— Savoir… Savoir !
— Sur dix cerfs… il y en a huit qui viennent se faire prendre ici…
Et voilà que, tout d’un coup, et peu à peu, la voix de la forêt se réveille et gronde… Les voix des chiens se rapprochent, à chaque seconde plus rauques, plus terribles… Le cor fait rage… On entend ici et là… des appels… de grandes clameurs… et des galops et des roulements.
— Elle revient ! Elle revient !
Le boucher triomphe.
— Puisque je vous dis qu’il n’y a point un meilleur endroit… Tenez !
En montrant le fleuve, à droite, il crie :
— Tenez !… le voilà…
En effet. J’ai entendu comme la chute d’une grosse pierre, dans le fleuve… Et parmi des bouillonnements… des remous blanchâtres, qui vont s’élargissant en ronds immenses, surgit, presque toute noire et toute petite, la tête du cerf hors de l’eau…
— Le voilà ! Le voilà !
Alors c’est le délire, la bousculade… des cris, des vociférations… des voix furieuses d’hommes encourageant les voix hurlantes des chiens… Et des cavaliers débouchent de tous côtés… les sabots des chevaux sonnent sur la route empierrée… D’autres chevaux se cabrent parmi les voitures… on agite les mouchoirs, des chapeaux… des gestes violents… des gestes crispés… On dirait un massacre, un pillage… le sac d’une ville conquise, tant tous ces bruits, toutes ces voix, tous ces gestes, ont un caractère de sauvagerie, d’exaltation homicide…
Et je ne vois plus bien ce qui se passe… De temps en temps, sur la surface blanche, je vois encore le cerf qui nage moins vite et qui s’engourdit dans le froid de l’eau… Et je vois un piqueur qui a détaché une barque de la rive, et qui, conduit par un rameur en habit rouge, s’avance sur le cerf, la dague au point.
Les cris redoublent… des cris de victoire forcenés…
Et, tout près de moi, une femme du peuple… une paysanne, regardant le piqueur, regardant les cavaliers, regardant les douces femmes, et la foule crie en leur montrant le poing, d’une voix de sublime haine :
— Ah ! les salauds !…
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