Chapitre 1
Je ne crois pas avoir jamais été méchant. Non, en vérité, je ne le crois pas. Tout enfant, j’étais même doué d’une sensibilité excessivement, exagérément douloureuse qui me portait à plaindre, – jusqu’à en être malade – les souffrances des autres… pourvu – cela va de soi, car je suis un artiste – qu’elles ne se compliquassent point de laideurs anormales ou de monstruosités physiologiques. Ah ! ce n’est pas moi – vous pouvez m’en croire – qui admettrais jamais l’esthétique de M. Rodin. Et je puis me vanter que j’en ai jeté des pommes cuites à son Balzac !…
Je me rappelle avoir pleuré, durant plus de quinze jours, la mort d’un oiseau que j’avais capturé et à qui j’avais collé sur le crâne une menue crête joliment dentelée de laine rouge. Cette mort m’inspira mes premiers vers. Et ce qu’ils ont mouillé de beaux yeux de femmes !… Je me vois encore, au cimetière de notre village, fondant en larmes et criant comme un jeune putois blessé, une fois que j’accompagnais mes parents à l’enterrement d’une personne que je ne connaissais pas et qui ne m’était de rien. Et je vois aussi mon père, qui ne comprenait rien à ces larmes, me dire, en me secouant le bras :
— Es-tu bête ! Pourquoi pleures-tu ?
— Je ne sais pas !
— Mais, tu ne l’as jamais vu, le père Jumeau ?
— Non !
— Eh bien ! alors ?… c’est stupide de pleurer comme ça Moi, c’est différent ! je pourrais pleurer, cela aurait un sens que je pleure. Non pas parce que le père Jumeau était un brave homme que j’aimais beaucoup, mais parce que c’était un fermier comme je n’en retrouverai jamais un. Je perds beaucoup, en perdant le père Jumeau. Cela me coûtera gros, cela est sûr. Et pourtant, je ne pleure pas, moi ! Allons, voyons, secoue-toi, nom d’un petit bonhomme ! Ris un peu, ris donc, sacré mâtin !…
Mes sanglots redoublant, il fallut m’emporter du cimetière. En rentrant à la maison, mon père disait à ma mère :
— Diable d’enfant ! On aura bien du mal à en faire un homme ! Il est trop nerveux ! Il est trop sensible ! C’est une chiffe !
J’avais un petit chien, un loulou blanc, Pomponnet. Oui, je l’appelais Pomponnet. Oublié par des saltimbanques de passage dans le pays, je l’avais recueilli et aimé. C’était un compagnon délicieux, docile, toujours prêt à jouer, et qui se tenait debout sur son derrière comme un petit homme. Je m’amusais énormément avec lui. Mon temps, je le passais à le tirer de toutes les forces par la queue, qu’il avait épaisse, fournie, soyeuse, si bien qu’en très peu de semaines, cette jolie queue était devenue aussi rase et glabre qu’une queue de rat. Ah ! le pauvre Pomponnet ! En y repensant après tant d’années, j’en ai le cœur tout retourné. Qu’il était caressant, fidèle, joli, et si drôle ! Ses regards avaient véritablement quelque chose d’humain. Il creva d’avoir avalé un os pointu qui lui perfora l’intestin. Et son agonie fut atroce. J’eus un tel désespoir de cette mort qu’on crut, chez moi, que j’allais devenir fou.
— Pour un chien ! disait mon père.
— Pour un sale chien ! accentuait ma mère.
— Ah ! bien, reprochait la bonne, quand ce sera le tour de votre père ou de votre mère qu’est-ce que vous ferez alors, monsieur Georges ?
Je pourrais donner mille autres exemples, encore plus touchants et gracieux, de mon exquise sensibilité. Ils prouveraient, tous, que je suis une bonne nature, contrairement à ce que beaucoup de gens, qui me connaissent mal, pensent de moi.
Par exemple, si sensible que je fusse, je ne pouvais rencontrer des pieds-bots, des culs-de-jatte, des bossus, des bossus surtout, sans éclater de rire ; des faces couvertes de lupus, sans en être horriblement dégoûté, dégoûté – brave petit cœur que j’étais – jusqu’à la haine ! Mon rire alors était si agressif, et si virulente, si passionnée ma haine que, pour un peu, je leur eusse, ma foi, jeté des pierres avec plaisir. Souvent, je fis mieux, car si j’étais sensible, je n’étais pas moins ingénieux.
Toutes les semaines, le samedi, venait mendier chez nous un vieux mendiant, presque aveugle, la face mangée d’ulcères. On lui donnait un morceau de pain qu’il dévorait, assis sur une borne, à quelques pas de la grille de notre habitation. Quelquefois j’allais disposer sur la borne, dissimulés parmi de l’herbe ou des feuilles mortes, des clous la pointe en l’air, de petits fragments de verre coupant. Et quand le vieux mendiant était reparti, j’allais regarder la borne. Il y avait presque toujours un peu de sang, rouge et très frais. Et cela me faisait plaisir.
Nous avions pour voisin un cordonnier. Le cordonnier avait un fils, un pauvre petit diable de fils, si absolument, si étrangement bossu, que, lorsqu’il marchait devant vous, on ne lui voyait pas la tête. À dire vrai, ce n’était pas un être humain, c’était une bosse, une seule bosse, cahotant sur des jambes courtes et arquées. Cette bosse m’indignait. Chaque fois qu’il m’arrivait de le rencontrer dans la ruelle qui séparait les deux maisons, ou bien dans la campagne, j’aimais, comme j’étais le plus fort, à lui donner des coups de pied et des coups de poing, ou des crocs-en-jambe qui le faisaient rouler, comme une grosse pierre, dans la ruelle.
Mes parents, qui étaient d’excellents rentiers, honnêtes et braves gens selon la loi et selon Dieu, me disaient quelquefois, sentencieusement ;
— Georges, ce n’est pas bien ! Georges, c’est très mal ! Il ne faut pas rire des infirmités humaines ! Il ne faut pas battre les malheureux, mêmes bossus ! Il faut avoir pitié d’eux, le plus qu’on peut. Nous ne prétendons pas qu’on doive aller, dans la pitié, jusqu’à se dépouiller, ni même jusqu’à donner quoi que ce soit. Non. Mais il ne faut pas non plus aller jusqu’à les battre. C’est excessif !
Mais ils disaient cela d’un ton si mou, et ils riaient tellement, eux aussi, à la vue d’un infirme ridicule, que, loin de me corriger, ces exhortations familiales m’encourageaient, au contraire, à distinguer parmi les douleurs de l’humanité, les douleurs nobles, pour les plaindre et pour en souffrir, les douleurs grotesques ou ignobles, pour les détester et pour m’en moquer. Que voulez-vous ? Si soignée que fût mon éducation, on ne m’avait pas appris qu’il n’y a, en réalité, sur la terre, qu’une douleur, et qu’elle s’appelle : la Douleur !
Ces sentiments persistèrent, et même, j’ai honte de l’avouer, s’accrurent avec l’âge et avec mes lectures. Car je m’instruisais avec la passion de toutes sortes de choses. Souvent, aux heures de réflexion, je me les reprochais violemment, ces sentiments. Je m’injuriais de les avoir. J’essayais tout pour les vaincre, par la volonté et par la raison. Mais ils étaient plus puissants que ma raison et ma volonté. Alors, pour rétablir n’importe comment l’équilibre en mon esprit, je voulus, à tout prix, mettre mes sentiments d’accord avec ma raison. Et j’argumentai ainsi :
— C’est juste, après tout. Et ces sentiments qu’il m’est arrivé de blâmer ne sont pas aussi bas, aussi vils que je le pense. Ils sont même admirables, en ceci qu’ils s’accordent étroitement avec toutes les données de la science moderne. C’est la nature qui, par moi, proteste contre la faiblesse, et, par conséquent, contre l’inutilité criminelle des êtres impuissants à se développer sous le soleil ! La nature n’a souci que de force, de santé et de beauté ! Pour l’œuvre de vie indestructible, elle veut une vigueur sans cesse accrue, des formes de plus en plus harmonieuses. Sans quoi, c’est la mort. Or, il m’est impossible de concevoir la mort de la matière. C’est pourquoi la nature tue impitoyablement tous les organismes inaptes à une vie harmonieuse et forte. Moi, je ne peux pas tuer ; du moins, il me semble que je ne pourrais pas tuer, à cause de ma sensibilité si exquise, qui fait que je m’évanouis à la vue du sang qui n’est pas du sang de vagabond ou de mendiant. Mais, si je ne peux pas tuer, je peux haïr, je dois haïr, haïr d’une haine si impérieuse les petits, les souffrants, les mal venus, les difformes, les éclopés, qu’ils ne puissent plus transmettre à d’autres, par la seule force isolatrice de ma haine, le germe de leurs tares, le principe de leur laideur… qu’ils ne puissent plus engendrer des parodies d’êtres à peine vivants, des déchets d’humanité. Et non seulement la nature me pousse à agir ainsi, mais la société me l’ordonne. Je ne suis que l’instrument de ces deux puissances contraires et unies par un lien en quelque sorte sacré : la haine mondiale du pauvre !
Et vous allez voir comment il m’arriva de mettre en pratique ces théories, que la philosophie peut condamner, mais que la science absout, à raison du bonheur de l’espèce.
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