Chapitre 2
Voici comme j’appliquai les théories scientifiques dont je vous ai succinctement parlé.
J’avais alors vingt ans, et j’étais un jeune homme harmonieux et vigoureux. Je portais avec fierté ce que Catulle Mendès appelle : la honte d’être beau. Conséquence de mon éducation ou paresse naturelle, je ne savais que faire dans la vie, et je ne faisais rien, au sens que l’on donne à cette chose : ne rien faire. Toutes les professions libérales ou autres qu’il m’eût été permis et facile « d’embrasser », comme on dit, me dégoûtaient profondément. Je me contentais d’« embrasser » les belles filles du pays, lesquelles, je dois le déclarer, séduites par ma vigueur musculaire et ma beauté, ne m’étaient point rebelles… Pour la forme, mes parents se désespéraient bien un peu de mon inaction, mais, au fond, ils étaient flattés de mes succès… Et puis, ils se disaient :
— Il jette sa gourme.
Ou bien :
— Il faut que jeunesse se passe.
Car ils ne détestaient pas les aphorismes, et ils avaient de la sagesse… Ma jeunesse se passait, non sans accrocs, mais sans drames, parfois les parents ou les maris de mes victimes n’ayant point, pour leurs filles et pour leurs épouses, la même philosophie que mes parents pour moi. Le curé, un grand ami de la maison et notre commensal presque quotidien, dut intervenir dans des affaires délicates et compliquées qui, grâce à lui et à la sainte religion, se terminèrent toujours à mon avantage. J’étais aussi protégé contre les vengeances des papas et des maris, par ce fait que mon père était maire de la commune, suppléant du juge de paix du canton ; et tous ces braves gens, outre que les troublait fort l’exercice de ces deux puissances redoutables, étaient, par habitude et par avance, soumis à la dure loi des hiérarchies sociales…
Par exemple, on ne m’aimait point… Je parle, bien entendu, des pères susdits et des susdits maris… On me haïssait même, et, bien que cette haine ne se manifestât jamais que par des regards sournois, elle était fort injuste, car, chaque année, je dotais la commune de quelques enfants imprévus, à qui j’avais su inculquer un peu de ma force et de ma beauté… Je travaillais donc à l’amélioration et, par conséquent, au bonheur de l’espèce. Cette seule considération suffisait à m’enorgueillir, à me persuader que j’étais un bon et utile citoyen, bien plus utile, en vérité, que si, comme tant d’autres, j’eusse perdu mon temps et mes puissantes facultés génératrices à me morfondre dans une étude de notaire, ce qui était l’ambition de mon père, ou derrière le comptoir d’une boutique, ce vers quoi ma mère, avec son sens pratique de la vie moderne, cherchait à m’orienter… Content de mon rôle social, mais sentant néanmoins qu’il y manquait quelque chose, je l’augmentai de celui d’être un très bel ivrogne…
Parmi les filles du pays, une seule m’avait résisté, et c’était précisément celle que je désirais le plus ardemment… C’était une superbe créature, très blanche de peau, très rousse de cheveux, avec des yeux tristes et infiniment voluptueux… Je crois bien que je n’ai jamais rencontré chez une femme de formes plus puissantes et en même temps plus gracieuses et plus souples… Une véritable splendeur, un parfait chef-d’œuvre de la nature. Je la désirais passionnément, à raison de sa beauté d’abord, et surtout, je crois bien, à raison de sa résistance. Jamais elle n’avait voulu écouter mes propos de galanterie. À toutes les offres que je lui avais adressées, et j’étais allé, un soir, jusqu’à la demander en mariage, elle avait répondu par un « non » tellement violent qu’il abolissait même l’espérance… qu’il abolissait, à jamais, l’espérance de la conquérir un jour… Par un crépuscule d’hiver, très sombre, une fois que je rentrais de la chasse, je la croisai dans la ruelle et lui barrai la route.
— Bonsoir, Marie, lui dis-je.
— Passez votre chemin ! dit-elle.
— Voyons, Marie, pourquoi me repousses-tu ?
— Laissez-moi tranquille…
— Je te désire… je te veux… et je t’aurai…
— Jamais…
— Marie, insistai-je, la voix un peu tremblante de colère… je te veux… et je t’aurai !
Je voulus la saisir par la taille, l’attirer à moi, attirer à moi sa chair que je sentais ferme sous ma main, ferme et splendide, et brûlante aussi, et glacée, et pétrie de parfums de femme comme je n’en avais pas encore respiré et qui me grisaient.
Elle se dégagea vite de mon étreinte, et, d’une poussée rude, elle m’envoya rouler dans la ruelle, si fort que mon fusil, en tombant, se brisa en deux, et moi-même, je me luxai le poignet.
Ne pouvant rien obtenir d’elle par la séduction, je tentai de la vaincre par la terreur. Je la menaçai de mon père, de ses terribles fonctions ; je la menaçai de toutes sortes de catastrophes. En vain. Elle devenait plus méprisante ; c’est tout ce que j’y gagnais.
— Jamais, jamais, jamais !
— Quand même je devrais te défoncer le crâne et la poitrine, et t’avoir morte, je t’aurai.
C’était par un rire insultant, diabolique, qu’elle me répondait, un rire qui m’entrait dans le cœur, comme s’il eût été une grosse vrille de fer. Et ce rire soulevait, sous la mince étoffe de sa chemisette, les deux admirables rondeurs de ses seins.
Non seulement elle me détestait, mais encore elle ne me craignait point, ni moi, ni mon père, ni le curé, ni la sainte religion. J’étais au comble de la rage et du désir.
Marie habitait, avec ses parents, tout près de chez moi, de l’autre côté de la rue, et juste en face l’échoppe du cordonnier, une petite maison blanche dont la façade était tapissée tout entière de vignes. Elle était repasseuse de son métier. Vingt fois, trente fois par jour, je passais devant la maison, le corps bien droit, le mollet tendu, la moustache bien tirée. Et c’était pour moi un supplice et une joie infinie de la voir, de voir son buste souple et son merveilleux visage, encadré par l’arabesque des vignes, s’enlever, tout rose, à peine rose sur la blancheur des lingeries pendues sur une corde au fond de la pièce où elle travaillait. Elle ne me regardait jamais ; jamais elle ne levait sa tête, chargée de l’or roux de ses cheveux, vers moi.
Et ce qui m’exaspérait, c’est que, tous les soirs, sa journée finie, elle allait chez le cordonnier, dans l’humble, sale et noire maison du cordonnier, qu’elle emplissait de sa gaieté et du rayonnement de ses yeux. Que faisait-elle là ? Qui ou quoi pouvait l’attirer là, dans ce taudis sordide, au milieu de l’horrible odeur du vieux cuir et de la poix ?
Un jour, j’appris qu’on l’avait surprise, embrassant sur la bouche le fils du cordonnier, l’affreux petit bossu dont la bosse, à mesure qu’il grandissait, devenait quelque chose d’indescriptible et de si envahissant qu’on ne voyait plus, maintenant, dans son creux raviné, que deux petits yeux obscènes et ricaneurs.
J’avais assez pratiqué les femmes pour savoir ce que leur cœur peut contenir de pitié, de perversité aussi. Je savais qu’elles ignorent, la plupart, le dégoût, et qu’il n’est point rare de voir des femmes se pâmer d’amour aux lèvres des monstres. Était-ce un sentiment de pitié, était-ce un goût naturel de l’horreur qui avait entraîné Marie jusqu’à souiller sa bouche, et probablement, tout son délicieux corps, au contact du petit bossu ?
J’étais, est-il besoin de le dire, prodigieusement humilié. Et loin que ce baiser me guérît de mon amour, il l’augmenta au contraire, d’une violence telle, que je ne connus plus une minute de repos. C’est alors que je m’enfonçai, avec une joie de meurtre, dans les plus rugissantes ténèbres de l’alcool.
q