Chapitre 9
Je l’entraînai vers l’abîme…
Et alors, tout d’un coup, j’eus la révélation véritable et très nette des sentiments latents, encore obscurs, que m’inspirait Marie, et des prochains et immenses et intolérables dégoûts dont, par elle, j’allais avoir l’âme toute remplie. Le moment me paraissait arrivé où je ne pourrais plus supporter son visage, son corps, ses baisers, son âme, et tout ce que son amour pour moi avait de résignation servile, de passivité hantée, tout ce qu’il avait de sacrifié, d’agenouillé, d’effondré. Ah ! Dieu, non ! jamais plus, jamais plus ! Ces baisers, déjà, après l’acte accompli, après la chair assouvie, ces baisers stupides, ces agaçantes lèvres cherchant mes lèvres, ce corps cherchant mon corps, comme tout cela m’était odieux ! Qu’est-ce que cela serait donc dans quelques mois, dans quelques jours ?
Marie était près de moi. Elle m’attendait, les yeux fixes, le corps immobile. Me voyait-elle ? Voyait-elle le paysage désert, à qui les petites bergeronnettes seules donnaient une menue palpitation de vie ? Ah ! je n’en sais rien. Et je songeai à notre aventure.
Tout d’abord, la résistance sauvage de Marie, sa passion monstrueuse pour le petit bossu, avaient surexcité en moi de furieux désirs d’elle. Puis, lorsqu’elle se fut donnée, sa soumission, son consentement d’esclave à mes cruautés, l’acceptation silencieuse des humiliations que je lui imposais, cette sorte d’ivresse muette et terrible qu’elle trouvait dans l’abaissement, dans l’anéantissement de sa personnalité, cette volupté, pour ainsi dire sadique, qui s’exaltait sous mes coups, sous mes piétinements, sous mes souillures qui prenaient, de jour en jour, un caractère plus féroce, tout cela après avoir, durant quelques mois, amusé mes sens et réjoui les changeants caprices de ma débauche, m’écœurait profondément, me fatiguait comme la monotonie d’un spectacle, toujours le même. Et puis, l’homme le plus dominateur est ainsi fait qu’il se lasse, à la longue, de dominer le néant ! De même que l’autorité d’un tyran, le plaisir d’un débauché veut, pour son renouvellement, pour l’accroissement de ses sensations et de ses énergies, des résistances, des luttes farouches, des obstacles à franchir, des volontés à violenter. Qu’est-ce donc, je vous prie, qu’un conquérant qui ne trouve devant soi que des campagnes déjà dévastées, des villes en ruines, des peuples en fuite, des armées mortes ? Non !… non !… Ah ! Dieu, non ! La joie de la conquête, ce sont précisément les ruines qu’on fait soi-même ; c’est tout ce qu’on tue, tout ce qu’on dévaste, tout ce qu’on détruit soi-même ! Alors, à quoi bon ?
Je regardai Marie. Elle me parut laide, vulgaire. Je ne retrouvais plus d’éclat aux blancheurs de sa peau, aux ardeurs rousses de sa chevelure. Elle était raide et fixe, son buste grossier, ses hanches sans souplesse. Et son regard avait quelque chose d’animal que je ne reconnaissais plus.
La quitter ? C’était facile, parbleu ! C’était trop facile. Je n’avais qu’à lui signifier son congé, à lui dire :
— Marie, je ne veux plus de toi. Va-t-en !
Rien à redouter, ni une plainte, ni un reproche, ni une scène de désespoir et de larmes, ni un effort à se raccrocher à moi. Je n’avais à craindre aucun des ennuis, aucune des saletés dont s’accompagnent ordinairement les ruptures d’amour.
— Va-t-en ! va-t-en ! va-t-en !
Et elle serait partie silencieusement, sans une prière, sans une supplication, sans une menace, du moment que j’eusse exprimé la volonté qu’elle partît. J’entends, qu’elle disparût de ma vie sentimentale et passionnelle. Elle en serait partie comme elle y était entrée, tout d’un coup.
Oui, mais cela ne terminait rien. Il me fallait quelque chose de plus définitif qu’un adieu, quelque chose d’absolu. Non seulement je ne voulais plus de son amour, mais je ne voulais plus d’elle, de sa présence quelque part, de sa rencontre quotidienne dans les rues du village ou dans les sentes des champs ; de son ombre même, glissant, le soir, sur les vitres éclairées de sa fenêtre. Être exposé à la revoir, à la revoir toujours, sur le pas de sa porte, au marché, le jeudi, à la messe, le dimanche, ou bien chez moi, rapportant chaque samedi son panier de linge, ou encore penchée sur sa table à repasser dans la demi-teinte de la pièce où elle travaillait. La revoir, enfin, dans les mille circonstances inévitables qui font, sans cesse, se croiser, se frôler, se parler, se haïr, deux êtres habitant la même bourgade. Non ! c’était impossible ! Car je voulais éteindre en moi, à jamais, le souvenir de cette étrange liaison. Et la présence continuelle, le côte à côte forcé, l’intimité villageoise entretiennent et attisent tout ce qui subsiste de feu vivant dans les cendres du souvenir. Ce n’était pas assez que Marie disparût de ma vie : il était nécessaire et expiatoire qu’elle disparût de la vie !
Mais comment faire ?
Le trou était là, tout noir, à jamais discret ; il était là, à quelques pas de nous. Les secrets qu’on lui confie, il ne les trahit pas. Les corps qu’on lui jette, ils n’en remontent pas. Et les bergeronnettes, qui sautillent de flaque en flaque, et les corbeaux qui vont, regagnant la forêt, ne racontent pas aux hommes les drames sanglants dont ils furent témoins. Et les paysans non plus, les paysans que j’avais rencontrés sur la route, ils ne disent jamais rien, par une admirable et obscure solidarité de criminels et de meurtriers. Si on les interrogeait jamais, leurs bouches resteraient closes et leurs yeux morts.
Marie attendait toujours, les yeux perdus je ne sais où.
— Viens ! lui dis-je. Viens entendre la voix du petit bossu.
Droite et fixe, comme enveloppée d’extase, elle écarta les sarments emmêlés des ronces et des clématites, et elle s’approcha sur le bord du trou.
— Penche-toi un peu sur le trou !
Elle inclina son buste ; puis, lentement, avec des inflexions raides, elle s’agenouilla au bord du trou. Les graines plumeuses des clématites s’accrochaient à sa chevelure.
— Penche-toi encore.
D’une main, elle se retint à un gros sarment de ronces… Un peu de sang rougit sa main.
— Encore !
Sa chevelure pendait dans le vide, comme des algues dans l’eau. Elle avait la moitié du corps engagé dans le vide de l’abîme.
— Entends-tu ?
— Non, dit-elle.
— Écoute !
M’étant penché moi-même, d’une voix lente, d’une voix chantante, je dis :
« Connais-tu… le pays ? »
Et l’abîme répondit, en écho :
« Connais-tu… le pays ? »
— Entends-tu ?
— Oui ! dit Marie.
— Et reconnais-tu sa voix ?
— Je la reconnais, fit-elle.
Sa tête avait presque disparu dans l’abîme.
— Veux-tu le rejoindre, Marie ?
— Je veux bien !
— Adieu Marie !
— Ad…
J’avais, d’un mouvement vif, coupé le sarment où s’accrochait la main de Marie. Marie disparut, s’effaça. J’étais seul, tout seul.
Aucun bruit…
Je restai quelques instants penché sur le trou. Il me sembla que j’entendais quelque chose, comme un glissement giratoire, très doux, très léger, très vague. C’était comme une plume, une toute petite plume qui eût tourné, tourné dans le vent… dans un vent dont on n’eût pas perçu le souffle.
Puis je me levai, et je regagnai le village d’un cœur soulagé.
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