Chapitre 8
Il était deux heures, quand nous arrivâmes, muets, fatigués, à la Fontaine-au-Grand-Pierre. L’orage avait cédé, s’était éloigné vers le sud. Une brise fraîche tempérait maintenant les ardeurs électriques du ciel où les nuages moins noirs, moins épais, passaient, élargissant de plus vastes interstices d’azur. Tout était désert, le coteau, la tourbière, l’oseraie.
Je dis à Marie :
— Eh bien, reposons-nous, maintenant ! Est-ce que tu as toujours peur ?
— Je n’ai pas peur, dit Marie. C’est autre chose.
— Quoi donc ?
— Je ne sais pas.
Elle examine le coteau pelé, où les bruyères ne parvenaient pas à fleurir ; puis elle suivit, dans l’air, le vol d’un corbeau.
Je dis encore à Marie :
— Est-ce que tu es déjà venue à la Fontaine-au-Grand-Pierre ?
Marie réfléchit une seconde :
— Oui, dit-elle. Du moins, je suppose. Il y a très longtemps.
— Seule ?
— Oh ! non. Je suis venue avec… je ne sais pas…
Et elle regarda autour d’elle, d’un regard morne, d’un regard qui ne voyait rien, ni le ciel, ni le coteau, ni la tourbière, ni elle-même.
Je cherchai une place molle et douce où nous asseoir tous les deux, où nous étendre au besoin
— Qu’est-ce que tu regardes ainsi ? demandai-je à Marie.
— Rien, dit-elle.
Elle était tremblante, un peu, mais pas plus qu’à l’ordinaire ; pas plus que quand elle était chez moi, dans ma chambre ; pas plus que lorsque j’étais chez elle, le soir, sous la lampe de famille.
Nous nous assîmes, côte à côte, non loin du trou, sur un épais tapis d’herbe.
— Tu m’aimes beaucoup, Marie ?
— Je ne sais pas !
— Tu ne sais pas ?… Alors pourquoi t’es-tu donnée à moi, comme ça, tout de suite, sans résistance ?
— C’était plus fort que moi.
— Est-ce que tu me hais ?
— Je ne sais pas !
D’un geste lent et peureux, elle me désigna le trou qui s’ouvrait très noir, entre les mouvantes mâchoires des clématites et des ronces.
— C’est le trou ? fit-elle.
— Oui !…
— Le trou sans fond ?
— Oui !…
— Ah !… C’est vrai… je me rappelle…
Et elle se tut.
Les clématites étaient défleuries. Des graines plumeuses, soyeuses, ailées avaient remplacé les fleurs ; de petits fruits noirs ornaient les sarments des ronces. Et, en face de nous, la tourbière était plus sinistre. Il me semblait que les eaux nous regardaient de mille regards bruns. Une bergeronnette vint on ne sait d’où. Elle sautilla légère, de flaque en flaque, comme une pensée candide sautille parfois dans le cerveau d’un mauvais homme.
— Et l’oseraie ?… dit Marie, rompant enfin le silence. Je ne la vois pas…
— Elle est derrière le pli du coteau… Si tu veux, je te la montrerai…
— Non… non… Je demandais cela… comme j’aurais demandé autre chose… Ah ! Dieu, non… je ne veux pas la voir…
Elle était maintenant étendue sur le dos, le chapeau rabattu sur son visage, les bras allongés, les mains à plat dans l’herbe. Je me penchai vers elle :
— Marie ?… M’écoutes-tu ?…
— Oui… oui… Je vous écoute toujours, même quand vous ne parlez pas…
— Eh bien ! expliquai-je lentement… c’est là qu’il venait, quelquefois, cueillir l’osier de ses corbeilles et de ses paniers…
Un soubresaut, une sorte de frisson convulsif secoua son corps.
— Taisez-vous !… fit Marie. Ne parlez pas de ça… Ne parlez pas de lui… jamais…
Elle avait saisi ma main dans la sienne, puis mon bras, dans un serrement passionné.
— Pas de lui… jamais… répéta-t-elle.
Sa poitrine se soulevait en mouvements précipités, sa gorge haletait…
— Jamais ! jamais !
Puis, se levant soudain :
— Je ne suis pas lasse… J’aime mieux marcher… j’aime mieux, je ne sais pas quoi ! dit Marie…
Et quand elle fut debout, elle poussa un cri :
— Mon Dieu !… fit-elle…
Moi aussi, je me levai…
— Qu’est-ce qu’il y a ?… qu’est-ce qu’il y a ?
Elle frissonnait. Ses yeux exprimaient une terreur folle. Elle dit, en claquant des dents :
— Regardez !… Là !… C’est lui !
Et elle me montra une vieille trogne morte d’osier que nous n’avions pas tout d’abord remarquée. En effet, elle lui ressemblait. Elle sortait de l’herbe, trapue, basse, sans branches. Elle était couverte d’une écorce fendillée, noircie, déchirée, comme ses vêtements. Des nœuds, des bosses la terminaient par le haut. Quelque chose de tordu et de plus lisse lui faisait comme un visage, comme son visage. Véritablement, dans cette partie écorcée du bois, on distinguait des yeux ricanants, une bouche plissée, un nez obscène. Lui… lui… lui ! Et j’avais beau savoir que ce n’était là qu’une trogne d’osier, je ne pouvais m’empêcher de trembler, moi aussi. Un moment même, je crus que c’était lui, que le gouffre l’avait rejeté. Et l’hallucination fut si forte que je me précipitai, les poings levés sur la trogne, en criant :
— Va-t-en !… va-t-en !…
Mais je reconnus vite mon erreur. Et, me tournant vers Marie, dont le chapeau était tombé à terre, dont les cheveux dénoués couvraient les épaules d’un emmêlement doré, je hurlai… oui, en vérité, je hurlai :
— Viens ici !
Marie s’avança, droite, les yeux fixes, vers la trogne immobile.
— Tu vois !… ce n’est pas lui…
Et d’une voix plus rauque :
— Mais, si tu veux le voir… regarde dans le trou… Si tu veux l’entendre, penche-toi vers le trou…
Je la saisis par le bras, violemment, et je l’entraînai vers l’abîme…
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