Huitième partie Le pauvre sourd
Hier, j’allai rendre visite au peintre Philippe Grassau, un grand, maigre et doux homme, au visage souffrant et déjà ravagé par les rides. Grassau est sourd, et cette infirmité le rend gauche, un peu honteux et très timide.
Je l’avais rencontré quelquefois, le soir, chez un de mes amis, et une subite sympathie m’avait poussé vers lui. On le délaissait, parce qu’il était triste et qu’il parlait peu. Silencieux toujours au milieu des gaietés qui l’entouraient, il paraissait ne rien entendre et poursuivre des rêves sans cesse fuyants. De sa vie, je ne savais rien, sinon qu’il était marié, qu’il ne vivait pas avec sa femme, qu’on le disait pauvre d’argent et de talent.
Quand j’entrai, Grassau travaillait à une grande toile, assis sur un haut escabeau.
— Ne regardez pas, me dit-il en rougissant… ne regardez pas cela… c’est si mauvais…
— Comment, mauvais ? répondis-je… Mais…
— Oh ! ne me faites pas de compliments, je vous en prie… Je sais, allez !… je sais…
Il descendit de son perchoir, déposa sa palette et ses brosses sur une table, et il soupira :
— J’aurais bien voulu, cependant !… Mais je suis un pauvre sourd !… je n’entends ni ce qui chante, ni ce qui pleure, je n’entends rien… Autour de moi, tout est muet. Les ailes n’ont pas de frissons, le vent n’a pas de plaintes, les voix, pas de musique, et les choses naissent, se meuvent dans l’éternel silence… Et puis !… je suis si malheureux… Venez, je vais vous montrer quelque chose… quelque chose que je n’ai encore montré à personne.
Il alla au fond de l’atelier, où des toiles étaient rangées l’une contre l’autre. Il en prit une, l’épousseta, l’ajusta sur un petit chevalet de bois blanc.
— Bien souvent, j’ai voulu la brûler, gémit-il, car elle me torture, elle me tue… Hier encore, je ne sais ce qui m’a retenu… oui, si vous saviez comme je suis bête !… Sincèrement, comment trouvez-vous ce portrait ?
J’étais charmé, ébloui, stupéfait. L’admiration me clouait la bouche. Stupidement, je lui demandai :
— C’est de vous, ça ?
Il eut un sourire triste.
— Ça vous étonne, n’est-ce pas ?… Ça m’étonne aussi, allez… et cruellement !… Oui, ç’a été une heure, dans ma vie, la seule, hélas !… Voyez ces yeux, ces lèvres, cette main, ce bras, cette chair glorieuse… C’est ma femme, comprenez-vous ?
Le pauvre homme, qu’une montée de larmes suffoquait depuis quelques minutes, se laissa choir sur une chaise, et, plié en deux, la tête cachée dans son mouchoir, longtemps il sanglota.
La crise passée, et pris brusquement d’un scrupule, il me demanda, un peu honteux, presque suppliant :
— Je suis bien bête, n’est-ce pas ?… vous me trouvez bien bête ?… Et pourtant j’ai bien envie de vider mon cœur, une bonne fois… mais cela vous ennuierait que je vous raconte ces choses !…
Je l’encourageai affectueusement à se confier à moi, et voici ce que, d’une voix dolente, il me dit :
— Ça n’est pourtant pas intéressant… Ma mère, veuve après un an de mariage, m’éleva avec beaucoup de peine, et j’ai toujours été maladif. Quand j’eus l’âge d’aller à l’école, c’est elle qui m’y conduisait, ne voulant me confier à personne… Elle ne me permettait aucune camaraderie, et, à part les heures de classe, je restais constamment auprès d’elle. Cela me rendit un peu sauvage et craintif. Ajoutez que j’étais sourd et mal fait, et vous comprendrez qu’à l’école, avec mes allures d’enfant timide et faible, on me traitait en souffre-douleur… Oui, j’ai été bien des fois battu, je vous assure… Tout petit, j’aimais passionnément le dessin ; la peinture m’enthousiasmait… Ma mère, qui désirait que je prisse, à cause de ma santé, un état tranquille et pas fatigant, encouragea ces dispositions naissantes. J’eus des maîtres, je fus admis à l’École des Beaux-Arts, je fréquentai quelques ateliers ; je travaillais ardemment. Je continuai de vivre avec ma mère, qui me dorlotait et me soignait aussi délicatement qu’une petite fille, et j’étais heureux, n’éprouvant aucun besoin de liberté extérieure, n’ayant aucune fringale de plaisir… Comme nous n’étions pas riches, j’obtins, grâce à des protections, un cours de dessin dans une école d’adultes. Et bien souvent, mes leçons terminées, j’allais retrouver ma mère, qui passait une partie de ses soirées chez une famille d’employés, chez les Rabureau, les seuls amis que nous possédions. La vie coulait ainsi douce, calme, toute embellie par les espérances des succès à venir, car on ne doutait pas que je devinsse un grand artiste. Une année, au Salon, on me décerna une seconde médaille. Ce fut une grande joie, et dans la famille Rabureau on parla sérieusement de ma gloire et de ma fortune. Ces braves gens avaient une fille, Mlle Clotilde, une délicieuse enfant blonde, au sourire angélique, que j’aimais et… que j’épousai. De ce que Mlle Clotilde, si jolie, consentit à devenir ma femme, à moi, triste, laid, infirme, j’éprouvai un si éperdu bonheur, une reconnaissance si vive, que ma pauvre mère crut que j’en deviendrais fou…
À ce moment, les larmes le suffoquèrent. Grassau demeura quelques minutes silencieux, puis il continua :
— Je vous dis tout cela, un peu sans suite, excusez-moi… À la grande tristesse de ma mère, je vins habiter dans l’appartement de ma nouvelle famille… Mais telle avait été la première condition imposée par les Rabureau et consentie par moi… Bien que ma femme se montrât régulièrement douce, je m’aperçus très vite qu’elle n’avait pas d’amour pour moi… et même que je lui inspirais une insurmontable répugnance. Et moi, habitué aux caresses berceuses de ma mère, habitué surtout à ne vivre que d’affections et de sentiments, je ressentis un vrai chagrin et comme une impression de solitude… Mais je me disais qu’à force de tendresse, de soumission et de dévouement, j’entrerais bien, un jour, dans ce cœur qui se fermait à mes adorations… Je me réfugiai dans mon art… Hélas ! Je n’étais pas un artiste, et si vous saviez quelle douleur fut pour moi cette constatation… De plus, mon succès s’arrêta net : mes toiles ne se vendirent plus. Et nous n’étions pas riches ; les journaux qui, autrefois, avaient parlé de moi, comme d’un jeune homme plein d’avenir, faisaient le silence sur mon nom. Il semblait, du reste, que mon imagination se fût glacée, comme en un cerveau de vieillard ; il m’était impossible de rien concevoir, de rien exécuter, de rien traduire ; ma main elle-même s’ankylosait sur la toile… J’étais sourd, et j’avais voulu être peintre ! Quelle folie ! La peinture n’est-elle pas de la musique, de la musique visible et tangible ? N’y a-t-il pas, dans les choses, une sonorité dont les yeux seuls ne sauraient dégager l’harmonie. Et qu’est-ce que la nature, sinon l’orchestration magnifique des formes et de la couleur ?… Et j’étais sourd !… Alors, mon intérieur devint un enfer. Tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes, j’eus à subir les mépris, les rancunes, les taquineries misérables et lâches de cette famille dont je ne réalisais pas les ambitions, aujourd’hui cyniquement avouées, dont j’avais détruit toutes les illusions. On s’était dit : Un peintre, c’est la fortune, avec la notoriété, la gloire… Le nôtre est sourd, ridicule et laid, qu’importe ?… Dans un an, nous aurons notre hôtel, nous aussi, nous serons riches, enviés, recherchés… Et les toilettes, et les voitures, et les bals, et toute cette vanité caressante qui entoure les noms célèbres, nous aurons tout cela ! Et voilà que pas un de ces beaux rêves ne s’était réalisé. Au contraire, c’est la misère qui était venue… La vie fut un abominable supplice… avec des envies étalées, des reproches qui me cinglaient la peau comme des coups de cravache, on ne causait que des talents qui s’élevaient, des réputations qui grandissaient, des fortunes des peintres qui faisaient tapage. À ces récits, gonflés de toutes les exagérations des jalousies bourgeoises, ma femme se montrait de plus en plus dure pour moi : à peine si elle répondait aux questions que je lui adressais. Elle me parlait bas, m’obligeant à lui faire répéter les mots, pour me rendre encore plus sensible mon infirmité… Et plus elle me traitait de la sorte, plus je l’aimais… Ce que j’ai fait pour l’attendrir, toutes les humiliations que j’ai acceptées, toutes les supplications… Ah ! vous ne les saurez jamais !… Jamais un sourire ; toujours un impassible visage de pierre !… Avez-vous vu la Sphynge, du grand sculpteur Rodin ?… Et connaissez-vous un poème de douleur plus prégnant… Le visage implacable, et beau désespérément, la femme est emportée dans une fuite sans fin, à travers quels espaces de mystères ?… Sur son corps, rayonnant de toutes les beautés, sur son corps, aux superbes florescences de chair, se tord le corps de l’homme… Ses bras cherchent à étreindre quelque chose de la divine beauté, ils voudraient arrêter la fuite éternelle… Mais en vain… La femme poursuit sa course impitoyable. Son visage ne se détournera pas une seule seconde vers l’homme qui pleure et supplie ; jamais, jamais elle ne s’arrêtera… Ainsi d’elle et ainsi de moi… Ma femme a été cette femme, et j’ai été cet homme aussi !… Ah ! si du moins j’avais pu m’abstraire dans mon art !… Si j’avais pu créer quelque chose !… Mais non !… Je ne suis rien !… Je ne sens rien, je ne sais rien… Je suis sourd !… Cette douleur qui me ronge, j’ai tenté vainement de la presser, d’en exprimer un cri, une forme… Et je n’ai pas pu !… Pendant six ans, j’ai passé mes nuits près d’elle, la tête cachée sous la couverture, secoué de rages, dévorant mes larmes… Et puis elle est partie, elle m’a quitté… Elle m’a quitté sans me dire un mot… Un soir, j’ai trouvé la maison vide… Il n’y avait même pas une lettre, rien qu’elle me laissât comme un adieu !… Et elle n’est pas revenue !… Je quittai à mon tour cette maison… et je retournai près de ma pauvre mère… Mais l’amour me poursuit et me torture… Je ne dors plus… Toutes les nuits, j’erre par les rues, ainsi qu’un chien vagabond… Et quand j’aperçois, à travers des persiennes closes, de petits filets de lumière, coupant l’ombre fugitive d’une femme, j’éprouve un bonheur cruel à me dire : « C’est peut-être elle ! »
— Que comptez-vous faire ? lui demandai-je.
Les yeux du sourd prirent une singulière expression d’exaltation, et d’une voix précipitée, bredouillante, presque comique, il s’écria :
— La tuer, la tuer, la tuer !… Oh ! oui, la tuer !… Mais quand ma mère sera morte. Parce que, vous comprenez bien que je ne peux pas faire à la sainte femme cette douleur d’avoir un fils assassin… J’attends.
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