‹ Contes Tome IIIChapitre 9 sur 49 · Septième partie Le bain

Septième partie Le bain

Vers quarante ans, un soir de pluie qu’il était resté chez lui, seul et songeant, Joseph Gardar décida qu’il se marierait. Pourquoi avait-il pris cette décision subite ? Il ne le savait pas bien. Était-il donc amoureux ? Non. Était-il donc ruiné ou malade ? Pas davantage. Comment cela pouvait-il se faire que, riche, bien portant et sans amour, il se mariât ? Était-il donc fou ? Peut-être bien. Peut-être aussi, se sentait-il las, vaguement, las d’être heureux et libre. Et puis, ayant eu, ce soir-là, le désir de feuilleter un album japonais qui se trouvait sur un meuble, au fond de la chambre, il avait fait cette réflexion : « Je voudrais bien cet album ; d’un autre côté, je ne voudrais pas me déranger. Si j’étais marié, je dirais à ma femme de me l’aller chercher. » Il remarqua aussi qu’une femme blonde, mince et grande, une femme vêtue d’étoffes claires, souples et chiffonnées, et qui serait assise dans ce fauteuil, en face de lui, ferait un joli effet, une jolie tache… Enfin, le silence de son appartement lui pesait. Jamais une porte s’ouvrant brusquement, jamais un bibelot cassé, jamais d’aigres reproches, ni une voix colère ! Toujours le même ordre odieux dans ses papiers, sur le bureau !… Oh ! ne pas retrouver une lettre dont on a besoin !… Savoir que le poème commencé, que le roman presque achevé, ont été déchirés, distraitement, brûlés, anéantis par une petite main inconsciente et rôdeuse ! Il s’endormit sur cette idée consolatrice et rêva à des choses exquises et nouvelles.

La dernière fois que je l’avais vu, il m’avait dit :

— La femme est un merveilleux animal, servi par de merveilleux instincts. Évidemment, c’est le chef-d’œuvre de la faune terrestre. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup voyagé, et nulle part, dans les forêts, dans les steppes, dans les montagnes des plus extravagants pays, pas plus que dans les paléontologies les plus immémoriales, je n’ai rencontré la trace d’une bête plus compliquée, plus inattendue, plus absurde, d’un plus doux pelage, et plus rebelle à l’apprivoisement que la femme. Mais comme elle est loin de moi ! Jamais je ne pourrai me résoudre à en faire la compagne de mon intelligence, la sœur de mes pensées, l’épouse idéale de mes enthousiasmes, de mes embrassements. C’est pourquoi je ne me marierai pas. Tout au plus consentirais-je à la mettre sur un perchoir, comme un perroquet, avec une chaîne d’or à la patte ; ou bien l’enfermerais-je dans une volière. Chaque matin et chaque soir, en guise de mil et de chènevis, je lui apporterais ces cœurs de jeunes hommes, des cœurs bien chauds et bien sanglants, et je l’écouterais chanter. À quoi bon ? Je peux me payer ce spectacle dans le premier salon où il me plaira d’aller… Tenez, je possède un chat. Il est merveilleux aussi, ce chat, et quel mystère en ses prunelles vertes qui marquent les heures ! Tout l’inconnu des mondes occultes s’y cache… Et pourtant, je le comprends, mon chat, je le pénètre ; je sais ce qu’il veut, et quel est son rêve. Son rêve, mais il est pareil au mien, et son langage inexprimé, j’en saisis toutes les nuances, toutes les inflexions, toutes les délicatesses subtiles. De la femme, je ne saisis rien ; son front est un mur ; ses yeux sont des murs, la beauté sensuelle de son corps est un mur aussi, derrière lequel est le néant… Bien souvent, étendu sur un divan, je fume et pousse vers le plafond des ronds de vapeur bleue ; mon chat, qui est, à côté de moi, voluptueusement couché, lui aussi, sur un coussin, dresse les oreilles, frissonne, et, l’échine vibrante, regarde les ronds de vapeur qui montent, s’allongent, ondulent, flottent en légères écharpes, se volatilisent et se perdent dans l’air, ainsi que des idées de poète. Parfois, passe un insecte dont les ailes de gaze bourdonnent, et mon chat suit son vol capricieux et fou, d’un œil ivre, triste, grave et profond, comme s’il suivait le passage inquiétant d’une âme. Eh bien, jamais la femme ne s’est intéressée à la fumée de ma cigarette, ni au vol de mes insectes familiers. Tandis que la fumée s’élevait dans l’air et que, toujours plus hautes, battaient les frémissantes antennes des sphinx, je disais à la femme : « Regarde ». Elle abaissait ses yeux vers la terre, ses yeux pareils aux museaux des chiens quêteurs, et elle me demandait : « Qu’y a-t-il sous ce tapis ? – Il y a le plancher. – Et sous le plancher ? – Il y a la cave. – Et sous la cave ? – Il y a l’égout. » Elle battait des mains : ses narines gonflées semblaient humer des odeurs souterraines, et elle m’embrassait, criant : « L’égout !… oh ! c’est là que je veux aller !… Viens. » Puis, brusquement boudeuse, et se dégageant : « Non, pas avec toi… Tu sens le tabac ! »

†††

Et Joseph Gardar s’était marié. Non pas au hasard, je vous assure. Il avait longtemps, longtemps cherché ; et il avait trouvé la femme la plus belle, la meilleure, la plus intelligente, la plus poétique de toutes les femmes. Elle s’appelait Clarisse. On l’envia beaucoup.

Huit jours après son mariage, comme ils finissaient de dîner tous les deux, seuls, Clarisse lui dit doucement :

— Mon ami, je voudrais que tu prennes un bain ?

L’œil de Gardar s’effara.

— Un bain !… Maintenant !… Et pourquoi ?

— Parce que je voudrais, mon ami.

— Mais, suis-je donc sale ?

— Oh ! non… Mais je voudrais que tu prennes un bain, tout de suite.

— Voyons, c’est de la folie !… Ce soir, oui !… mais maintenant !

— Oh ! je voudrais tant !… tant !… tant !…

Elle joignait ses petites mains, sa voix était suppliante.

— Ma chérie, c’est insensé, ce que tu me demandes là… Et puis, je t’assure que c’est dangereux !

— Oh ! fais-moi ce plaisir !… Je voudrais, mon chéri…

Elle vint s’asseoir sur ses genoux, l’embrassa tendrement, murmura :

— T’en prie !… Tout de suite !

Ils passèrent dans la salle de bains. Clarisse voulut préparer la baignoire elle-même et disposa sur une table des savons, des pâtes, des brosses, des gants de crin, des pierres ponce…

— Et c’est moi qui te frictionnerai !… Tu verras comme c’est bon !

Lui, tout en se déshabillant, protestait encore, répétait :

— Quelle drôle d’idée !… Et puis, c’est très dangereux, comme ça, si vite… après le dîner… Tu sais, des gens en sont morts !…

Mais elle riait d’un joli rire, clair et sonore.

— Oh ! des gens… D’abord, quand on fait plaisir à sa petite femme, on ne meurt jamais.

Il s’acharnait.

— Et puis, je suis très propre… J’ai pris mon tub, ce matin ! Je suis très propre !

— Allons ! allons ! ne faites pas le méchant.

Très étonné, il entra dans la baignoire, et se coula dans l’eau…

— Là ! fit Clarisse… Pas que c’est amusant ? Enfonce-toi bien, mon chéri ! Là !… Encore !…

Au bout de quelques minutes, Joseph Gardar éprouva un étrange malaise. Quoique l’eau fût très chaude, il lui semblait que ses jambes devenaient toutes froides. En même temps, il suffoquait ; et sa tête, très rouge, brûlait… Ses oreilles bourdonnaient, comme assourdies par des cloches sonnant à toute volée.

— Clarisse !… criait-il, Clarisse… je me sens mal…, très mal…, Clarisse !

Puis, subitement, ses yeux agrandis montrèrent le blanc de leurs globes renversés et striés de filets rouges. Il essaya de se soulever, ses mains battirent l’eau d’un mouvement faible et crispé, et il s’affaissa, glissant au fond de la baignoire, dans un grand bouillonnement.

Clarisse, les lèvres un peu pincées, murmura :

— Ah ! mon chéri, ce n’est pas gentil, ce que tu fais là !

q