Chapitre 2
Je ne vous ferai pas le récit de ces quelques semaines passées dans le Midi pour célébrer notre mariage. Les mille détails de mon asservissement conjugal, tous ces menus faits quotidiens, par quoi s’acheva l’abandon de mon autorité – non seulement de mon autorité, mais de ma personnalité morale – entre les mains d’un autre, encombreraient ces notes de redites inutiles et fatigantes. Ce que je puis vous dire, c’est que je revins de ce voyage, que j’avais rêvé si plein de bonheur, de fantaisies généreuses, de voluptés violentes, complètement annihilé. J’étais parti avec quelque chose de moi, un esprit à moi, des sensations à moi, une façon à moi de comprendre et de pratiquer la vie domestique, l’amour, l’altruisme ; je rentrai avec rien de tout cela. La transformation de mon individu agissant et pensant s’était accomplie avec une si grande rapidité qu’il ne m’avait plus été possible de lutter, de me défendre contre ce dépouillement continu de mon être. D’ailleurs, l’eussé-je pu que je ne l’aurais pas tenté. J’ai horreur de la lutte. Et puis, ma femme avait un tel regard de volonté, que, lorsque ce regard tombait sur moi, je me sentais tout à coup comme paralysé. Il y avait, dans toute sa personne, sous le rayonnement de sa chair et l’éclat de sa jeunesse en fleur, une telle expression de décision irrésistible que, tout de suite, j’avais compris que la lutte équivalait à la rupture. Or, cela, je ne le voulais pas, je ne le voulais à aucun prix.
N’allez pas croire qu’elle ne m’aimait pas. Je suis convaincu, au contraire, qu’elle m’aimait beaucoup, mais à sa manière. Elle ne m’aimait ni comme un amant, ni comme un époux, ni comme un ami ; elle ne m’aimait même pas comme on aime une bête. Elle m’aimait comme une chose à elle, inerte et passive, comme un meuble, une boîte d’argenterie, un titre de rentes. Je lui appartenais ; j’étais sa propriété, cela dit tout. Dans le sentiment qu’elle éprouvait pour moi, nulle émotion, nulle tendresse ; jamais l’idée d’un sacrifice, si insignifiant fût-il. Elle disposait de moi, sans mon assentiment, de mes goûts, de mon intelligence, de ma conscience, selon la direction de son humeur, mais, le plus souvent, selon les calculs de sa vie domestique. Je faisais partie de sa maison, et rien de plus ; j’occupais une place – importante, il est vrai, – dans la liste de ses biens, meubles ou immeubles, et c’était tout !… Et c’était beaucoup, car ma femme était une propriétaire soigneuse et brave. Si elle avait été menacée dans la possession, dans la propriété de son mari, avec quelle énergie, avec quelle vaillance elle l’eût défendu contre les attaques, contre les dangers, contre tout, jusqu’à l’oubli total d’elle-même.
Et dire que durant les longs mois, les mois bénis, les mois d’impatience sacrée, où je fus admis à lui faire ma cour, je n’ai rien vu de tout cela ! Aveuglé par l’amour, je n’ai vu que sa beauté. Je n’ai rien compris à son regard, si étrangement, si implacablement dominateur ; je n’ai rien compris à sa bouche si admirablement tentatrice, et où je surprends maintenant des plis terribles, qui me glacent l’âme, et qui ne parviennent à s’effacer que sous l’humilité de ma soumission, que sous la lâcheté de mon obéissance !
†††
Il avait été convenu que nous habiterions une jolie propriété que je tiens de ma mère, et que j’avais aménagée avec passion et selon mes goûts. J’étais fier de ce petit coin de terre, pour ainsi dire créé par moi, et où j’avais mis ce que je pense avoir en moi de sensibilité artiste, et de conception de poète. Je l’avais encore embellie pour la venue de ma femme, voulant un décor de jardin et de maison digne de sa beauté.
Le lendemain du jour où nous nous installâmes, ma femme me dit, après une promenade rapide :
— Vous avez fait, mon ami, dans ce jardin et dans cette maison, des folies que ne comporte pas notre situation de fortune. Tout cela est beaucoup trop lourd pour nous, et je ne saurais prendre la responsabilité d’une telle administration. Certes, je loue votre goût : il est parfait. Ce que je vous reproche, c’est de ne pas le proportionner à nos ressources. Vous allez… vous allez… sans vous préoccuper de savoir comment vous pourrez faire face à de telles exigences. Oh ! les âmes d’artistes !… Cela n’entend rien à la vie pratique.
Elle eut un sourire amer. Mais sa voix restait douce, quoique un peu brève ; et son front se barrait de ces plis, signes de calculs profonds et de ténébreuses arithmétiques.
Elle continua :
— Je suis d’avis que nous devons simplifier notre état de maison, et supprimer beaucoup, beaucoup de choses qui me paraissent inutiles… D’abord, qu’avez-vous besoin d’un jardinier ?… Le fumier, les semences, l’entretien et les gages de deux hommes… ce qu’ils gâchent, ce qu’ils volent, font que les légumes nous reviennent à des prix excessifs, fous… invraisemblables… Avez-vous seulement calculé ce que vous coûte un navet ou une tomate ?… Je parie que non… Nous planterons des pommes de terre dans le potager, et nous vendrons le surplus de notre provision… Quant aux fleurs !… une pelouse devant la maison, avec une corbeille de géraniums, et quelques rosiers çà et là… Cela doit suffire à vos besoins d’esthétique florale… Nous ferons du foin, du bon foin avec le reste. Notre cheval aimera cette combinaison… Et comme en ces sortes d’exécutions je pense qu’une décision prompte est tout ce qu’il y a de meilleur, je vous prierai de signifier, aujourd’hui même, son congé à votre jardinier…
J’étais atterré.
— Mais, ma chère Jeanne, répondis-je en balbutiant, vous n’y songez pas… Mon jardinier est un vieux jardinier… Il a servi ma mère pendant quinze ans ; voilà cinq ans qu’il est avec moi… C’est le meilleur, le plus honnête, le plus dévoué des hommes… Il est en quelque sorte de la famille…
Elle répliqua :
— Eh bien !… votre mère ne l’a-t-elle pas payé ?… Vous-même ne l’avez-vous pas payé ?… On ne lui doit rien, j’imagine… Que demande-t-il ? Aujourd’hui même, vous entendez, mon ami… Je ne veux plus le revoir demain…
C’est en tremblant, comme si j’allais commettre une mauvaise action, un crime, que j’abordai, dans le jardin, le pauvre vieux jardinier… Juché sur une échelle, je me souviens, il taillait ses espaliers… Et brusquement, avec une voix dure, avec une voix forte, pour ne pas entendre les voix de reproche qui montaient du fond de mon âme, en grondant :
— Il faut vous en aller, père Valentin, criai-je… Je ne vous garde pas… je ne puis plus vous…
Le père Valentin chancela sur son échelle… Je crus qu’il allait tomber…
— Vous ne me gardez plus… monsieur Paul ? bégaya-t-il… Vous n’êtes plus content de moi ?… Je vous ai peut-être fait du tort ?…
— Non, père Valentin… mais il faut vous en aller, il faut vous en aller tout de suite !… tout de suite !
Jamais je ne reverrai, sur une figure humaine, l’expression de douloureuse tristesse dont se martyrisa la figure du vieil homme.
— Bien… bien !… monsieur Paul, fit-il le corps secoué d’un frisson… Je serai parti demain… Ah ! pauv’ monsieur Paul !
Je sentais les larmes me venir aux yeux :
— Pourquoi dites-vous ce : « Pauv’ monsieur Paul ! », père Valentin ?…
Mais le bonhomme ne répondit pas. Il descendit de son échelle, ramassa son sécateur, et partit.
†††
Le soir même de ce triste jour, ma femme avait pris possession de la maison, de l’écurie, du bûcher, du poulailler, de la remise, des greniers. Et, partout, son regard avait dit aux choses, soumises et domptées, comme je l’avais été moi-même :
— Il n’y a plus qu’un maître, ici, et ce maître, c’est moi !… Fini de rire, mes amis !
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