Chapitre 3
J’avais des amis, de chers, de fidèles, de merveilleux amis.
C’étaient des poètes, des artistes, des contemplateurs de la vie.
Ils réjouissaient mon cœur et surexcitaient mon esprit. C’est par eux, c’est en eux que je me sentais vivre réellement. Ils avaient le pouvoir généreux de réveiller mon intelligence, qui sommeille un peu dans la solitude, et de me révéler à moi-même. J’aimais à les réunir souvent, à leur livrer ma maison, et je n’étais jamais si heureux que lorsque je les avais là, autour de moi. C’était comme une belle, comme une ardente flambée dont s’embellissait mon foyer, qui éclairait mon âme, réchauffait mes membres engourdis de froid.
Peut-être dans le bonheur que j’éprouvais de leur présence, cordiale aussi comme un bon vin, se mêlait un sentiment de pur égoïsme. J’avais nettement conscience de leur influence protectrice, de leur utilité morale, et « du coup de fouet », dirai-je, qu’ils donnaient à l’activité de mon esprit. Mais si mon amitié n’était pas absolument désintéressée, si elle n’allait pas jusqu’à l’oubli total de moi-même, elle n’avait rien de bas, de calculateur et de parasitaire. Je leur étais reconnaissant de la bonne chaleur qu’ils savaient communiquer à tout mon être.
Parmi eux, il en était un que je préférais à tous, dans le fond de mon cœur. Il s’appelait Pierre Lucet. Je le connaissais depuis l’enfance. Ensemble, nous avions passé bien des défilés dangereux de la vie. Jamais le moindre nuage n’obscurcit le calme ciel de notre intimité. Je ne crois pas que j’eusse aimé un frère comme je l’aimais. Doué de magnifiques dons de peintre, mais toujours arrêté dans ses élans créateurs par une perpétuelle inquiétude, une constante défiance de soi-même, et aussi par les objections sans cesse multipliées et lancinantes d’un esprit critique suraiguisé jusqu’à l’absurde, il avait fini par ne plus peindre. Il me disait, sous l’amertume qu’on entend trembler dans la voix des ratés et des impuissants :
— Que veux-tu que je fasse, en présence de cette écrasante beauté de la vie ?… Copier la nature ? Triste métier, auquel ne peuvent s’assouplir ni mon cerveau, ni ma main… L’interpréter ?… Mais que peut être mon interprétation, fatalement restreinte, à la faiblesse de mes organes, à la pauvreté de mes sens, devant le mystère de ces inaccessibles, de ces incompréhensibles merveilles ? Ma foi, non !… Je n’ai pas tant de sot orgueil, ni d’imbécile foi !… Crois-tu donc que l’homme a été créé pour faire de l’art ?… L’art est une corruption… une déchéance… C’est le salissement de la vie… la profanation de la nature… Il faut jouir de la beauté qui nous entoure, sans essayer de la comprendre, car elle ne se comprend pas elle-même… sans essayer de la reproduire… car nous ne reproduisons rien… que notre impuissance, et notre infimité d’atome perdu dans l’espace…
— Pourtant, répondais-je… il est nécessaire de fixer un but à ses activités, à ses énergies… à ce dynamisme obscur par quoi nous sommes menés…
— Il est nécessaire de vivre… voilà tout !… La vie n’a pas de but, ou plutôt, elle n’a pas d’autre but que de vivre… Elle est sans plus… C’est pourquoi elle est belle… Quant aux poètes, aux philosophes, aux savants qui se torturent l’esprit pour chercher la raison, le pourquoi de la vie, qui l’enferment en formules contradictoires, qui la débitent en préceptes opposés…, ce sont des farceurs ou bien des fous… Il n’y a pas de pourquoi !…
Et c’était un étonnement que de constater la profusion de ses idées, la nouveauté toujours neuve de ses images, l’habileté dialectique de ses arguments, pour arriver à ceci, toujours : « Il n’y a rien que de la beauté inconsciente et divine ».
Par un reste d’habitudes anciennes, quand il allait dans la campagne, il emportait toujours son chevalet, sa boîte à couleurs, une toile et un pliant. Il choisissait « un motif », s’asseyait sur le pliant, bourrait sa pipe, se gardait, comme d’un crime, d’ouvrir sa boîte ou de piquer son chevalet dans la terre, et là, durant des heures, il regardait… Il regardait les choses, non de cet œil bridé et clignotant qu’ont les peintres, mais de l’œil panthéiste des bêtes, au repos, dans les prairies.
Possédant de quoi ne pas absolument mourir de misère, mal tenu de corps, négligé en ses vêtements, la barbe inculte et les cheveux impeignés, il avait réduit ses besoins au seul nécessaire de la vie. Et comme un buisson qu’éclabousse la boue du chemin, et que salit la tombée des feuilles mortes, son âme était pleine de chansons.
D’abord, Jeanne consentit à recevoir mes amis. Elle les accueillit avec politesse, mais sans enthousiasme. Eux-mêmes, comprenant que « ce n’était plus la même chose », ne retrouvant plus les mêmes habitudes cordiales, la même liberté, un peu débraillée, je dois le dire, de nos réunions, espacèrent leurs visites. Ils se sentaient, d’ailleurs, gênés par le regard froid de ma femme, par sa bouche impérieuse d’où ne leur venait jamais une bonne parole. Je n’essayai pas de les retenir, quoi qu’il m’en coûtât. Et puis, j’avais fini par douter d’eux, du désintéressement de leur amitié.
Sans brusqueries, avec un art merveilleux d’observation mesurée et profonde, Jeanne, lorsqu’ils étaient partis, me faisait descendre jusque dans le fond de leur âme. Elle avait tout de suite deviné leurs défauts, leurs vices, qu’elle grossissait, qu’elle exagérait, mais avec une telle habileté, une telle vraisemblance, que ça avait été, au bout de peu de temps, un retournement presque complet de mes sentiments envers ces amis si aimés. Elle se servait d’un mot échappé dans la conversation pour me montrer des côtés inattendus de leur caractère, de plausibles infamies, de vraisemblables hontes. Je me défendais, je les défendais, mais de plus en plus mollement, car le doute était en moi, salissant ce que j’avais aimé, dévorant un à un mes plus chers souvenirs d’autrefois…
— C’est curieux ! me disait-elle… On dirait que vous ne connaissez pas la vie… Et c’est moi, moi, presque une jeune fille encore… qui dois vous l’apprendre !… Ah ! mon cher Paul, votre bon cœur vous fait voir les gens comme vous-même… Votre sensibilité vous aveugle à un point que je ne saurais dire !… Mais ils ne vous aiment que parce que vous êtes riche !
C’est sur mon ami, Pierre Lucet, que s’exerçait de préférence son esprit de démolition…
— Un paresseux, et voilà tout !… Il veut donner à son inexcusable paresse des excuses transcendantes et philosophiques, dont vous ne devriez pas être la dupe… C’est vraiment trop de naïveté !… Et puis, croyez-vous qu’il soit flatteur pour une femme délicate de recevoir chez elle, d’avoir à sa table un tel goret !… Sa saleté me répugne, me soulève le cœur, me rend malade… S’il avait de l’amitié pour vous, il aurait du respect pour moi… il décrasserait ses guenilles, se laverait les mains, et ne se tiendrait pas devant moi, comme devant une fille de brasserie… Il viendrait, de temps en temps… tous les crois ou quatre mois… déjeuner avec nous… Soit !… Mais, s’installer ici, lui et sa hotte d’ordures, pendant des semaines… je vous assure que cela m’est pénible !…
Un jour que Pierre était parti seul dans la campagne, Jeanne me dit :
— Il faut en finir, mon cher Paul. Je ne veux pas que ma maison se désorganise à cause de votre ami… Voilà encore une femme de chambre qui me quitte, parce qu’elle ne veut pas – et je comprends sa répugnance – faire le ménage de M. Lucet… C’est un vrai fumier, sa chambre. Et son linge… on ne le prendrait pas même avec un crochet !… De quoi avons-nous l’air, je vous le demande, vis-à-vis de nos gens ?… Je vous prie de vous arranger de façon à ce que M. Lucet soit parti ce soir… ce soir !… Vous inventerez, vous prétexterez ce que vous voudrez… Mais, pour Dieu ! qu’il parte !…
Et comme soudain ma figure s’était attristée, Jeanne ajouta :
— Cela vous gêne ?… Eh bien ! c’est moi qui lui ferai comprendre… à ce goujat !
En effet, comme ce pauvre Pierre rentrait, les souliers pleins de boue, le chapeau tout dégouttant de pluie, ma femme, qui guettait son retour, l’apostropha :
— Vraiment, monsieur Lucet, vous auriez pu essuyer vos chaussures… et penser que mes tapis ne sont pas des garde-crotte !… Les domestiques n’ont affaire qu’après vous, ici !… Ma maison n’est pas une étable !…
— C’est peut-être le tort qu’elle a, répondit Pierre, de sa voix douce… Elle serait plus heureuse, mais j’ai compris… Paul est-il là ?
— Non, Paul est à la ville…
— C’est bien !… vous lui direz que je l’aime toujours, ce pauvre Paul !… Et quand il aura envie de pleurer, qu’il vienne chez moi !… Ça lui fera du bien…
J’étais derrière la porte du salon, quand se passait cette scène cruelle… Je n’avais qu’un mot à dire, qu’un geste à faire, mais je ne le prononçai point, et je ne fis point le geste !
Je tombai sur un siège, anéanti, la tête dans les mains, avec un poids si lourd sur mes épaules que j’eus la sensation que quelque chose de maudit venait de descendre sur moi !…
Et lui aussi, Pierre Lucet, il avait dit : « Pauvre Paul ! » quand on l’avait chassé, comme j’avais chassé le vieux jardinier !
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