Chapitre 4
Bientôt, notre maison devint silencieuse, et presque farouche. De même qu’elle avait chassé les amis, elle chassa les pauvres, ces amis inconnus, ces amis éternels de nos révoltes et de nos rêves. Aux misérables qui passent, elle ne souriait plus, comme une espérance, une promesse de joie et de réconfort. Par les routes, par les sentes, sur les talus, derrière les murs, ils s’étaient dit, sans doute, la mauvaise nouvelle. Aucun ne s’arrêtait plus devant sa claire façade, autrefois si hospitalière, si inviteuse, maintenant protégée contre l’imploration des sans-pain et des sans-gîte, par l’effroi de deux dogues, gardiens de nos richesses, et aussi par l’insolence des domestiques qui aiment à se venger sur les faibles des duretés de leur asservissement.
Jadis, quand je rentrais de la promenade, le soir, et que j’apercevais sur le coteau notre maison, surgissant de son bouquet d’arbres verts, notre maison avec ses fenêtres pareilles à de bons regards, je sentais descendre, couler en moi, quelque chose d’infiniment doux : une paix délicieuse, la conscience d’avoir accompli un devoir d’amour et de solidarité humaine. Aujourd’hui, rien que sa vue m’était comme un remords, et je détournais les yeux de ce toit, qui n’arbitrait plus qu’un égoïsme implacable et glaçant… J’avais honte d’elle, et il me semblait qu’en me voyant passer, les gens disaient : « C’est celui qui habite la maison où ne s’arrêtent plus les pauvres ! »
Ma mère, âme tendre, cœur de pitié, avait fait de sa maison une sorte de refuge. Elle en avait ouvert les portes toutes grandes aux misères errantes, aux désespoirs qui cheminent vers le crime ou vers la mort. Pour ceux qui ont faim et qui ont froid, il y avait toujours chez nous une table prête, un foyer allumé. Elle visitait les pauvres du pays et soignait les malades. Des malheureux, elle n’exigeait pas qu’ils eussent des vertus héroïques : il lui suffisait pour les secourir, qu’ils eussent du malheur.
— Il n’y a pas de hiérarchie dans la douleur, me disait-elle souvent. Toutes les douleurs, d’où qu’elles viennent, sont également respectables, et elles ont droit à notre émotion !
Je me souviens qu’elle avait – avec son habituelle et discrète bonté, et au grand scandale des honnêtes gens – accueilli, recueilli, devrais-je dire, une fille de la ville, chargée du mépris universel, même du mépris des pauvres. Cette fille rôdait, le soir, dans les ruelles obscures, se livrait pour un sou, pour un verre d’alcool, pour rien, à qui voulait la prendre. Le jour, quand elles passait sur les trottoirs, sale, dépeignée, couverte de guenilles puantes, ramassées dans les ruisseaux, volées aux gadoues des maraîchers, on la chassait à coups de pierres, on lui jetait des ordures, à cette ordure. Ceux-là même à qui, la veille, elle s’était prostituée sur un banc d’avenue ou une borne du quai, l’insultaient. Elle ne répondait jamais, ne se plaignait jamais ; elle fuyait, plus vite, devant les pierres, les coups, les outrages, et, baugée dans quelque trou fétide, elle attendait, en dormant, que la nuit vint, pour recommencer son inexorable métier. Elle eut, un jour, un enfant, graine de hasard qui germa dans cette terre pourtant si infertile de la ribote et de la débauche. Et ce petit être, conçu sur la borne du chemin dans les baisers d’ivrognes qui meurtrissaient comme des coups, elle l’aima avec une frénésie d’indicible passion. Par quel prodige cette femelle inconsciente qui n’avait gardé des sentiments humains que les obscurs et sauvages instincts de la brute originelle, devint-elle une mère admirable ? C’est dans la pourriture, dans la décomposition organique que la vie s’élabore, pullule et bouillonne ; c’est dans le fumier qu’éclosent les plus splendides fleurs et les plantes les plus généreuses.
Je crois bien que jamais un enfant de riche ne fut choyé, caressé, pourvu de tout, comme le fut l’enfant de cette pauvresse. Et, à mesure que ce petit corps, soigné, baigné, parfumé, nourri de bonnes choses, vêtu de chauds lainages et de linges bien blancs, s’emplissait de santé radieuse, de joie, et de vie luxuriante, le corps de la mère s’amaigrissait, se décharnait, devenait spectre ambulant, ambulant cadavre, un cadavre qu’animait seulement ce qui lui restait encore de chaleur acquise. Le soir, quand l’enfant gorgé de nourriture et de caresses s’endormait, elle trouvait encore la force de s’en aller offrir du plaisir aux rôdeurs nocturnes, et de râler l’amour, au fond des bouges, avec les passants.
Ma mère s’émut à la profonde tristesse de ce drame. Elle fit venir cette fille avec son enfant, l’habilla, la nourrit, lui donna de l’ouvrage généreusement payé, tenta de l’arracher à l’abjection de sa vie.
— Je ne peux pas… je ne peux pas…, gémissait la malheureuse. C’est plus fort que moi… Il y a quelque chose qui me pousse, qui me brûle…
Alors, ma mère l’attira vers elle, la baisa tendrement au front, et elle lui dit :
— Je n’ai pas à vous juger, ma pauvre enfant… Dieu seul sait ce qu’il a mis de boue dans le cœur de l’homme…
Je me plaisais à raconter cette histoire lamentable à ma femme, qui s’en indignait.
— Une pareille créature !… En vérité, mon ami, je crois que votre mère était un peu folle… Ne voyez-vous pas que de pareilles et incompréhensibles bontés ne sont que des primes données à la paresse, au vice, au crime ?
Et généralisant ses idées, elle professait :
— Moi, j’ai horreur des pauvres !… Les pauvres sont des brutes !… Je ne conçois pas qu’on puisse s’occuper d’eux. Mais vous êtes socialiste… À quoi bon essayer de vous faire comprendre ce qu’il y a de stupide, et d’illusoire, dans ce qu’on est convenu d’appeler : la charité ?… Certes, si je rencontrais un vrai malheur, je serais la première à le soulager… Mais je ne veux pas être la dupe d’un sentimentalisme ridicule, qui vous porte à trouver intéressants et dignes de pitié tous ces affreux ivrognes, toutes ces dégoûtantes prostituées que sont les pauvres… Je pense que la société est parfaite ainsi : les honnêtes gens, d’un côté, c’est-à-dire nous ; les criminels de l’autre… c’est-à-dire les pauvres… Et toute votre poésie ne changera rien…
— Écoutez, ma chère Jeanne, lui répliquai-je timidement… Peut-être avez-vous tort de juger les choses ainsi. Il n’y a rien d’éternel dans les sociétés humaines. Les riches d’aujourd’hui peuvent devenir les pauvres de demain, et réciproquement… Je ne fais pas appel à vos sentiments d’altruisme… Je fais seulement appel aux sentiments que vous devez avoir de votre propre sécurité… Il n’est pas bon d’exaspérer le pauvre… Avez-vous remarqué quelquefois le regard de meurtre que vous jettent, en passant, le charretier, sur la route, et le paysan, dans son champ ?… Et n’en avez-vous jamais frissonné ?…
— Tu tu tu tu ! interrompit ma femme, je me moque des charretiers et de leurs regards… Il y aura toujours des gendarmes, n’est-ce pas ?… Et puis, franchement, quand on donne à un pauvre, il faut donner à tous !… On n’en finirait pas, mon ami…
Et soudain, prenant un air découragé :
— Si vous saviez comme vous me faites de la peine, avec vos idées !… Il ne vous manquait plus que d’être un révolutionnaire !…
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