‹ Contes Tome IIIChapitre 20 sur 49 · Chapitre 8

Chapitre 8

J’aurais peut-être accepté l’infamie de cette existence monstrueusement égoïste, de cette criminelle et abjecte existence, si contraire à tous mes besoins d’expansion, à tous mes désirs d’unité morale, à toutes mes idées de sociabilité et d’harmonie ; peut-être me serais-je résigné à ces écroulements de mes rêves, et, l’habitude aidant, peut-être serais-je arrivé à n’en pas souffrir, si j’avais trouvé dans la libre possession physique de ma femme une compensation à ces continuels renoncements, et, comment dirais-je cela ? une sorte de récompense pour tout ce que je lui abandonnais lâchement, pour tout ce que je lui sacrifiais honteusement de ma personnalité, de ma conscience, de ma liberté individuelle, qui est, cependant, la seule raison pour quoi il soit amusant de vivre !

Souvent, je me suis posé cette question, et, malgré le remords où me laissait la constatation de mon irrémédiable déchéance, chaque fois je l’ai résolue, dans un sens affirmatif. Oui, je crois bien que je serais allé à l’oubli que donne la volupté, comme un pauvre diable se rue vers ce terrible narcotique, vers cet effrayant endormeur de la souffrance, qu’est l’alcool. Je concevais parfaitement que l’abrutissement consécutif aux violents plaisirs que j’imaginais, et les lourdes cuvées de cette saoulerie de luxures, dont la frénésie croissait en raison de leur inassouvissement, m’eussent permis d’attendre leur retour quotidien, dans l’abolition de ma vie intellectuelle.

Cette suprême ressource, qui m’était le seul lien par quoi j’eusse été retenu à ma femme, puisque celle-ci avait tranché, volontairement, tous les autres, me fut interdite. Non que Jeanne me refusât ce que les juristes, dans leur langage odieux et comique, appellent « le devoir conjugal », et ce que j’appelle, moi, « le devoir humain », délit caractérisé dont j’aurais pu me prévaloir devant la loi. Elle n’en partagea jamais les ivresses, ce qui est pire. Jamais, à un seul moment, je n’eus la joie de voir, de sentir cette chair splendide, si miraculeusement ornée pour l’amour, s’animer sous mes caresses, se réchauffer sous mes baisers, frissonner à l’approche du merveilleux prodige. Baisers, caresses, spasmes, elle les subissait, ainsi qu’on subit la visite de quelque importun ou indifférent voisin. L’acte d’amour lui était insupportable, non comme une souffrance, mais comme un de ces mille petits ennuis coutumiers à la vie domestique, qu’on accueille avec de menues impatiences, de menus dépits, sans révoltes, sans cris de colère, et qui font dire aux yeux résignés, à la bouche chargée de moues, au front plissé : « Comme c’est embêtant !… Mais, puisqu’il le faut ! » De cela, je souffris cruellement, plus, peut-être, que de tous mes rêves évanouis.

Je considère la volupté, non seulement comme un des plus impérieux droits de l’homme, mais surtout comme un de ses plus hauts, de ses plus sacrés devoirs. La nature a compris admirablement que la Vie doit se transmettre dans une magnifique exaltation de tout l’être vers l’infini. C’est par la volupté seule que l’homme, véritablement, connaît l’idéal suprême, et qu’il atteint, dans la minute inoubliable, à ce qu’il peut y avoir de mystérieux, de formidable, de divin dans sa destinée et dans sa mission de créature vivante. En lui réside le dépôt sacré du germe, dont il doit un compte sévère à l’Espèce.

Je tentai d’amener Jeanne à la compréhension de la vie sexuelle. Je lui montrai la nature toute entière pâmée pour le divin aiguillon du désir. Je lui expliquai l’instinct qui pousse le mâle vers la femelle, et qui les accouple et qui les complète, éternel vainqueur de la mort. Elle ne fit que hausser les épaules. Je lui dis :

— De même que les abeilles et les papillons fuient les fleurs stériles, de même Dieu se détourne des créatures qui n’ont point été réjouies dans leur sexe. Elles sont maudites.

— Oh ! ne mêlez point Dieu à ces saletés-là ! fit-elle.

Alors, je tentai d’exalter ses sens par la représentation d’images voluptueuses, par des lectures passionnées si puissantes sur l’esprit des femmes. J’eus recours aux caresses les plus étranges, aux baisers les plus savants. Elle resta de marbre, étonnée de ces manœuvres pour lesquelles elle manifestait plus de mépris que de dégoût. Elle ne s’en trouvait pas souillée dans son âme, dans sa chair, car elle était sans pudeur ; elle s’en trouvait – comment dire ? – ridiculisée… Un jour que je mettais à la convaincre une frénésie presque ordurière, elle éclata, tout d’un coup, d’un rire nerveux, d’un rire qui dura longtemps, et quand le rire s’éteignit, elle me dit :

— Ah ! mon pauvre ami !… Si vous aviez pu vous voir dans une glace !… Que vous étiez comique !… Que vous étiez laid !…

J’ai renoncé à faire vibrer ce corps inerte, dont aucune chaleur, jamais, ne réchauffera l’insensibilité de marbre. La vue de sa beauté m’est odieuse, aujourd’hui. Elle me répugne et me fait peur comme une monstruosité.

Quelquefois, étonnée de la réserve que je garde maintenant vis-à-vis d’elle, elle vient s’offrir. Mais elle est sans passion ; le plaisir n’obscurcit pas une seule minute, de son voile humide, ses yeux calculateurs qui semblent me dire :

— Si je fais cela, c’est pour que tu n’ailles pas chercher ailleurs un plaisir que tu paierais peut-être…

Elle sauvegarde la caisse, voilà tout !

Une fois, comme je la repoussais, elle a voulu, telle une prostituée, me retenir par des caresses anormales, que je lui avais apprises, et j’ai supporté le supplice de les subir vainement, pour me payer la joie affreuse, l’immense et affreuse joie, de la mépriser, de la haïr…

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