Douzième partie Le pont
Je venais d’épouser une petite femme rose et blonde, très singulière, vive et charmante, une très singulière, vive et charmante petite bestiole qui sautait, de-ci de-là, comme un chevreau dans la luzerne, et babillait, comme un oiseau dans les bois au printemps. À vrai dire, ce n’était pas tout à fait une femme, ni tout à fait une bestiole, ni absolument un oiselet. C’était quelque chose de plus mécanique et de très particulier, qui, par le bruit, l’intelligence, l’étourderie bavarde, le caprice virevoltant, la manière d’être si loin de mes goûts, de mes sensations, de mon amour, tenait un peu de tout cela. Ce qu’il y avait de curieux en elle, c’était son âme, une toute petite âme, une âmelette, une âme de mouche, taquine, chatouilleuse et vibrante, qui voletait, sans cesse, en zigzags, autour de moi, et se cognait partout, avec des cris, des rires, à rendre fou.
Laure était ma sixième épouse… Oui, ma sixième, en vérité ! Deux étaient mortes, je ne sais pourquoi ; les autres m’avaient quitté, un beau soir… Pourquoi ? je n’en sais rien non plus. Et ce que j’ignore plus encore, c’est la raison secrète et défavorable qui me poussa, impérieusement, à ce mariage, car je connaissais à l’avance ce qui m’y attendait.
Ma destinée a vraiment d’incroyables malchances, d’innombrables et illogiques malchances. J’ai le sentiment que je suis l’être le plus accommodant du monde, à qui sont inconnues les bouderies, les taquineries, les mauvaises humeurs. Je n’ai de volonté, d’énergie, que pour plaire à qui m’entoure. Si déraisonnables soient-ils, je me plie à tous les caprices. Jamais une plainte, une dispute, une préférence, un ordre. Je me sacrifie – au point de m’annihiler complètement, d’imposer silence à mes désirs, à mes goûts – à ce que je crois être le bonheur de qui vit avec moi. Eh bien, malgré cette persistance héroïque dans l’effacement, il m’est impossible de garder une femme plus de trois mois. Au bout de trois mois, brunes ou blondes, petites ou grandes, corpulentes ou diaphanes, je les fatigue tellement, elles arrivent à me détester tant que, fuut !… fuut !… fuuut !… les unes meurent, et les autres s’en vont, sans raison. Sans raison, je le jure, ou du moins, sans autre raison que, étant femmes et moi homme, nous sommes, sans doute, elles et moi, des êtres absolument antipodaux l’un à l’autre.
Oui, oui, je sais ce que l’on peut me dire… Évidemment l’on m’accusera d’être le forgeron de mon propre malheur… Mais voilà… je ne puis supporter la solitude. Seul, je me crois perdu, et je deviens aussitôt la proie de douloureuses et insoutenables terreurs, qui me sont encore plus pénibles qu’une femme. Il faut, autour de ma vie, un bruit familier et quotidien. Qu’il soit musique ou grincement, il n’importe, pourvu qu’il soit et qu’il chasse les fantômes effrayants du silence.
Je vais dire une chose peu convenable. Je vous prie donc de m’excuser, car je serai bref et me garderai d’évoquer des images lascives.
La première nuit de mes noces, il m’arriva une étrange et désagréable aventure. Je communiais ma femme avec une ferveur exaltée, quand, brusquement, d’un coup de rein, Laure rompit l’étreinte, et me jeta de côté sur le lit, en poussant un cri :
— Mon Dieu ! que je suis oublieuse, fit-elle… Mon Dieu ! mon Dieu !… j’ai oublié ma prière à saint Joseph !
Sans remarquer mon étonnement, ni le désordre indécent et irrité de ma chair, elle se mit à genoux sur le lit, et, les cheveux défaits, la gorge nue, elle se signa :
— Ô saint Joseph, pria-t-elle, protégez petit père, petite mère, petite sœur… qu’ils soient heureux et vivent longtemps !… Protégez Plume et Kiki, mes chats bien-aimés, et aussi ce pauvre Nicolas (Nicolas était un perroquet), qui est si vieux, qui ne chante plus et que je ne voudrais pas voir mourir encore… Et puis, protégez aussi mon petit mari, afin qu’il ne me fasse pas de la peine.
Après quoi, reprenant une posture plus conjugale, elle me dit, avec un sourire :
— Na… c’est fait… Vous pouvez continuer, maintenant…
Mais le charme s’était envolé… Il me fut impossible de retrouver la minute adorable. Laure en conçut quelque dépit, qu’elle voulut me cacher, mais qui resta longtemps, dans la nuit, visible au coin de sa bouche.
Le lendemain, après le déjeuner, nous sortîmes dans la campagne. Elle fut charmante et gaie, et même un peu folle, mais sans outrance. Elle se roula dans l’herbe, tint des discours joyeux aux fleurs, aux oiseaux, aux insectes, fleur elle-même, et oiseau et insecte, tour à tour… Sa petite âme de mouche tourbillonnait dans le soleil, avec de menus ronflements… Dans un bois de châtaigniers, comme nous étions bien seuls, tous les deux, je l’embrassai… Il était déjà tard quand nous songeâmes au retour. Elle était un peu lasse, se taisait en marchant, appuyée à mon bras. Moi, j’échafaudais des palais de bonheur… silencieux aussi, de ce silence qui contient toutes les grandes paroles, toutes les grandes musiques, tous les grands tonnerres. Tout à coup, elle quitta mon bras, et vive, avec des mouvements menus et précieux, comme une pie qui saute dans l’herbe humide, le matin, elle s’engagea dans une sente qui, à droite, sur la route, descendait vers la vallée. Je criai :
— Mais où allez-vous donc par là ?… Où allez-vous donc par là ?
— Notre maison est en face, de l’autre côté du coteau… Je vais au plus court, dit-elle.
Et elle continua de sautiller, légère, aérienne, dans la sente. Je la rejoignis.
— Ce chemin ne mène nulle part, ma chère petite âme… Il mène à la rivière…
Laure riposta :
— Eh bien, s’il mène à la rivière… nous passerons le pont.
— Mais il n’y a pas de pont…
— Il n’y a pas de pont ?… Pourquoi dites-vous qu’il n’y a pas de pont ?… Vous n’êtes pas gentil, vraiment… Et pourquoi y aurait-il un chemin, s’il n’y a pas de pont ?… Ce chemin serait une chose ridicule…
Et sévère, tout à coup, la bouche impérieuse, elle dit :
— Je veux passer le pont, na !… Vous entendez ?… Allez par le village, si cela vous plaît…
J’essayai doucement de la dissuader, mais elle m’imposa silence d’une voix si brève, si nette, si coupante, que je n’osai plus insister, et je suivis Laure dans la sente, parmi les grosses pierres qui nous meurtrissaient les pieds et les ronces de la haie qui déchiraient sa robe, au passage…
Au bas de la sente, la rivière coulait, large, profonde, fermée sur l’autre rive par un épais rideau de saules et d’aulnes qui faisaient sa surface d’un vert noir, d’un vert couleur d’abîme.
— Vous voyez bien ! lui dis-je doucement, et sans reproche… Il n’y a pas de pont… Et vous allez être très lasse.
Elle plissa ses lèvres de dépit, ne répondit rien et resta quelques secondes à regarder l’eau verte, puis les aulnes et les saules de l’autre rive. Et nous rebroussâmes chemin, gênés tous les deux par je ne sais quoi de subitement plus sourd, oppressés tous les deux par la survenue d’un nouveau destin, qui rendait notre marche pesante et chancelante comme une montée de calvaire.
Comme Laure tirait la jambe, très fatiguée, je lui offris, à plusieurs reprises, l’appui de mon bras. Elle le refusa net :
— Non… non… je ne veux pas votre bras… Je ne veux rien de vous… Vous êtes un méchant homme.
Le soir, ma femme ne parut pas à table et ne voulut pas me recevoir dans sa chambre, qu’elle avait verrouillée.
— Allez-vous-en… me dit-elle, à travers la porte… Je suis très malade… Je ne veux plus vous voir…
Vainement, je suppliai… vainement, je suppliai… vainement, avec une éloquence surprenante, je l’adjurai de me pardonner, si je lui avais involontairement causé de la peine… J’allai même jusqu’à m’excuser.
— Eh bien, oui ! criai-je en tordant la clef… de la porte… Eh bien, oui il y avait un pont…
Elle demeura inflexible et têtue, répétant :
— Non… non… c’est fini… c’est trop tard !… Je ne veux plus vous voir… Allez-vous-en…
Je me retirai et passai la nuit dans les larmes.
— Mon Dieu ! me disais-je, en marchant dans ma chambre, encore une qui m’échappe… Et pourquoi ?… Et que se passe-t-il en elle ?… Ne peut-elle point me pardonner qu’il n’y ait point eu de pont sur la rivière ?… C’est possible… Déjà Clémence m’avait quitté, parce qu’un soir, en sortant du bal, il avait plu et que sa toilette fut perdue… Ou bien s’imagine-t-elle sincèrement, à cette heure, que c’est moi qui, par une cruauté raffinée, et par mon autorité bête de mari, alors qu’elle était très lasse, l’ai méchamment obligée à suivre la sente et à passer sur un pont que je savais ne pas exister ?… Je voudrais le savoir… Elle ne le sait peut-être pas elle-même…
Vraiment, ai-je de la chance ?
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