‹ Contes Tome IIIChapitre 24 sur 49 · Quinzième partie La villa hantée

Quinzième partie La villa hantée

J’étais allé, au commencement du printemps, à X…-sur-Mer, pour y louer une villa. On me conseilla de m’adresser à l’un des notaires, maître Claude Barbot, qui en possédait quatre, les quatre plus belles et les mieux situées du pays. Cet officier ministériel me reçut avec force politesses, dont le caractère de jovialité un peu canaille me déplut tout de suite, infiniment.

C’était un petit homme chauve, de figure ronde et lippue sans sensualité, et dont le ventre bedonnait sous un gilet de velours à fleurs, défraîchi et de coupe ancienne. Tout en lui était rond, comme sa figure, tout en lui était vulgairement jovial, sauf les yeux, dont les blanchâtres et troubles prunelles, cerclées de rouge, enchâssées dans un triple bourrelet graisseux de la paupière, suintaient, si j’ose dire, une expression assez sinistre. Mais cette expression, j’étais tellement habitué à la retrouver, à peu près pareille, dans tous les regards des hommes d’affaires, que je n’y pris pas d’autre attention que celle, indifférente et sommaire, que j’accorde aux regards des passants dans la rue. D’ailleurs, je n’avais pas à discuter des intérêts considérables avec ce tabellion de ville d’eaux. Tout au plus pouvait-il me carotter quelques louis, même en admettant que nous tombions d’accord sur la location de sa villa.

En quelques mots, brefs et froids, je lui expliquai le but de ma visite.

— Ah ! ah ! fit-il en étalant sur ses cuisses courtes des mains potelées et velues – car si son crâne ne révélait pas trace de poils, il en poussait des touffes épaisses sur ses mains… Ah ! ah !… l’on vient donc se reposer tout l’été, à X…-sur-Mer !… Voilà une excellente idée !… Il n’y a pas de meilleur endroit, sur toute la côte normande, ni plus agréable, ni plus sain…

— Je l’espère, déclarai-je bêtement, ne sachant que dire.

Le notaire accentua la déplaisante familiarité de ses phrases :

— Et l’on vient… ah ! ah !… et l’on vient demander à maître  Claude Barbot, ci-présent, de lui louer une de ses petites villas ?… Parbleu ! je crois bien… Ce sont les plus jolies et les plus confortables…

— Elles ont, du moins, cette réputation…

Décidément je n’avais pas de chance dans le choix de mes réponses. Maître Barbot sourit :

— Et méritée, donc !… Eh bien, mais il me semble que nous pouvons traiter cette affaire-là… Oui, oui, nous pouvons traiter cette affaire-là…

Le notaire se croisa les bras et se renversa l’échine sur le dossier balancé de son fauteuil.

— Voyons ça… voyons ça… dit-il… Et résumons la situation… Premier point… Êtes-vous marié ?

— Non.

— Ah !… pas marié… très bien… très bien ! Deuxième point… Avez-vous une habitude ?… J’entends une connaissance… une petite amie, là, là… pour tout dire ?…

Et, bonhomme, avec un sourire bienveillant, il ajouta :

— Mon Dieu ! nous savons ce que c’est que la vie… La province n’est pas si arriérée qu’on le croit généralement… Il faut bien que jeunesse se passe… ici comme partout… Et nargue à la Chambre des  notaires !… Ah !… ah !

Comme je ne répondais pas, étonné et choqué du tour que prenait la conversation, maître Barbot expliqua :

— Mon Dieu… si je vous pose ces questions, excusez-moi… c’est pour me rendre compte de ce qu’il vous faut… c’est par sollicitude de propriétaire… Mes quatre villas, cher monsieur, sont aménagées en vue de certaines situations sociales… situations définies… ou pas définies, au choix… comprenez-vous ?… J’en ai une pour les vrais ménages : c’est la moins bien… une autre pour les ménages de passage, les ménages d’été : elle est mieux… une autre pour les hommes seuls : admirable, celle-là, cher monsieur… Et ainsi de suite… Vous comprenez, ce qui convient à l’un ne convient pas à l’autre… Alors… dans quelle catégorie dois-je… ?

— Je suis seul, affirmai-je.

— À la bonne heure… applaudit maître Barbot… Et vous avez choisi le vrai chemin… Vous avez donc droit à la plus belle de mes villas… Vous m’en voyez très heureux, car vous me plaisez beaucoup… beaucoup…

J’esquissai un vague geste de remerciement… Le notaire reprit :

— Cela vous étonne peut-être que je destine aux hommes seuls la plus belle, la plus complète, la plus luxueuse, la plus admirable de mes villas ?… C’est une idée à moi, et que je vous expliquerai tout à l’heure… en visitant, si vous le permettez…

Et son regard blanchâtre et trouble m’examinait, me fouillait. Je sentais réellement ce regard me palper, me soupeser, déterminer ma valeur sociale, morale et marchande. J’étais, dans le regard de cet homme, comme une pierre précieuse dans la main d’un Juif.

À ce moment, la porte du cabinet s’ouvrit et, dans un chiffonnement de soie et de dentelles, dans un parfum violent de femme et de fleur, j’aperçus une chevelure rousse, une bouche rouge, l’éclair bleu de deux yeux adorablement ardents, une apparition éblouissante, miraculeuse de beauté, de jeunesse et d’amour, qui, à peine apparue, disparut en jetant un cri : « Pardon ! »

— Ma femme… expliqua négligemment maître Claude Barbot.

— Mes compliments ! fis-je, non encore revenu de la surprise où m’avait plongé la vision rapide de cette rayonnante créature, à peine entrevue dans l’entrebâillement d’une porte, vite ouverte et vite refermée…

†††

La villa me plut. Joliment plantée sur la montagne, entre des massifs d’arbres, entourée de jardins, d’une architecture sobre et svelte, maître Barbot n’en avait pas exagéré les mérites. L’intérieur était une décoration claire, vibrante, d’un luxe discret, qui laissait toute leur importance aux paysages de verdure, de montagne et de ciel, au milieu desquels elle s’élevait.

Je me souviens surtout de la chambre, une chambre jaune à meubles blancs, d’une douceur, d’une mollesse délicate et voluptueusement gaie, où les contours des objets, les tons de la chair acquéraient une extraordinaire finesse, une qualité de lumière indicible et pénétrante jusqu’au rêve. Quelques gravures licencieuses, des copies de Jules Romain, je crois, ornaient les murs ; et, çà et là, sur la cheminée, les étagères, les tables, d’impures figurines de Saxe, mettaient des grâces de joli péché…

C’est justement dans cette chambre que nous étions, maître Barbot et moi, quand, décidé à louer cette villa, je lui en demandai le prix.

— Cinquante mille francs, pas un sou de moins… déclara-t-il, d’une voix ferme.

Je sursautai. Mais le notaire m’invita à m’asseoir, et voici ce qu’il me dit, tandis que son regard blême était fixé sur moi, étrange, dominateur :

— Cinquante mille francs… cela vous paraît cher, au premier abord ? Je le comprends… Mais je vais vous éclairer d’un mot… Cette villa est hantée…

— Hantée ?… balbutiai-je.

— Parfaitement… Toutes les nuits, il y vient un fantôme… Oh ! ce n’est pas un fantôme à tête de mort, à corps de squelette, et qui traîne des suaires, des ferrailles, des lueurs de lune, par les couloirs, sur le coup de minuit… Non… C’est un fantôme comme on n’en voit pas souvent, même en rêve, un adorable et merveilleux fantôme, à tête et à corps de femme, dont la chevelure rousse, les yeux bleus, la chair irradiante sous la transparence des batistes parfumées, feraient damner un saint… Ce fantôme a ceci de particulier qu’il connaît tous les secrets de l’amour et qu’il en invente, et qu’il est discret, discret… Il vient quand on veut… il s’en va de même… Personne n’en sait rien… ni vu, ni connu… Enfin, c’est à prendre ou à laisser… je loue la villa avec le fantôme… je ne la loue jamais sans lui… Si vous n’en voulez pas, je ne suis pas en peine… Non, je ne suis pas en peine, sacrédié !

Je regardai le notaire… Un sourire cynique bridait ses lèvres, éraillait ses prunelles, autour desquelles le cercle rouge s’avivait de suintements sanguinolents… Et je criai :

— Ce fantôme… je le connais, je l’ai vu… C’est…

Maître Barbot m’imposa silence par cette interruption violente :

— Un fantôme, voilà tout… Vous ne le connaissez pas, vous n’avez rien vu… C’est un fantôme comme tous les fantômes… Allons-nous en… Vous réfléchirez en route…

Et, haussant les épaules avec un air de mépris souverain, il dit encore :

— Ah ! les imbéciles qui marchandent l’amour d’un fantôme… d’un pareil fantôme !… Oh ! la la… Et ça se vante de chercher des sensations rares, des voluptés inédites !… Littérateurs !… Allons-nous en…

†††

J’ai revu, l’autre jour, la villa hantée… c’est le prince K… qui l’habite…

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