‹ Contes Tome IIIChapitre 25 sur 49 · Seizième partie Veuve

Seizième partie Veuve

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre, avec ces mots : « Lucien est mort. Venez tout de suite. – Lucienne. » Je poussai un cri, redescendis vivement dans la rue, pris d’assaut un fiacre qui passait.

— Vite !… vite, cocher !… avenue de l’Alma… Il y aura un bon pourboire…

Et, dans le fiacre, éperdu, à moitié fou, parlant tout haut, je me disais :

— Lucien est mort !… mais non… Ce n’est pas possible ! Je l’ai vu hier !… Il était gai, heureux et bien portant !… Allons donc !… Quelqu’un me fait là une plaisanterie atroce, une sale blague !… ou bien, c’est d’un autre Lucien qu’il s’agit, d’un Lucien que je connais pas, dont je me moque, et dont on m’annonce, par erreur, la mort !… Tout à l’heure, je verrai Lucien, avec sa bonne figure et son bon accueil, et il me dira, comme hier, comme toujours : « Qu’est-ce que nous faisons, ce soir ?… » Mort ! Elle est bonne celle-là !

Je déraisonnais…

C’est que Lucien était mon meilleur ami… Nous ne nous étions pas quittés depuis notre petite enfance. Jamais l’ombre d’un nuage, de quoi que ce soit, entre nous !… Son mariage que je redoutais, loin de refroidir ou d’espacer nos relations, les avait, en quelque sorte, consolidées, si l’on peut dire, de relations aussi indestructiblement solides qu’elles pussent être consolidées !… Lucien adorait sa femme, et sa femme l’adorait. Et ils m’adoraient tous les deux de les adorer… Je crois bien qu’une pareille amitié, et si pure, n’avait, pareillement et dans aucun temps, réuni trois êtres, dans une même pensée, dans une même tendresse !… Nous sortions toujours ensemble, nous n’avions rien de caché pour nous… Nous avions les mêmes goûts, les mêmes journaux, les mêmes pauvres, et, chose incroyable, les mêmes opinions sur l’affaire Dreyfus !… Et c’était si charmant, si émouvant et si candide, si visiblement candide, qu’il n’était venu à l’idée de personne, même dans notre milieu potinier, de souiller, du plus léger soupçon, de la plus légère parole ironique, cette intimité unique et merveilleuse.

Et Lucien serait mort, comme cela, tout d’un coup, sans me prévenir ?… Ça n’était pas admissible.

Ça n’était pas admissible, certes !… Et pourtant, cette lettre… cette écriture qui était de Lucienne !… Car elle était de Lucienne, cette écriture ; je ne pouvais en douter… je ne pouvais croire au hasard d’une telle ressemblance !…

Tout bouleversé, j’arrivai à l’appartement de l’avenue de l’Alma. Les domestiques allaient, venaient, en poussant des cris… Spy, la petite chienne, tournait sur elle-même, en aboyant ; et les oiseaux, dans la volière, se heurtaient les ailes aux barreaux, comme pris de subite démence… Dès qu’elle m’eut aperçu, Lucienne se jeta dans mes bras.

— Lucien !… Lucien !… Lucien !… Ah ! mon pauvre Lucien !

Sa voix était déchirante, ses cheveux épars, sa robe de chambre dégrafée. Il y avait dans ses yeux, des lueurs hagardes. Je balbutiais en la serrant de toute ma force dans mes bras :

— Voyons !… Ça n’est pas possible ! vous exagérez !…

— Mon pauvre Lucien !… Mon pauvre Lucien !…

— Mais que s’est-il passé ?… voyons… Que s’est-il passé ?… Aujourd’hui, on ne meurt plus comme ça.

— Ah ! mon Dieu !… Ah ! mon Dieu !… moi aussi, je veux mourir !… je veux mourir !…

Je l’obligeai de s’asseoir sur un canapé, je m’assis près d’elle, tout contre elle… et lui tenant les mains, que je tapotais, que je caressais dans mes mains :

— Du courage… du courage !

Je cherchais d’immenses paroles consolatrices, des phrases berceuses, des dormeuses enlaçantes, et je ne trouvai rien que ces mots balbutiés entre des silences :

— Du courage !… Ah ! ma pauvre amie !… Il ne faut pas se laisser aller… Il faut réagir… Quel affreux malheur !… Du courage !

Et, morne maintenant, les épaules lourdes, les yeux fixés sur une fleur du tapis, elle scandait de petits hoquets l’obstination de ces paroles. Et elle disait aussi, comme si elle répondait à des voix intérieures :

— Ah ! jamais plus !… Jamais plus !…

Elle exigea que je visse avec elle Lucien, mort, sur son lit funèbre.

— Il vous aimait tant !… Il vous aimait tant !

J’objectai.

— Ça n’est pas raisonnable ! Il faut vous ménager…

— Si !… si !… je veux !… Ça me fera du bien. Son visage adoré, pensez donc ! Et ses mains si blanches, et ses yeux fermés dont je ne sentirai plus jamais le doux regard sur moi… C’est affreux !… c’est affreux !…

— Du courage, alors !…

Une femme parsemait de fleurs le drap blanc et le phénol exhalait d’une soucoupe son odeur forte. Lucien ne semblait pas beaucoup changé. Il avait encore sur les lèvres son sourire… je crus l’entendre qui me disait : « Qu’est-ce que nous faisons, ce soir ? » Mais, à peine entrée, Lucienne eut une crise de nerfs, tomba sur le plancher, s’évanouit… On dut l’emporter au salon où je veillai près d’elle, répétant sans cesse :

— Du courage !… C’est affreux !

Vers le soir, sa douleur s’attendrit… Et nous parlâmes de lui, sans fin, sans fin…

— Il était si beau !

— Ah oui !… Et si bon !

— Ah oui… Et si tendre !…

— Ah oui !… Et si gai !…

— Nos soirées, vous vous souvenez !…

— Et ces déjeuners, tous les trois…

— Et ses petites manies, si émouvantes !…

— Si délicates !…

— Et comme il montait à cheval !…

— Oui, oui !

— Ah ! tout cela est fini !…

— Du courage !… du courage !… Tout cela est fini.

Elle ne s’endormit que très tard, dans la nuit, soupirant : « Tout cela est fini ! », tandis que, moi, les yeux tristes, le geste protestataire, je répétais, sans me lasser :

— Du courage !… du courage !…

Le jour des obsèques, Lucienne me dit, tout en larmes :

— Je n’aurai jamais la force de l’accompagner jusqu’au cimetière ! Et je sens que si vous n’êtes pas là, près de moi, je mourrai… Restez avec moi… nous parlerons de lui, encore, toujours ! Et demain, nous irons, tous les deux, porter des fleurs et prier sur sa tombe… Il vous aimait tant !…

Ce fut une matinée terrible… L’appartement envahi… Tout ce monde, tout ce cérémonial, et toutes ces couronnes, et toutes ces fleurs… et ces hommes en noir !… Chaque personne qui entrait, et chaque gerbe nouvelle, c’était, pour ma Lucienne, une secousse qui ravivait sa douleur !… Elle était très pâle, très tremblante… Plusieurs fois, elle fut sur le point de défaillir… Je la soutenais de mes regards pieux et de mes paroles :

— Du courage !… du courage !…

Enfin nous restâmes seuls, accablés, dans le grand salon…

Puis, elle pleura, pleura…

Je lui avais pris les mains… je lui baisais les mains.

— Tout est donc fini !…

— Mon Dieu !… Mon Dieu !…

— Il vous aimait tant !…

Et elle se pelotonnait contre moi, abritait en moi sa détresse infinie.

— Si je ne vous avais pas, si je n’avais pas votre amitié… je serais déjà morte !

— Mais non !…

— Mais si !… Vous êtes si bon !…

Et elle me serrait la main… et elle frottait sa tête sur mon épaule… Je sentais les parfums de ses cheveux, les parfums de sa bouche… les parfums de son corps, si souple, et si douloureux, contre moi…

D’étreinte en étreinte, de baisers en baisers, de larmes en larmes… mes lèvres, sans que je susse comment, trouvèrent ses lèvres…

— Il… vous… aimait… tant !…

— Oui !… du… courage !…

— Tout est… fi…

— …ni !…

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