Chapitre 2
Le coin de terre où s’élève la basilique de Sainte-Anne donne bien la caractéristique du pays morbihannais, de tous les pays bretons resté le plus obstinément breton par l’amour entêté de sa langue natale, par le culte idolâtre de ses souvenirs, par ses coutumes anciennes que ni le temps, ni le progrès, ni le nivellement politique n’effacent, et par l’aspect sévère, âpre, indiciblement triste de son sol. Ce sont des landes, pelées, pierreuses, mangées par la cuscute, où paissent des vaches squelettaires, et quelques chevaux-fantômes ; des landes coupées de hauts talus qui barrent le ciel comme des murs, et derrière ces talus, dans un espace qu’on devine, des pins isolés dont on n’aperçoit, au bout de hampes torses, que les têtes arrondies, remuées par la brise et bleuissant dans l’air morne, hanté de la fièvre. Puis des cultures maigres, de pauvres emblaves apparaissent, auxquelles succèdent encore des landes, et parfois des bois de chênes, épais, trapus, dont les cimes moutonnent durement sous le pâle soleil. De distance en distance, le terrain s’abaisse, et par une dévalée rapidement franchie, l’horizon s’élargit, mais pas bien loin, un horizon lourd, opaque, écrasé de verdures sombres, entre lesquelles brillent ainsi que des plaques d’or quelques champs de blé mûrissant.
En ce temps de silence et d’immobilité, les légendes, filles des blancs étangs nocturnes et des vastes landes, un parfum de miel, règnent sur l’imagination abrutie de l’homme, aussi puissantes, aussi dominatrices qu’autrefois. Depuis Yves Nicolazic, qui vit sainte Anne impalpable et rayonnante de lune se montrer à lui, dans le champ sacré du Bocenno, rien n’est changé. Il semble même que la nouvelle basilique, sortie avec ses marbres lourds et ses insolentes dorures des flancs appauvris de cette contrée maudite, ait jeté autour d’elle plus d’ombre épaisse, plus de misère et plus de servitude.
Tout autour de la cathédrale, massive et sombre copie de la Renaissance, grouille une foule énorme de pèlerins, une foule silencieuse et triste, qui ondoie avec des mouvements lents de troupeaux parqués. Foule plus disciplinée que croyante, qui redoute le prêtre et tout l’inexorable appareil religieux plus qu’elle ne le respecte. Il s’élève d’elle, en même temps que les sourds murmures des respirations, et les rumeurs des piétinements, un bruit clair de chapelets déroulés, un bruit vague de prières marmottées. Dans le champ du Bocenno, cinq mille pèlerins sont agenouillés, le dos courbé sous la tempête sonore que soufflent, du haut de la tour, les bourdons de la basilique ; sur les marches de la Sainte Chapelle «qu’on ne peut gravir qu’à genoux », s’entassent, s’empilent des êtres prostrés. Et, sans cesse, des prêtres en surplis, des moines en robe brune, des évêques, dont la mitre chancelle, passent, affairés, gesticulant, se traçant à coups de coudes un chemin, à travers cette forêt de corps humains. Impossible de pénétrer dans l’église dont on aperçoit, au-dessus des têtes houleuses, entre les piliers, dans un fond d’or et de clarté rouge, l’autel où se dresse la fulgurante image de sainte Anne, terrible et vorace comme une divinité de l’Inde.
La main du prêtre, qui fut toujours si pesante, pèse d’un poids plus écrasant sur le crâne et sur le ventre de ces malheureux qu’on voit lutter, avec la résignation des bêtes domestiques, contre l’âpre terre inféconde. Les chemins de fer, ces conquérants, n’ont pu laisser d’autres traces ici que celles, vite disparues, de leur fumée. Les trains passent entre les pins, entre les chênes, entre les blocs de granit ; ils passent en vain, s’essoufflant… Ils ont passé… entre les pins, entre les chênes, nulle part ils n’ont déposé un atome de la vie nouvelle qui gronde dans leurs flancs. Et même ne voit-on pas avec étonnement, au-dessus des locomotives et des poteaux télégraphiques humiliés, la statue de la patronne des Bretons couronner la gare de Sainte-Anne de sa masse de fonte énorme et bénite ?
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