‹ Contes Tome IIIChapitre 39 sur 49 · partie Le rat de cave

partie Le rat de cave

J’ai reçu, aujourd’hui, une bien triste nouvelle. Mon ami Lerdier, receveur des contributions indirectes – d’aucuns disent rat de cave – à Beslou-sur-Rille est mort fou, dans une maison de santé, où depuis deux ans, il était enfermé. Quoique ce fût un humble parmi les humbles, que sa vie, dénuée d’élégances, ne puisse intéresser aucun des Parisiens fringants que sollicite le vieux Carafon, et qu’il n’y ait vraiment aucun chic à se vanter d’une amitié aussi obscure, on me permettra d’en parler ici, avec un souvenir attendri. Je l’aimais beaucoup. C’était, du reste, le meilleur des hommes, et celui que j’ai connu le plus héroïquement fidèle à ses devoirs. Habitué à courir la campagne du matin au soir, il avait regardé la nature, et il en parlait avec d’admirables émotions. Peu de peintres, peu de poètes n’ont donné des sensations aussi vives, aussi profondes que cet illettré Lerdier, lorsque, de la contemplation, il passait dans le domaine de l’expression, qu’il avait, parfois, sublime. Mais sa tête était faible, sujette aux exaltations sans cause, et, bien souvent aussi, l’étrange, le décousu de ses conversations m’avaient frappé. On lui faisait, dans ce pays, une guerre acharnée, sourde, pleine d’embûches, parce qu’il était sévère, impitoyable même, contre les fraudeurs. La nuit, il se relevait pour surveiller des cabarets dont il soupçonnait le propriétaire de faire entrer clandestinement des barriques de vin dans la cave. À ce jeu, il avait attrapé des horions. Une nuit, des hommes, restés inconnus, s’étaient rués sur lui, et, l’ayant assommé à coups de pierre et de sabot, l’avaient laissé pour mort au milieu d’un champ de betteraves ; une autre nuit, on l’avait déshabillé et jeté tout nu dans une mare, d’où il avait eu grand-peine à sortir. Ces aventures ne ralentissaient pas son zèle ; elles le redoublaient, au contraire. Et il marchait dans la campagne comme un trappeur dans les jungles. Détesté de la population, Lerdier, bien qu’employé ponctuel dévoué, n’était guère soutenu par l’administration, car il ne ménageait personne, s’attaquait à des électeurs influents, et mettait souvent dans l’embarras son directeur, lequel eût voulu que ce diable d’homme regardât davantage à la couleur politique de la fraude. Aussi n’avait-il reçu, malgré ses services, aucun avancement. Ce dont il ne se plaignait pas.

†††

Une matinée, Lerdier déjeunait, comme de coutume, à l’hôtel de la Boule d’Or, où, depuis quinze ans, il prenait sa pension. Tout seul, à l’un des bouts de la grande table, il mangeait par gestes brusques et courtes saccades, en faisant des grimaces douloureuses, et un bruit grinçant des mâchoires. Au moindre branle de ses articulations, la peau de son front, trop lâche et pareille à une peau de gant fripée, remontait sur le sommet du crâne ou s’abaissait sur le nez, en plis mouvants, invertissant les cheveux, tantôt en arrière, tantôt en avant, selon la direction et l’intensité des mouvements musculaires. Bien qu’il n’y eût près de lui aucun convive, Lerdier parlait, répondait à droite, interrogeait à gauche, mimait une conversation qui devait être vive et colère, car il avait parfois des éclats de voix terribles et des gesticulations désordonnées, tandis que Stop, un épagneul, borgne et crotté, assis sur son derrière, le museau posé sur la cuisse de son maître, regardait celui-ci de ses paupières fixes, attendant qu’on lui jetât un os à ronger. De temps en temps, le chien balayait le plancher d’un coup de fouet, et, doucement, il jappait. Dans la salle voisine, par la porte entrouverte, on entendait des bruits de voix graves, des chocs de verre et des piétinements. Une phrase tout entière parvint jusqu’aux oreilles du rat de cave. Quelqu’un disait :

— Ah ! mais !… Ah ! mais !… Va-t-on bientôt nous servir ? J’ai le ventre dans les talons.

Au même instant, M. Bergeot, l’hôtelier, entrait dans la salle à manger. Il s’avança vers Lerdier.

— Monsieur Lerdier, lui dit-il, vous seriez bien aimable de vous presser un peu… Ces messieurs du conseil de révision s’impatientent… Ils ont très faim…

Lerdier courba le dos comme s’il eût été prêt à recevoir les baguettes. Pendant qu’une rougeur allumait sa face osseuse, ses yeux s’effarèrent, prirent chacun, au coin des paupières, une position oblique, dans une direction inverse, et ses mains crispées s’acharnèrent sur la nappe. Il cria :

— Monsieur Bergeot !… Monsieur Bergeot !…

Les mots s’arrêtaient dans sa gorge, sortaient de ses lèvres contractées, avec des efforts pénibles. Des houles furieuses soulevaient sa chevelure qui se déplaçait sur le crâne, comme une casquette. Il reprit :

— Monsieur Bergeot !… Je suis un vieux pensionnaire… Je ne mange pas beaucoup… Je vous ai bien payé… Ha !… ha !… Vous ai-je bien payé ?

— Ah ! ça… oui ! répondit Bergeot.

— Et puis… jamais, vous entendez bien, jamais je n’ai couché avec votre femme, avec vos bonnes… Jamais, non plus, je ne prends de dessert… Est-ce vrai ?…

— C’est vrai ! affirma l’hôtelier.

— Eh bien ! laissez-moi tranquille. Je suis un vieux pensionnaire… Si le conseil de révision s’impatiente, qu’il vienne !… Je ne le gêne pas, moi !… Il y a de la place… Vous ai-je bien payé ?…

— Mais ces messieurs désirent être seuls, expliqua l’aubergiste.

– Ah ! ils désirent être seuls !… être seuls !…

— Oui, monsieur Lerdier, ils ont sans doute à causer ensemble.

Lerdier avala son verre de cidre. Sa main tremblait, tout son corps frissonnait, secoué par un spasme nerveux. Il courba le dos davantage et dit :

— Être seuls !… Eh bien, je m’en fous… Je me fous du conseil de révision, là, entendez bien… Je suis un vieux pensionnaire, moi !… Je fais mon devoir… Depuis quinze ans que j’exerce, pas une erreur, pas une !… Vérifiez mes registres… Je ne crains personne… Vous ai-je payé, là… là ?

— Voyons ! monsieur Lerdier ! supplia Bergeot.

— Oui !… oui !… Ils ont à causer, ah ! ah ! ah !… Être seuls ! C’est bien cela… Allez-vous en, monsieur Bergeot, allez-vous en… Je m’en fous !… Vous dois-je quelque chose ?

L’hôtelier n’insista plus. Il se contenta de dire tristement :

— Vous me faites du tort, monsieur Lerdier, beaucoup de tort.

Le bruit redoublait dans la pièce voisine ; les voix s’encoléraient, le piétinement devenait plus sourd. Sur le vitrage dépoli de la porte on voyait passer et repasser des ombres affamées.

— Bien du tort ! acheva Bergeot qui se retira, en hochant la tête.

Alors, brusquement, Lerdier s’adressa, très animé, à la chaise qui était près de lui, vide. Sa voix tantôt sifflait, tantôt se brisait en hoquets.

— Le conseil de révision, monsieur, vous admettez cela, vous ?… À la bonne heure, vous ne l’admettez pas… Oui monsieur, j’ai passé au conseil de révision… Ils m’ont mis nu, monsieur, très nu, tout nu dans une grande salle… Et il y avait autour de moi des gens qui étaient nus aussi, quelle infamie !… On m’a tâté, monsieur, on m’a tâté partout !… J’ai vu se promener sur mon corps des mains énormes, des mains monstrueuses, qui me tâtaient !… Qu’en pensez-vous ?… C’est un crime, un crime, un crime !…

Il se baissa, tout près de la chaise, et comme s’il eût parlé à l’oreille de quelqu’un, d’une voix très basse, il chuchota…

– Ils sont là, derrière cette porte… Ils voudraient me tâter encore… Mais ils ne me tâteront pas. Non, monsieur, ils ne me tâ-te-ront pas !…

Lerdier se leva, plia sa serviette en rond, l’enroula autour de sa bouteille, et saluant la chaise avec politesse :

— Ne craignez rien, monsieur !… non, restez… au revoir… Ils ne me tâ-te-ront pas !

Et il ouvrit la porte.

Le préfet marchait à grands pas, sévère, les mains derrière le dos ; le général tapait la table de ses gros poings fermés, le chirurgien bâillait… Un conseiller de préfecture se plaignait aigrement, au sous-intendant, de ses tiraillements d’estomac ; le conseiller général, pour tromper la faim, avalait, coup sur coup, des verres de bitter ; les scribes, très pâles, les joues tirées, consultaient leurs montres avec indignation.

Quand Lerdier apparut, dans l’encadrement de la porte, tous les regards se tournèrent vers lui, féroces.

— Ah ! ah ! grinça le préfet… Il se décide enfin.

Et, barrant le chemin à Lerdier qui voulait traverser la salle, il lui demanda :

— Pardon !… vous êtes M. Lerdier, receveur des contributions indirectes ?

Lerdier trembla. Les yeux baissés sur le plancher, le crâne agité de secousses qui faisaient danser ses cheveux, il répondit :

— Oui !… oui !… Je suis Lerdier !… Mais ce n’est pas une raison, je vous en préviens !…

— Écoutez-moi, monsieur Lerdier, poursuivit le préfet, d’un ton solennel. On m’a donné sur votre compte de très mauvais renseignements, des renseignements graves, j’ose dire. De toutes parts, on se plaint de vos agissements. Il paraît que vous méconnaissez les institutions qui vous régissent, et que vous insultez le gouvernement qui vous paie, que vous injuriez ses fonctionnaires les plus méritants. Aux dernières élections, monsieur, vous avez mené une campagne anticonstitutionnelle. De plus, vous êtes publiquement en lutte avec l’autorité locale, avec le maire de Relou qui a notre confiance. Cette conduite ne saurait durer plus longtemps, monsieur, et c’est mon devoir d’y mettre bon ordre. J’aurai, à ce propos, l’honneur de m’entretenir avec votre directeur. Vous pouvez vous retirer.

Le pauvre Lerdier tournait la tête, à gauche, à droite. Il était devenu très rouge…

— Oui ! oui ! s’écria-t-il tout à coup… Je sais pourquoi vous me dites cela… Je me fous de la politique, de vous, du diable, de ce général qui est là… Je me fous de vous tous !… Et ce n’est pas une raison, vous savez !… Non ! non ! vous ne me mettrez pas nu dans une grande salle !… Non, vous ne me tâterez pas !… non, non, non !…

Et appelant son chien, il repoussa le préfet, traversa la salle en courant, disparut. De la rue, on l’entendit encore qui sifflait.

— Huitt !… huitt !… Stop !… huitt !

Le soir, vers six heures, il rentra. Les vêtements déchirés, couverts de boue, les cheveux hérissés. Il tenait derrière lui au bout d’une longue corde, le cadavre du malheureux Stop…

— Monsieur Lerdier ! s’exclama Bergeot, en levant vers le ciel, ses petits bras courts ! Ah ! mon Dieu !…

Mais Lerdier montrant le corps de l’épagneul, sanglant et raidi, grinça :

— Voilà !… vous le reconnaissez, hein ?… Vous ne me trahirez pas, hein !… C’est le préfet… Il voulait me tâter !… Alors, je l’ai tué !… comme ça !… Regardez-moi… mais regardez-moi donc, hein !… comme ça !… Le préfet !

Et, brandissant en l’air ses deux poings fermés, il se mit à tourner sur lui-même, avec une rapidité de derviche, tandis que de ses dents, brillantes, découvertes par une rétraction horrible des lèvres, un rire sortait, aigu, roulant, précipité.

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