Chapitre 1
— Qué qu’tu y as dit à ma mè ? interrogea Goudet, qui, se levant, repoussa du pied un gros tas de peaux de lapins, qu’il était en train de compter et de ficeler par paquets.
La Goulette, très vite, débita :
— J’y ai dit qu’elle était une vieille voleuse, une vieille saleté… Qué pouvait ben coucher avé l’gas Roubieux, si c’était son plaisir, et pis avé d’autres, itou… mais qu’ j’en avions assez d’trimer du matin au soir, pour voir s’engraisser, sous not’ nez, un salopiau, un feignant, un cochon qui la gruge, qui nous vole… que si elle continuait, j’ lui ferions son affaire, nà !
À bout de souffle, ayant longtemps couru, elle s’affaissa sur une chaise, essuya, haletante, avec le coin de son tablier, son front où la sueur ruisselait, et, les mains à plat sur ses cuisses, les coudes écartés, la voix tremblante de colère, elle vociféra :
— Ah ! la carne ! ah ! la sale carne !
Ses petits yeux noirs, aux paupières bridées, s’emplissaient d’une lueur farouche ; une expression de férocité bestiale crispait ses lèvres dont les coins s’amincirent, s’allongèrent, lui coupant la figure comme d’un hideux coup de sabre.
Goudet demanda :
— Et qué qu’elle a dit, ma mè ?
— Elle a dit què se foutait d’mé, d’té, d’tout le monde… qu’elle avait gagné son bien toute seule… qu’il était à elle toute seule… qu’elle en ferait ce qu’elle voudrait… Et pis qué vendrait son pré, sa maison, ses frusques, le tremblement, plutôt que d’t’laisser une centime, t’entends bien, une centime !
— C’est-y tout ?
— Non, c’est point tout… Dans la rue, cont’e l’boucher, j’ai rencontré la femme à Sorieul… Sais-tu ben ce qué m’a dit ? « Paraît, qué m’a dit, que la belle sabotière, au jor d’aujord’hui, met tous ses billets au nom de Roubieux, pour vous faire du tort, après sa mort ! »… Enfin, elle n’sait pus quoi inventer, c’te garce-là !
La physionomie de Goudet se rassombrit… Deux fois, il fit le tour de la pièce en jurant et se grattant la nuque. Puis, se plantant droit devant sa femme, les poings sur la hanche, la bouche mauvaise, il dit :
— Quoi qu’j’allons faire ?
La Goudette regarda son mari bien en face. Un désir de meurtre luisait entre ses paupières, gonflait ses narines, abominablement.
— Ah ! malheur ! gémit-elle… Si t’étais un homme !…
— J’suis un homme ! affirma Goudet.
Elle haussa les épaules.
— Un homme !… Ah oui !… Un homme bon pour gueuler, mais v’là tout !
— J’te dis que j’suis un homme, nom de Dieu ! répéta Goudet, qui serra les poings et frappa le sol du pied, avec colère.
Alors, d’une voix sourde, précipitée :
— Eh ben, si t’es un homme, montre-le, une bonne fois… Crèves-y la piau, mâtin, tords-y les tripes, piles-y sur la tête !…
Ses doigts remuaient, se tordaient, pareils à des griffes de bête féroce ; de sa bouche, des crocs sortaient, jaunes et pointus, impatients de déchirer des proies vivantes ; ses prunelles roulaient dans du sang, hagardes.
Goudet se recula, un peu effrayé. Il balbutia :
— J’peux point faire ça… c’est ma mè…
— Nà ! Qu’est-ce que je disais !… C’est-y une raison, bougre de grand lâche ?… Une femme qui nous laisse dans la misère, qui nous vole, attendiment qu’elle empifre, avec notre argent, un tas de Roubieux, un tas de goinfres… Ta mè, ça ?… Ah ! bon sens de bon sens !… Tu n’seras jamais qu’une chiffe, tiens !
— C’est bon, c’est bon ! dit Goudet.
Il passa sa blouse et se dirigea vers la porte.
— Où qu’tu vas ? demanda sa femme.
— J’vas où j’vas.
De la Golardière, petit hameau où ils habitaient, à Bretoncelles 1 où demeurait la mère Goudet, la distance est de deux kilomètres à peine. Goudet avançait rapidement. En un quart d’heure il fut sur la place. C’était jour de marché. Il se mêla aux groupes des paysans, causa avec celui-ci, arrêta celui-là, donna son avis sur la qualité du blé, dont les sacs, appuyés l’un contre l’autre, s’alignaient, sur un quadruple rang de dalles en pierre grise, s’enquit de la valeur des colzas.
— Ça va-t-il les affaires, maît’ Aveline ? demanda-t-il à un gros homme qui plongeait ses mains dans les sacs, en retirait des poignées de grains qu’il soupesait, flairait et rejetait ensuite, en hochant la tête d’un air mécontent.
— Point fô, mon gas, point fô, répondit maît’ Aveline… Et té ?
— Vous êtes ben honnête, maît’ Aveline… Je suis quasiment triste, rapport à ma mè.
— Quoi qu’y a cor, mon gas ?
— Y a… y a qu’ Roubieux s’conduit ben mal avec elle, maît’ Aveline, ben mal… Paraît qu’ils ont des mots ensemble… ça fait une vie là-dedans, une vie des cinq cent mille diables ! Avant-z’hier, il l’a battue, qu’la maison en tremblait… Et puis il menace de la crever… Ça finira mal, c’t’histoire-là, j’ai idée qu’ça finira ben, ben mal.
— Ça s’peut, mon gas, ça s’peut… Il n’est point c’mode, l’paroissien… Qué qu’tu veux ? C’est pas ta faute, après tout, s’il arrive un malheur !… N’ t’ fais point de bile pour ça !… Quand on est honnête, on est honnête, je connais qu’ça !… Et pis, t’auras les écus.
— Ben sûr !… C’est tout d’même tracassant, maît’ Aveline… J’en dormons pus…
Il poussa un long soupir.
La cloche, annonçant la fin du marché, sonna… Des groupes se dispersèrent.
— Allons prendre un litre ! dit maît’ Aveline.
— À vot’ service, remercia Goudet.
Et, tous les deux, lentement et se dandinant, ils entrèrent au café Bodin.
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