‹ Contes Tome IIIChapitre 7 sur 49 · Chapitre 2

Chapitre 2

Bien que, depuis longtemps, elle eût perdu son mari, qui était sabotier à Bretoncelles, et qu’elle comptât plus de cinquante ans, on continuait dans le pays d’appeler la mère Goudet la belle sabotière. C’était une femme grasse, avenante et propre, rouge de visage, hardie avec les hommes, dont les yeux très noirs restaient vifs et inquiétants. Malgré son âge, elle conservait encore, dans sa mise soignée, dans ses allures provocantes, des prétentions à la jeunesse et à la beauté. On la voyait toujours riant et plaisantant, toujours en veine de propos lestes et de gaillardes aventures. Vraiment, lorsque, le dimanche, coiffée de son bonnet à fleurs et à dentelles, parée de sa robe de soie noire, les épaules drapées joliment dans un menu châle à effilés rouges et bleus, elle traversait la place, la cour Barat, la rue de l’Église, pour se rendre à la grand’messe, on pouvait dire qu’elle n’avait point volé son surnom de belle sabotière. C’était même peut-être la seule chose dont on pût dire qu’elle ne l’eût pas volée.

Dès qu’elle fut veuve, elle monta, avec l’argent gagné pendant le mariage, un cabaret qui, grâce à ses yeux, à sa belle mine polissonne, et surtout à sa peu farouche et si complaisante vertu, fut très promptement achalandé. Roubieux, un charpentier paresseux et sombre, qui passait du vivant de Goudet pour être l’amant de la belle sabotière, vint s’installer dans le cabaret, habiter avec la veuve, au vu et au su de tout le monde. Roubieux était un homme très grand, très fort, bâti en hercule. On le redoutait beaucoup, non qu’il eût commis d’une façon certaine aucune action violente, mais rien qu’à considérer sa physionomie farouche, ses yeux fuyants et faux, son dos obstiné d’assassin, on le sentait capable de choses terribles. Cependant, en apparence, il ne faisait rien que de vivre grassement aux dépens de la veuve, ne gênant personne, sachant détourner la tête quand des mains impatientes s’égaraient sous les jupons de sa maîtresse, et s’en aller au moment précis, trouvant chaque fois, avec à propos, une raison déguisée et plausible. Mais ce calme sombre, cette complicité silencieuse ne laissaient pas que de troubler les galants, qui craignaient un réveil de colère et de jalousie. Et les larges épaules du charpentier, ses poings énormes, plus lourds que des marteaux de fonte, son cou puissant, les muscles tendus et souples de ses bras, faits pour les meurtrières étreintes, leur causaient un perpétuel effroi.

Roubieux était très utile à la veuve, et l’intérêt l’unissait à elle autant que l’amour, car ils s’aimaient, en dépit des tromperies, des saletés quotidiennes dont il ne se plaignait jamais, sachant bien que le plaisir n’y comptait pour rien – où la belle sabotière eût-elle trouvé un mâle dont les reins fussent plus robustes ? – et que le profit seul y était en jeu. La belle sabotière prêtait de l’argent à la petite semaine, aux cultivateurs gênés, aux ouvriers en chômage, et c’était Roubieux qui faisait le rabat des victimes, les amenait au cabaret où sur les tables gluantes de liqueurs, dans l’étourdissement de l’ivresse, des ruines s’étaient accomplies. On racontait même –  tant les imaginations vont vite en ces coins perdus de province ! –  des choses sinistres, des scènes abominables d’ivrognerie et de luxure qui s’étaient terminées par des vols imprudents, des billets signés sans remise d’argent, des dépouillements audacieux, sous le coup de menaces, lorsque le vin et les polissonneries de la veuve avaient manqué leur effet. La police s’émut, surveilla le cabaret, fit un commencement d’enquête, et ne trouva rien. En dehors de ces aventures secrètes et redoutables, le cabaret gardait un air de gaieté licencieuse et d’amusement, sous la direction de la belle sabotière, qui ne dédaignait point de boire avec ses clients, de se laisser chiffonner par eux, d’exciter les désirs par de savantes et furtives caresses inachevées.

Maître dans la maison, Roubieux obtint facilement de sa maîtresse de ne plus voir son fils, un feignant, un propre à rien qui n’avait jamais pu réussir en quoi que ce fût, et qui, sans cesse dénué d’argent, criant misère, lui avait été jusqu’à ce jour d’une charge trop lourde.

— Qu’il fasse comme moi, disait Roubieux, qu’il travaille !

Il y avait eu à ce propos, entre les deux hommes, des scènes sauvages, des disputes, des menaces, des batteries. Finalement, le fils Goudet fut chassé de la maison, la rage au cœur. Depuis dix ans, il vivait misérablement, d’un petit métier de revendeur. Jamais ni sa femme, ni lui n’avaient pu fléchir le cœur de la mère. Et voilà, maintenant, que la belle sabotière dénaturait sa fortune, qu’elle menait l’argent prêté au nom de Roubieux, qu’après leur avoir refusé un seul sou, durant sa vie, elle les déshériterait à sa mort !…

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