‹ Contes Tome IVChapitre 14 sur 43 · Quatorzième partie La vache tachetée

Quatorzième partie La vache tachetée

Depuis un an que le malheureux Jacques Errant avait été jeté dans un cachot noir comme une cave, il n’avait vu âme qui vive, hormis des rats et son gardien, qui ne lui parlait jamais. Et il ne savait pas, et il ne pouvait pas savoir de quoi il était accusé, et s’il était accusé de quelque chose.

Il se disait souvent :

— C’est curieux qu’on m’ait retiré de la circulation sans me dire pourquoi et que, depuis un an, je sois toujours en quelque sorte suspendu à la terreur d’un procès dont j’ignore la cause. Il faut que j’aie commis, sans m’en douter, un bien grand crime !… Mais lequel ?… J’ai beau chercher, fouiller ma vie, retourner mes actions dans tous les sens, je ne trouve rien… Il est vrai que je suis un pauvre homme, sans intelligence et sans malice… Ce que je prends pour des actes de vertu, ou simplement pour des actes permis, ce sont peut-être de très grands crimes…

Il se rappelait avoir sauvé, un jour, un petit enfant qui se noyait dans la rivière ; un autre jour, ayant très faim, il avait donné tout son pain à un misérable qui se mourait d’inanition sur la route.

— C’est peut-être cela ! se lamentait-il. Et peut-être que ce sont là des choses monstrueuses et défendues !… Car, enfin, si je n’avais pas commis de très grands crimes, je ne serais pas, depuis un an, dans ce cachot !…

Ce raisonnement le soulageait, parce qu’il apportait un peu de lumière en ses incertitudes, et parce que Jacques Errant était de ceux pour qui la Justice et les juges ne peuvent pas se tromper et font bien tout ce qu’ils font.

Et quand il était repris, à nouveau, de ses angoisses, il se répétait à lui-même :

— C’est cela !… c’est cela !… Parbleu, c’est cela !… ou autre chose que je ne connais pas… car je ne connais rien, ni personne, ni moi-même. Je suis trop pauvre, trop dénué de tout pour savoir où est le bien, où est le mal… D’ailleurs, un homme aussi pauvre que je suis ne peut faire que le mal !…

Une matinée, il s’enhardit jusqu’à interroger son gardien… Ce gardien était bon homme, malgré son air farouche. Il répondit :

— Ma foi !… Je pense qu’on vous aura oublié ici…

Il se mit à rire bruyamment, d’un rire qui souleva ses longues moustaches, comme un coup de vent soulève les rideaux d’une fenêtre entrouverte.

— J’en ai un, reprit-il, le numéro 814 ; il est au cachot depuis vingt-deux ans, comme prévenu !

Le gardien bourra sa pipe méthodiquement et, l’ayant allumée, il continua :

— Qu’est-ce que vous voulez ? Les prisons regorgent de monde en ce moment, et les juges ne savent plus où donner de la tête… Ils sont débordés !…

Jacques Errant demanda :

— Que se passe-t-il donc ? Est-ce qu’il y a une révolution ?

— Pire qu’une révolution… Il y a des tas d’effrontés et dangereux coquins qui s’en vont proclamer des vérités, par les chemins !… On a beau les juger tout de suite, ceux-là, et tout de suite les condamner, il en vient toujours ! Et l’on ne sait pas d’où ils sortent !…

Et, lançant une bouffée de fumée, il conclut :

— Ah ! tout cela finira mal !… tout cela finira mal !

Le prisonnier eut un scrupule :

— Moi aussi, questionna-t-il, non sans une terrible angoisse, j’ai, peut-être, par les chemins et sans le savoir, proclamé une vérité ?

— C’est peu probable ! répliqua le gardien, en hochant la tête… Car vous n’avez point une mauvaise figure… Il se peut que vous soyez un assassin, un faussaire, un voleur. Ce qui n’est rien, en vérité, ce qui est même une bonne chose… Mais si vous aviez fait ce que vous dites, il y a longtemps que vous auriez été jugé et mis à mort…

— On les condamne donc à mort, ceux qui vont proclamant des vérités ?

— Tiens !… Parbleu !… Il ne manquerait plus qu’on les nommât ministres ou archevêques… ou qu’on leur donnât la croix de la Légion d’honneur !… Ah ! çà !… D’où venez-vous ?

Un peu rassuré, Jacques Errant murmura :

— Enfin !… pourvu que je n’aie pas proclamé une vérité quelque part… C’est l’essentiel…

— Et que vous n’ayez pas, non plus, une vache tachetée !… Parce que voilà encore une chose qui n’est pas bonne par le temps qui court…

Le gardien parti, Jacques songea :

— Il ne faut pas que je sois inquiet… Je n’ai jamais proclamé de vérité… jamais je n’ai eu de vache tachetée… Je suis donc tranquille !

Et ce soir-là, il dormit d’un sommeil calme et heureux.

Le dix-septième jour de la seconde année de sa prévention, Jacques Errant fut extrait de son cachot et conduit entre deux gendarmes dans une grande salle où la lumière l’éblouit au point qu’il manqua défaillir… Cet incident fut déplorable, et le malheureux entendit vaguement quelques personnes murmurer :

— Ce doit être un bien grand criminel !…

— Encore un qui aura proclamé une vérité !…

— Il a plutôt l’air de celui qui possède une vache tachetée…

— Il faudrait le livrer à la justice du peuple !

— Regardez comme il est pâle !

— À mort !… À mort !… À mort !…

Et comme Jacques reprenait ses sens, il entendit un jeune homme qui disait :

— Pourquoi criez-vous contre lui ? Il semble pauvre et malade.

Et Jacques vit des bouches se tordre de fureur, des poings se lever… Et le jeune homme, frappé, étouffé, couvert de sang, fut chassé de la salle, dans un grand tumulte de meurtre.

— À mort !… À mort !… À mort !…

Derrière un immense Christ tout sanglant et devant une table en forme de comptoir, il y avait des hommes assis, des hommes habillés de rouge et qui portaient sur la tête des toques étrangement galonnées d’or.

— Jacques Errant, prononça une voix qui sortait, nasillante et fêlée, de dessous l’une de ces toques, vous êtes accusé de posséder une vache tachetée. Qu’avez-vous à répondre ?

Jacques répondit doucement et sans embarras :

— Monsieur le juge, comment serait-il possible que je possédasse une vache tachetée ou pas tachetée, n’ayant ni étable pour la loger, ni champ pour la nourrir ?

— Vous déplacez la question, reprocha sévèrement le juge et, par là, vous montrez un rare cynisme et une détestable perversité… On ne vous accuse pas de posséder soit une étable, soit un champ, quoique en vérité ce soient là des crimes audacieux et qualifiés que, par un sentiment d’indulgence excessive, la Cour ne veut pas relever contre vous… Vous êtes accusé, seulement, de posséder une vache tachetée… Qu’avez-vous à répondre ?

— Hélas ! protesta le misérable, je ne possède pas cette vache-là, ni aucune autre vache que ce soit !… Je ne possède rien sur la terre… Et je jure, en outre, que jamais, à aucun moment de ma vie, je n’ai, de par le monde, proclamé une vérité…

— C’est bien !… grinça le juge d’une voix tellement stridente que Jacques crut entendre se refermer sur lui la porte de la prison éternelle… Votre affaire est claire… et vous pouvez vous asseoir !…

Vers la nuit, après bien des paroles échangées entre des gens qu’il ne connaissait pas, et où sans cesse revenaient son nom et la vache tachetée, parmi les pires malédictions, Jacques fut condamné à cinquante années de bagne pour ce crime irréparable et monstrueux de posséder une vache tachetée qu’il ne possédait pas.

La foule, déçue de cette sentence, qu’elle trouvait trop douce, hurla :

— À mort !… À mort !… À mort !…

Elle faillit écharper le pauvre diable que les gendarmes eurent toutes les peines du monde à protéger contre les coups. Parmi les huées et parmi les menaces, il fut reconduit dans sa cellule, où le gardien l’attendait :

— Ma tête est toute meurtrie ! dit Jacques Errant accablé… Comment se fait-il que moi, qui ne possède quoi que ce soit dans le monde, je possède une vache tachetée, sans le savoir…

— On ne sait jamais rien !… déclara le gardien, en bourrant sa dernière pipe de la nuit… Vous ne savez pas pourquoi vous avez une vache tachetée… Moi, je ne sais pas pourquoi je suis geôlier, la foule ne sait pas pourquoi elle crie : « À mort ! »… et la terre pourquoi elle tourne !…

Et il se mit à fumer, silencieusement, sa pipe…

Dépopulation 13

L’autre jour, j’avais chez moi un ouvrier menuisier qui était venu réparer ma bibliothèque. C’est un homme très intelligent et qui aime à causer. Pendant qu’il travaillait :

— Est-ce que vous avez des enfants ? lui demandai-je.

— Non… me répondit-il durement…

Et après une pause… d’une voix plus douce :

— Je n’en ai plus… J’en ai eu trois… ils sont tous morts…

Il ajouta, en hochant la tête :

— Ah ! ma foi ! quand on voit ce qui se passe… et la peine qu’on a dans la vie… ça vaut peut-être mieux pour eux, qu’ils soient morts… les pauvres petits bougres… Au moins, ils ne souffrent pas.

J’insistai un peu cruellement :

— Est-ce qu’il y a longtemps que le dernier est mort ?

— Dix ans, fit-il.

— Et depuis ?…

— Depuis, vous comprenez que ni moi, ni ma femme, nous n’en avons pas voulu d’autres… Ah ! non, par exemple…

Je lui expliquai l’admirable mécanisme de la loi Piot, et comme quoi, étant assez mauvais patriote pour n’avoir pas, ou pour n’avoir plus d’enfants vivants… il serait passible d’un impôt, s’il arrivait que cette loi fût votée…

Il ne parut pas très étonné, ayant pris l’habitude de considérer la vie en philosophe :

— Je m’attends à tout des lois, me dit-il, sans aigreur… Une loi, parbleu !… Je sais ce que c’est… Je sais que ça n’est jamais pour nous autres… Les lois sont toujours faites pour les riches contre les pauvres… Mais tout de même… celle dont vous me parlez… elle est vraiment un peu forte… Car si je n’ai plus d’enfants… c’est de leur faute…

— De leur faute ?… À qui ?…

— Mais aux autorités… à l’État… je ne sais pas, moi… à tous les bonhommes qui sont chargés de fabriquer les lois, à tous ceux-là qui sont chargés de les appliquer… C’est bien simple… et ça n’est pas nouveau… L’État – il faut lui rendre cette justice – protège les volailles, les taureaux, les chevaux, les chiens, les cochons, avec une émulation merveilleuse, et une très savante entente du progrès scientifique. On a trouvé, pour ces divers et intéressants animaux, des modes d’élevage, une hygiène parfaite. Sur tout le territoire français, il existe – à ne plus les compter – des sociétés d’amélioration pour les différentes races de bêtes domestiques. Celles-ci ont de belles étables… de belles écuries… de belles volières… de beaux chenils… bien aérés… bien chauffés… et pourvus non seulement du nécessaire… mais d’un grand luxe… On les entretient dans une salubrité constante et rigoureuse… purs de tous germes malfaisants et de contagions morbides, par des lavages quotidiens, par des désinfections rationnelles, à l’acide phénique, borique, etc… Moi qui vous parle, j’ai construit des poulaillers qui sont de vrais palais… C’est très bien… Je ne suis pas jaloux des soins méticuleux dont on entoure les bêtes… Qu’on les couronne même dans les concours… qu’on les prime… qu’on leur donne des sommes d’argent, dans les comices agricoles, je l’admets… Selon moi, tous les êtres vivants ont droit à de la protection, à autant de bonheur qu’on peut leur en procurer… Mais je voudrais que les enfants – les enfants des hommes – ne fussent pas, comme ils le sont, systématiquement écartés de tous ces bienfaits… bestiophiliques… Eh bien, il paraît que c’est impossible. Un enfant, ça ne compte pour rien… Cette vermine humaine peut crever, et disparaître… Il n’importe… On organise même, administrativement, des hécatombes de nouveau-nés… comme si nous étions menacés d’un dangereux pullulement de l’espèce… Et les dirigeants, les maîtres de cette belle société – qui sont, sinon la cause première, du moins les continuateurs indifférents du mal qu’ils dénoncent avec un patriotisme si indigné – se plaignent amèrement du nombre sans cesse décroissant des enfants qu’ils empêchent de naître, ou qu’ils tuent, sitôt nés, par les procédés les plus sûrs et les plus rapides… Car le véritable infanticide, c’est cette société, si terrible aux filles-mères qui ne peuvent nourrir leurs enfants… Il faut la voir adjurer les familles de proliférer tant et plus, ou bien les menacer de peines fiscales très sévères quand elles s’avisent enfin de rester stériles 14, ne voulant pas qu’il sorte d’elles des créatures impitoyablement vouées à la misère et à la mort… Eh bien, non… on ne veut plus rien savoir…

Il avait dit tout cela sur un ton tranquille, et tandis que, à califourchon sur le haut d’une échelle double, il sciait avec méthode et lenteur une planchette de bois… La planchette sciée, il se croisa les bras et me regarda en hochant la tête :

— Voyons, monsieur, fit-il… est-ce pas vrai ce que je dis là ?… Et qu’est-ce qu’ils nous chantent, avec leur sacrée dépopulation ?… Quand tous ces beaux farceurs auront fait leur examen de conscience et qu’ils auront reconnu loyalement que le mal n’est pas en nous… mais dans la constitution même de la société… dans la barbarie et dans l’égoïsme capitaliste des lois qui ne protègent que les heureux… alors, on pourra peut-être causer… D’ici là, nous continuerons à jeter au vent qui la dessèche, la graine humaine et les germes de vie… Qu’est-ce que cela me fait, à moi, la richesse et la gloire d’un pays où je n’ai qu’un droit, celui de crever de misère, d’ignorance et de servitude ?…

Je lui demandai alors pourquoi et comment ses trois enfants étaient morts.

— Comme ils meurent tous ou presque tous chez nous, me répondit-il… Ah ! cette histoire est courte, et c’est l’histoire de tous mes camarades… De l’une à l’autre, la forme de misère peut varier quelquefois, mais le fond est le même… Je vous ai dit, tout à l’heure, que j’ai eu trois enfants… Tous les trois, ils étaient sains, forts, bien constitués, aptes à vivre une bonne vie, je vous assure… Les deux premiers, nés à treize mois de distance l’un de l’autre, sont partis de la même façon… Chez nous, il est rare que la mère puisse nourrir de son lait sa progéniture… Alimentation mauvaise ou insuffisante… tracas de ménage… travail, surmenage… enfin, vous savez ce que c’est… Les enfants furent mis au biberon… Ils ne tardèrent pas à dépérir… Au bout de quatre mois, ils étaient devenus assez chétifs et malades pour nous inquiéter… Le médecin me dit : «Parbleu ! c’est toujours la même chose… le lait ne vaut rien… le lait empoisonne vos enfants ». Alors je dis au médecin : «Indiquez-moi où il y a de bon lait, et j’irai en acheter ». Mais le médecin secoua la tête, et il répondit : « Il n’y a pas de bon lait à Paris… Envoyez votre enfant à la campagne ». Je confiai le gosse à l’Assistance publique, laquelle le confia à une nourrice percheronne… Huit jours après, il mourait… Il mourait, comme ils meurent tous, là-bas, du manque de soins, de la férocité paysanne… de l’ordure… Mon troisième, je le gardai à la maison… Il vint très bien… C’est vrai qu’à ce moment, ma femme et moi, nous gagnions de bonnes journées, et que l’argent ne manquait pas… Il était gras, rose, ne criait jamais… Impossible de voir un enfant plus fort et plus beau… Je ne sais comment il attrapa une maladie des yeux qui régnait dans le quartier, en ce temps-là… Le médecin me dit qu’il fallait le mettre à l’hôpital… Il y avait un hôpital spécial à cette maladie-là. Oh ! c’est pas les hôpitaux qui manquent !… Le petit guérit ; mais le jour où la mère était partie pour le ramener, elle le trouva la mine défaite, et se tordant dans d’affreuses coliques… Il avait gagné la diarrhée infantile… On ne le soignait d’ailleurs pas… La mère s’en étonna… Une espèce d’interne, qui se trouvait là, dit : « On ne soigne ici que les maladies des yeux… Si vous voulez qu’on le soigne pour la diarrhée… emmenez-le dans un autre hôpital ». La mère eut beau prier, supplier, menacer, ce fut en vain… Elle prit son pauvre enfant dans ses bras pour le conduire dans un hôpital qu’on lui désigna… Il passa durant le trajet… Et voilà !… Et on vient me dire encore : «Faites des enfants, nom de Dieu !… faites des enfants… » Ah ! non… je sors d’en prendre…

Et haussant les épaules, il dit, d’une voix plus forte :

— Ils sont épatants, ces beaux messieurs… Au lieu de chercher des trucs pour augmenter la population, ils feraient bien mieux de trouver le moyen d’augmenter le bonheur dans la population… Oui… mais ça… ils s’en fichent !…

Quand il eut fini son ouvrage, il considéra les volumes rangés sur les rayons de la bibliothèque :

— Voltaire… fit-il… Diderot… Rousseau… Michelet… Tolstoï… Kropotkine… Anatole France… Oui, tout ça, c’est très beau… Mais à quoi ça sert-il ?… L’idée dort dans les livres… La vérité et le bonheur n’en sortent jamais…

Il ramassa ses outils, et s’en alla, triste… triste…

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