Quinzième partie Le portefeuille
Un soir, tard, après une journée infructueuse, Jean Loqueteux se décida à rentrer chez lui… Chez lui !… Il appelait ainsi un banc qu’il avait choisi dans le square de la place d’Anvers, et sur lequel, depuis plus d’un mois, il dormait, avec la voûte d’un marronnier pour baldaquin… À ce moment précis, il se trouvait sur le boulevard, devant le Vaudeville, où la concurrence, de soir en soir plus nombreuse, son peu d’agilité à se remuer, la malchance aussi, lui avaient valu une soirée dérisoire… deux sous… et encore, deux sous étrangers qui n’avaient pas cours…
— Donner deux mauvais sous à un pauvre bougre comme moi… un millionnaire !… si ça ne fait pas pitié…
Il revoyait le monsieur… un beau monsieur, bien nippé… cravate blanche… plastron éblouissant… canne à béquille d’or… Et Jean Loqueteux haussait les épaules, sans haine.
Ce qui l’ennuyait le plus, c’était de regagner la place d’Anvers… C’était bien loin, et il tenait à «son chez lui », à son banc. Il n’y était pas trop mal après tout, et il était assuré de n’y être pas dérangé… car il connaissait les agents qui avaient fini par le prendre en pitié, et le laissaient dormir à sa guise…
— Sacristi !… dit-il… voilà une mauvaise journée… Depuis trois semaines… je n’en ai pas eu une si mauvaise… Et l’on a raison de dire que le commerce ne va plus… Si c’est la faute aux Anglais… comme on le prétend… sacrés Anglais… que le diable les emporte !…
Il se mit en marche, n’ayant pas perdu l’espoir de rencontrer, en chemin, un monsieur charitable, ou un pochard généreux qui lui donnerait deux sous… deux vrais sous, avec quoi il pourrait acheter du pain, le lendemain matin…
— Deux sous… deux vrais sous… ce n’est pourtant pas le Pérou !… se disait-il encore tout en marchant lentement… car, outre sa fatigue, il avait une hernie qui le faisait souffrir plus que d’ordinaire.
Et, comme il marchait depuis un quart d’heure, désespérant de rencontrer le monsieur providentiel, il sentit, tout à coup, sous ses pieds, quelque chose de mou… D’abord, il pensa que ça pouvait être une ordure… Et puis, ensuite, il réfléchit que ça pouvait être quelque chose de bon à manger… Est-ce qu’on sait jamais ? Le hasard n’aime guère les pauvres, et il ne leur réserve pas souvent des surprises heureuses… Pourtant, il se souvenait, un soir, avoir trouvé, dans la rue Blanche, un gigot de mouton, tout frais, un magnifique et énorme gigot, tombé, sans doute, de la voiture d’un boucher… Ce qu’il avait sous ses pieds, à cette heure, ce n’était pas, bien sûr, un gigot… c’était peut-être une côtelette… un morceau de foie, un cœur de veau…
— Ma foi !… se dit-il… faut voir ça tout de même… Et il se baissa pour ramasser l’objet qu’il tenait sous ses pieds…
— Hein !… fit-il… quand il l’eut touché… c’est pas des choses qui se mangent… Je suis volé…
La rue était déserte… Nul sergot faisant sa ronde… Il s’approcha d’un bec de gaz pour se rendre compte de ce qu’il avait dans la main…
— Ah bien, par exemple !… ça, c’est plus fort… murmura-t-il, tout haut.
C’était un portefeuille de maroquin noir, avec des coins d’argent… Jean Loqueteux l’ouvrit, en examina l’intérieur… dix billets de mille francs attachés par une épingle.
— Ça par exemple !… répétait-il…
Et, dodelinant de la tête, il ajoutait :
— Quand je pense qu’il y a des gens qui ont des portefeuilles comme ça dans leurs poches… et dans leurs portefeuilles, des dix mille francs !… Si ça ne fait pas pitié…
Il fouilla les autres compartiments du portefeuille… Il n’y avait rien… Pas une carte… pas une photographie… pas une lettre… pas un indice, par où l’on pût connaître le propriétaire de cette fortune… qu’il avait là… dans la main.
Et, refermant le portefeuille, il se dit :
— Eh bien, merci !… Va falloir que je porte ça au commissaire de police. Ça va me déranger de ma route… je suis déjà bien… bien fatigué… Non, vraiment… je n’ai pas de chance, ce soir…
La rue était de plus en plus déserte… Nul passant ne passait… Nul sergot faisait sa ronde… Jean Loqueteux rebroussa chemin, et se rendit au commissariat de police le plus prochain…
Jean Loqueteux eut beaucoup de peine à pénétrer jusqu’au magistrat… Ses vêtements en loques, la peau décharnée et cendreuse de son visage, firent qu’on le prit, tout d’abord pour un malfaiteur. Et peu s’en fallut qu’on ne se ruât sur lui… et qu’on ne le bouclât au poste… Mais à force de douceur, d’insistance tranquille, il obtint enfin la faveur d’être introduit dans le bureau de M. le commissaire de police…
— Monsieur le commissaire de police, salua Jean Loqueteux, je vous apporte une chose que j’ai trouvée, sous mon pied, tout à l’heure, dans la rue…
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est ça, monsieur le commissaire, répondit le pauvre hère, en tendant du bout de ses doigts osseux, le portefeuille…
– Bien… bien… Et naturellement… il n’y a rien dans ce portefeuille ?
— Voyez vous-même, monsieur le commissaire…
Celui-ci ouvrit le portefeuille, sortit la liasse des billets… les compta… Et les yeux tout ronds de surprise :
— Mais dites donc… mais dites donc ? s’écria-t-il… Il y a dix mille francs !… Mais sapristi !… c’est une somme énorme… une somme… énorme… Nom d’un chien !…
Jean Loqueteux restait très calme… Il prononça :
— Quand je pense qu’il y a des gens qui ont des dix mille francs dans leurs portefeuilles… ça fait pitié !
Le commissaire ne cessait de considérer le vagabond, avec une expression dans les yeux, une expression bizarre, où il y avait plus d’étonnement encore que d’admiration.
— Et c’est vous qui avez trouvé ça ?… Mais, sapristi… vous êtes un honnête homme… un brave homme… Vous êtes un héros… Il n’y a pas à dire… vous êtes un héros.
— Oh ! monsieur le commissaire.
— Un héros… je ne m’en dédis point… Car enfin… vous auriez pu… Enfin, mon brave homme… vous êtes un héros, quoi !… C’est un acte splendide que vous faites là… un acte héroïque… Je ne trouve pas d’autre mot… vous méritez le prix Montyon… Comment vous appelez-vous ?
— Jean Loqueteux… monsieur le commissaire.
Le commissaire leva vers le plafond enfumé de son bureau deux bras attestateurs :
— Et il s’appelle Jean Loqueteux !… C’est admirable… C’est à mettre dans un livre… Votre profession ?
— Hélas ! répondit le mendiant… je n’ai aucune profession…
— Comment, pas de profession ?… Vous vivez de vos rentes ?
— De la charité publique, monsieur le commissaire… Et, vraiment, puis-je dire que j’en vis ?
– Ah ! diable ! Ah ! diable !… Je crains bien que les choses ne se gâtent un peu… Ah ! diable !
Ici, le commissaire esquissa une grimace, et d’une voix moins enthousiaste :
— Enfin… vous êtes un mendiant ?
— Dame… monsieur le commissaire.
— Oui !… oui !
Le commissaire était devenu grave… Après un petit silence :
— Votre domicile ?… interrogea-t-il à nouveau.
Jean Loqueteux répondit, découragé :
— Comment voulez-vous que j’aie un domicile ?
— Vous n’avez pas de domicile ?
— Hélas ! non…
— Vous n’avez pas de domicile ?… vous voulez rire, mon brave homme ?
— Je vous assure que non…
— Mais vous êtes forcé d’avoir un domicile… forcé par la loi.
— Et par la misère… je suis forcé de n’en pas avoir… Je n’ai pas de travail… Je n’ai aucune ressource. Et quand je tends la main… on me donne des sous étrangers… Par surcroît… je suis vieux et malade… J’ai une hernie…
— Une hernie… une hernie !… C’est très bien… Là n’est pas la question… Vous avez une hernie… mais vous n’avez pas de domicile… Vous êtes en état de vagabondage… Vous êtes tout simplement, passible du délit de vagabondage… Un héros… c’est évident… vous êtes un héros… Vous êtes aussi un vagabond… Ah ! mais !… ah ! mais !… Et s’il n’y a pas de loi pour les héros… il y en a contre les vagabonds… Je suis forcé d’appliquer la loi, moi… cela me gêne… cela m’ennuie… parce que… ce que vous avez fait… c’est très bien… Mais… que voulez-vous ?… La loi est la loi… il faut que force reste à la loi… Diable de sacré bonhomme !… Quelle idée, aussi !…
Pendant qu’il parlait, il faisait sauter dans sa main le portefeuille… Et il continuait :
— Voilà ce portefeuille ? D’accord… À votre place, et dans votre situation, il n’y en a peut-être pas beaucoup qui l’eussent rapporté… J’en conviens… Je ne veux pas prétendre que vous ayez été un imbécile de le rapporter, ce portefeuille… Non… au contraire… Votre action est fort méritoire… Elle est digne d’une récompense… que je ne juge pas inférieure à cent sous… vous l’aurez sans doute, dès que nous aurons retrouvé – si nous la retrouvons jamais – la personne à qui appartient ce portefeuille et les dix billets de mille francs qu’il contient… Oui, mais il ne s’ensuit pas pour cela que vous ayez un domicile… et tout est là, Jean Loqueteux… Comprenez-moi bien… Il n’existe pas, dans le Code, ni ailleurs, un article de loi qui vous oblige à retrouver, dans la rue, des portefeuilles garnis de billets de banque… Il y en a, au contraire, un qui vous force à avoir un domicile… Ah ! vous eussiez mieux fait, je vous assure, de trouver un domicile, plutôt que ce portefeuille…
— Alors ?… demanda Jean Loqueteux.
— Alors, répondit le commissaire… voilà… Vous allez coucher au poste cette nuit… et demain, je vous enverrai au Dépôt…
Et il sonna… Deux sergents se présentèrent… Le magistrat fit un geste… Et, tandis qu’ils emmenaient Jean Loqueteux, celui-ci gémissait :
— Ça, par exemple !… Vraiment, je n’ai pas de chance, aujourd’hui 15…
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