partie Un administrateur
Sur la côte bretonne, entre Lorient et Concarneau, est un village, Le Kernac 24.
Des dunes plates, mouvantes, où croissent de maigres pissenlits et des pavots cornus, séparent Le Kernac de la mer. Une crique, bien abritée des vents de sud-ouest, par de hautes murailles de rocs, rouges et carrés, pourvue d’une estacade et d’un quai, sert d’abri aux chaloupes de pêche, aux petits caboteurs fuyant le gros temps. Derrière le village, aux rues resserrées et dévalantes, les terrains ont un aspect désolé. Ce sont, dans une sorte de cuvette, formée par de circulaires coteaux de landes, des prairies marécageuses où, même par les plus secs étés, l’eau stagne, huileuse et noire. De ces prairies montent des émanations pestilentielles. L’humanité qui vit là, dans de sordides taudis, imprégnés de l’odeur des saumures et des pourritures de poisson, est chétive et douloureuse : hommes pâles et rabougris ; femmes spectrales d’une lividité de cire. On ne rencontre que des dos voûtés, d’ambulants cadavres, et, sous les coiffes, dans des visages blancs et fripés, de hagardes prunelles où brille l’éclat vitreux des fièvres, et que brûle le poison des dévorantes malarias. Tandis que l’homme, dans sa chaloupe mal gréée, court la mer, à la poursuite de l’improbable sardine, la femme cultive, comme elle peut, la terre marécageuse et le coteau de landes au-dessus, où çà et là, entre les touffes des ajoncs, apparaissent de tristes emblaves, ainsi que, sur des crânes de vieilles, des plaques de peau dartreuse. Il semble qu’une fatalité irrémédiable pèse sur ce coin de terre maudit, et, par les mornes soirs, par les soirs silencieux, on croit voir la mort passer dans l’air. C’est à l’automne, surtout, que la fièvre ravage cette population misérable. Les êtres se recroquevillent davantage, se décolorent, se dessèchent, et meurent, pareils à des plantes malades frappées par un vent mauvais.
En cette atmosphère de cimetière, en cette irrespirable nature, il n’y avait qu’un seul homme, qui fût gras et joyeux, c’était le maire.
Ancien sardinier de Concarneau, il avait gagné, rapidement, une jolie fortune, et s’était retiré au Kernac, où il possédait quelques terres et une confortable maison, sur le coteau, le seul coin riant du pays, le seul où il y eût quelque chose qui ressemblât à des arbres, à de la verdure, à des fleurs, à un peu de vie. Les germes mortels de la malaria n’atteignaient pas à la hauteur où se dressait cette maison heureuse, et le vent du large ne laissait de son passage que la santé de sa forte salure et de ses vivifiants aromes.
Ce maire était un très excellent homme ; du moins, il passait pour tel dans le pays. Il ne demandait qu’à se dévouer à ses administrés. Et, de fait, il se dévouait immensément. C’est ainsi, que, avec la complicité du recteur, et en tondant, chaque jour, par des quêtes ingénieuses et de non moins ingénieux impôts, sur la misère des pauvres habitants du Kernac, il avait édifié une belle église en pierre blanche, puis une belle mairie Louis XIII, puis une belle maison d’école Louis XVI, où jamais aucun enfant ne fréquentait.
La commune était obérée, pliait sous le poids de ses dettes. Les gens étaient écrasés d’impôts, de centimes additionnels, de charges multiples ; mais ils considéraient leur maire comme un saint, comme un héros, et cela soulageait un peu leurs souffrances. Lui se réjouissait dans ses bonnes œuvres, et il vivait en paix avec sa conscience, dans l’amour de ses concitoyens.
N’ayant plus aucun édifice à élever pour le bonheur du peuple, il songeait philanthropiquement à de vagues catastrophes, où il pût montrer toutes les bontés de son âme.
— Si, une épidémie effroyable, pouvait fondre, tout à coup, sur le village ? se disait-il… Oh ! comme je les soignerais, comme je les frictionnerais !… Ils meurent, c’est vrai… mais ils meurent, l’un après l’autre, avec une régularité monotone… S’ils pouvaient mourir, dix, vingt, trente d’un seul coup !… Oh ! comme je pourrais employer mon activité, mes qualités d’organisateur, mes tendresses pour ces pauvres diables !
En ces moments-là, il sentait battre dans sa propre poitrine l’âme d’un Jules Simon 25.
Un jour son rêve se précisa. C’était en 1885. Le choléra dévastait Marseille et Toulon 26. Le maire se promenait un matin sur le quai du Kernac, et sa pensée, franchissant les mers et les continents, se pavanait parmi les cholériques de là-bas. Il évoquait les hôpitaux encombrés, les rues mornes, l’effroi des habitants, les corps tordus par l’horrible mal, le manque de cercueils, les grands feux qui brûlaient sur les places publiques, et il se disait :
— Ont-ils de la chance les maires de là-bas !… Moi, jamais je n’aurai de ces chances-là… Et que font-ils ? Rien… Ils perdent la tête, voilà tout. Ce ne sont pas des organisateurs. Ah ! qu’il me vienne une bonne épidémie, et l’on verra ! On ne me connaît pas ! Et qu’est-ce que je demande ?… Rien… Je n’ai pas d’autre ambition que celle d’être utile !… La croix de la Légion d’honneur me suffira…
À ce moment, une chaloupe de Quiberon entra dans le port et vint s’amarrer au quai, contre la cale où le maire, arrêté, songeait à ces charitables songes.
Et, tout à coup, il sursauta :
— Oh ! mon Dieu ! cria-t-il.
Dans le fond de la chaloupe un matelot était couché sur un piquet de filets, paraissant en proie à un mal indicible. Les jambes tordues, les bras crispés, le corps, tout entier, secoué par les hoquets, il poussait d’étranges plaintes, et d’étranges jurons. Le maire, très ému, interpella le patron de la chaloupe.
— Mais cet homme est malade !… Cet homme a le choléra !
— Le choléra ! dit le patron en haussant les épaules… Ah ! oui !… un drôle de choléra !… Il est saoul ! le cochon !…
Le matelot continuait de se plaindre. Un spasme le prit. Il se souleva un peu sur ses poings et, la bouche ouverte, la tête ballante, la poitrine battue par des efforts intérieurs, il laissa échapper un long vomissement.
— Vite !… vite !… du secours !… vociféra le maire… C’est le choléra !… Je vous dis que c’est le choléra !… Le choléra est au Kernac !…
Quelques hommes s’approchèrent… D’autres s’enfuirent… Le maire commanda :
— De l’acide phénique !… Des étuves !… Qu’on allume des feux sur le quai !…
Et, malgré les protestations du patron qui répétait : « Puisque je vous dis qu’il est saoul ! » le maire sauta dans la chaloupe.
— Aidez-moi !… Aidez-moi !… N ayez pas peur…
On souleva le matelot, on le débarqua. Porté par trois hommes, sous la conduite du maire, il fut promené, par toutes les rues du village, jusqu’à l’hospice.
— Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qu’il y a ?… demandaient les femmes en voyant passer ce cortège insolite !
Et le maire répondait :
— Ça n’est rien !… Rentrez chez vous… Ça n’est rien !… N’ayez pas peur !… C’est le choléra !
Les femmes plus livides, à cette nouvelle, plus spectrales, se répandaient à travers le village, clamant, avec des grimaces d’effroi.
— Le choléra !… le choléra ! le choléra est ici !
Et pendant que tout le monde fuyait, le maire commandait d’une voix retentissante :
— Qu’on aille prévenir le recteur ! Qu’il fasse sonner les cloches !… Qu’on verse du chlore dans les rues !… N’ayez pas peur !… Qu’on allume des feux, comme à Marseille !
À l’hospice, le maire voulut soigner lui-même le malade… Il le débarrassa de ses vêtements, le nettoya de ses ordures… Et comme les sœurs étaient un peu pâles, ils les réconfortait :
— Vous voyez !… Je n’ai pas peur… Il ne faut pas avoir peur !… Ça n’est rien !… je suis là !…
Puis il étendit le corps dans un lit bassiné, le frictionna longtemps avec une brosse, lui posa, au long des flancs, sous les pieds, aux aisselles, sur le ventre, des briques chaudes.
Le matelot grognait, se démenait, repoussait les soins, repoussait les briques qui lui brûlaient la peau, exhalait des plaintes colères, mêlées à de gros jurons.
— Les crampes !… voilà les crampes !… Du rhum, vite !… ordonna le maire… Qu’on m’apporte une bouteille de rhum !… Il n’est que temps !… N’ayez pas peur !…
Il introduisit entre les dents du patient le goulot de la bouteille pleine de rhum. D’abord, le pochard parut ravi. Une expression de joie illumina sa figure.
— Na ! vous voyez ! fit le maire. Il revient à lui… Ça va mieux… Il n’y a que le rhum !
Et, d’un mouvement rapide, il redressa la bouteille toute droite, le goulot profondément enfoncé dans la bouche du matelot.
Tout à coup, le matelot suffoqua. Il fit de grands gestes. Un spasme lui secoua la gorge. Le liquide rejeté coula par la bouche, par le nez, avec un bruit de râle et d’étranges sifflements.
— Allons ! bois donc, avale ! sacré mâtin, dit le maire qui enfonça la bouteille plus avant dans la bouche…
Mais l’œil se convulsait, se renversait sous la paupière. Les membres rigides se détendirent, les gestes cessèrent… Le matelot était mort étouffé par le rhum.
— Trop tard !… prononça le maire d’une voix navrée…
Ce soir-là, le tambour de ville parcourut les rues du Kernac, et, tous les vingt pas, après un roulement, il lisait la proclamation suivante :
Aux habitants du Kernac
Mes chers concitoyens,
Le choléra est dans nos murs.
Il a déjà fait de nombreuses victimes.
Qu’on se rassure. Votre maire ne vous abandonnera pas. Il s’installe en permanence à la mairie, prêt à tous les événements, et bien résolu à vous disputer au fléau.
Vive Le Kernac !
Mais les rues étaient désertes, et, déjà, tous les habitants claquaient des dents au fond de leurs taudis fermés.
Monsieur Quart 27
On enterrait hier Monsieur Quart.
Ce fut une émouvante formalité.
Ne voulant pas me distinguer par une abstention unique qui eût été sévèrement jugée, en ce petit pays très impressionnable, très jaloux de son particularisme, je fis comme tout le monde, et j’accompagnai le vénérable Monsieur Quart à sa dernière demeure.
Au cimetière, sous une pluie de neige, fine et glacée, qu’accélérait obliquement un aigre vent du nord-ouest, M. le maire prit la parole, ce qui n’arrive jamais que dans les exceptionnelles occasions de la nécrologie locale, par exemple à la mort d’un conseiller municipal, ou d’un chevalier du Mérite agricole.
Bien que, par système, Monsieur Quart n’eût été rien de tel, et même que, par tempérament, il n’eût été rien du tout, personne ne fut étonné de ce considérable honneur ajouté à l’insolite pompe de ces funérailles, qui rappelaient celles de M. Thiers, en petit. On sentait que quelque chose de national planait au-dessus des liturgies plus humbles et des cortèges moindres.
Après avoir, d’une voix ânonnante et consécratoire, célébré toutes les vertus privées de Monsieur Quart, M. le maire, en veine d’éloquence, conclut comme suit :
« Il ne m’appartient pas, Mesdames et Messieurs, de juger la vie de Monsieur Quart. D’autres, plus autorisés que moi, rendront à cet admirable concitoyen ce mérité et suprême hommage. Si Monsieur Quart, que nous pleurons tous, ne se signala jamais à la reconnaissance de ses compatriotes et de la Ville que, grâce à votre confiance, j’ai l’honneur d’administrer, par des libéralités matérielles, des actes directs de bienfaisance, ou par l’éclat d’une intelligence supérieure et l’utilité d’une coopération quelconque – pécuniaire ou morale – au développement de notre petite vie municipale, qu’il me soit permis néanmoins – et je crois être l’interprète des sentiments unanimes de notre chère population – qu’il me soit permis, dis-je, de rendre à la mémoire de Monsieur Quart la justice qui lui est due !
« Oui, Messieurs, Monsieur Quart, en qui je veux voir plus qu’un homme – un principe social – nous aura toujours donné l’exemple, le haut et vivifiant exemple d’une vertu – ah ! bien française, celle-là ! – d’une vertu merveilleuse entre toutes, d’une vertu qui fait les hommes forts et les peuples libres : l’Économie !
« Monsieur Quart aura été, parmi nous, le vivant symbole de l’épargne… de cette petite épargne, courageuse et féconde, que nulle déception n’atteint, que nul malheur ne lasse et qui, sans cesse trompée, volée, ruinée, n’en continue pas moins d’entasser, pour les déprédations futures et au prix des plus inconcevables privations, un argent dont elle ne jouira jamais, et qui jamais ne sert, n’a servi et ne servira qu’à édifier la fortune, et à assouvir les passions… des autres.
« Abnégation merveilleuse ! Tire-lire idéale, ô bas de laine !
« Ce sera l’honneur de Monsieur Quart, dans une époque troublée comme la nôtre, d’être demeuré fidèle, per fas et nefas, comme dit le poète, à des traditions nationales et gogotesques, où notre optimisme se réconforte, si j’ose m’exprimer ainsi, car, comme l’a écrit un grand philosophe, dont je ne sais plus le nom : « l’épargne est la mère de toutes les vertus, et le principe de toutes les richesses nationales ».
« Et, maintenant, Joseph-Émile Quart, adieu ! »
Malgré ses réticences et ses obscurités, ce discours me fut comme une soudaine illumination. Je compris tout de suite la signification humaine de Monsieur Quart, son importance sociale, et les sentiments correspondants de la foule qui l’admirait et le pleurait, comme un héros. Tout cela me parut d’un enchaînement solide et d’une implacable logique. Je trouvai Monsieur Quart harmonique à la foule, la foule harmonique à Monsieur Quart, et le maire harmonique à celui-ci et à celle-là ! Et je rougis de ne pas avoir compris cela plus tôt !…
Monsieur Joseph-Émile Quart était d’une construction physique lumineusement évocatrice de son âme. Courtaud, gras et rondelet, il avait, entre des jambes grêles, un petit ventre bien tendu, sous le gilet ; et son menton, sur le plastron de la chemise, s’étageait congrûment, en un triple bourrelet de graisse jaune. Sous ses paupières boursouflées, ses yeux jetaient l’éclat triste et froid d’une pièce de dix sous.
Il représentait exactement l’idéal que l’Économie politique, les gouvernements libéraux et les sociétés démocratiques se font de l’être humain, c’est-à-dire quelque chose d’absolument impersonnel, improductif et inerte ; quelque chose de mort qui marche, parle, digère, gesticule et pense, selon des mécanismes soigneusement calculés… quelque chose, enfin, qu’on appelle un petit rentier !
Et, je revis Monsieur Quart sortant de sa maison, chaque jour, à midi, descendant, sur le trottoir de gauche, la rue de Paris, allant jusqu’au quarante-cinquième arbre, sur la route de Bernichette ; puis rentrant, chez lui, par le trottoir de droite, ayant fait le même nombre de pas que la veille, et n’ayant dépensé de mouvements musculaires et d’efforts cérébraux que ce que pouvait lui en permettre le petit compteur intérieur, réglé et remonté par l’État chaque matin, qui lui tenait lieu d’âme !
La foule s’écoula lentement, du cimetière, en proie à une tristesse visible. Je rejoignis le maire qui s’essuyait la bouche, encore enduite de la salive épaisse de ses paroles. Nous jetâmes une dernière pelletée de terre gelée dans la fosse où l’on avait descendu le cercueil de Monsieur Quart. Et nous revînmes ensemble vers la ville.
— Oui, mon cher monsieur, me dit le maire, notre Quart fut un héros, et l’on élève des statues à des gens qui ne le valent pas ; à des écrivains, par exemple, à des philosophes et des savants qui troublent la vie des hommes et la compliquent d’inutiles pensées, et de gestes plus inutiles encore… Il y aurait eu bien plus à dire, sur la tombe de cet admirable Monsieur Quart, que ce que j’ai dit… Mais que voulez-vous !… Cette foule n’aurait rien compris !… Ce qui me touche dans le cas de Monsieur Quart, c’est que jamais il ne goûta la moindre joie, jamais il ne prit le moindre plaisir… Même au temps de sa richesse, il ne connut – ce que les plus pauvres des mendiants connaissent parfois – une heure de bon temps. Il se priva de tout et vécut, à côté de son argent, plus misérable et plus dénué que le vagabond des grandes routes… Dans ses promenades quotidiennes, il ne dépassait pas le quarante-cinquième arbre de l’avenue de Bernichette. De même, dans toutes les directions de la connaissance et de la fantaisie humaines, il n’a point dépassé le quarante-cinquième arbre. Il ne voulut accepter ni un honneur, ni une responsabilité, quelle qu’elle fût, dans la crainte d’avoir à payer cela par des obligations et des charges qui l’eussent distrait de son œuvre. Il économisa !… Il épargna !… Voilà son œuvre !… Rien ne l’arrêta, ni les vols domestiques, ni les conversions de la Rente, ni les catastrophes financières !… Et comme il avait, en toutes choses, des idées justes et saines !… Un jour, il me vit donner un sou à un pauvre qui semblait mourir de faim. « Pourquoi donner de l’argent aux pauvres ? me dit-il… Vous encouragez leurs vices, vous facilitez leurs instincts de gaspillage et de débauche… Croyez-vous donc que les pauvres économisent ?… Ils boivent, mon cher Monsieur, ils boivent votre argent !… Moi, je n’ai jamais rien donné… Jamais je ne donnerai rien… » Il avait de ces paroles profondes !…
Le temps laissé à l’admiration, il ajouta :
— En effet, Quart conforma rigoureusement sa conduite et ses principes de morale sociale… Il ne donna jamais rien… On lui prit tout… Les Lots turcs, le Panama et d’autres choses !… Il est mort ruiné !… S’il avait vécu plus longtemps, nous eussions été obligés de le prendre à l’hospice, comme un indigent !… Quelle admirable existence !…
Nous étions arrivés devant la porte du maire, qui, me serrant la main, conclut mélancoliquement :
— Gambetta a dit que les temps héroïques étaient passés !… Eh bien ! il ne savait pas ce que c’est qu’un petit rentier.
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