Chapitre 1
Ces pages que j’écris ne sont point une autobiographie selon les normes littéraires.
Ayant vécu de peu, sans bruit, sans nul événement romanesque, toujours solitaire, même dans ma famille, même au milieu de mes amis, même au milieu des foules un instant coudoyées, je n’ai pas la vanité de penser que ma vie puisse offrir le moindre intérêt, ou le plus petit agrément, à être racontée.
Je n’attends donc, de ce travail, nulle gloire, nul argent, ni la consolation de songer que je puisse émouvoir l’âme de quelqu’un. Et pourquoi quelqu’un sur la terre se préoccuperait-il du silencieux insecte que je suis ? Je suis, dans le monde qui m’entoure de son immensité, un trop négligeable atome. Volontairement, ou par surprise, je ne sais, j’ai rompu tous les liens qui m’attachaient à la solidarité humaine ; j’ai refusé la part d’action, utile ou malfaisante, qui échoit à tout être vivant. Je n’existe ni en moi, ni dans les autres, ni dans le rythme le plus infime de l’universelle harmonie. Je suis cette chose inconcevable et peut-être unique : rien ! J’ai des bras, l’apparence d’un cerveau, les insignes d’un sexe ; et rien n’est sorti de cela, rien, pas même la mort ! Et si la nature m’est si persécutrice, c’est que je tarde, trop longtemps sans doute, à lui restituer ce petit tas de fumier, cette mince pincée de pourriture qu’est mon corps, et de tant de formes, charmantes, qui sait ?… tant d’organismes curieux attendent de naître, pour perpétuer la vie dont, en réalité, je ne fais rien, sinon que l’interrompre. Qu’importe donc si j’ai pleuré, si, du soc de mes ongles, j’ai parfois labouré ma sanglante poitrine !… Au milieu de l’universelle souffrance, que sont mes pleurs ? Que signifie ma voix déchirée de sanglots ou de rires, parmi ce grand lamento qui secoue les mondes affolés par l’impénétrable énigme de la matière ou de la divinité ?
Si j’ai dramatisé ces quelques souvenirs de l’enfance qui fut mienne, ce n’est pas pour qu’on me plaigne, qu’on m’admire ou qu’on me haïsse. Je sais que je n’ai droit à aucun de ces sentiments dans le cœur des hommes. Et qu’en ferais-je ?
Est-ce la voix du suprême orgueil qui parle en moi, à cette minute ? Tentai-je d’expliquer, d’excuser par de trop subtiles et vaines raisons la retombée de l’ange que j’aurais pu être, à la croupissante, à l’immonde larve que je suis ? Oh ! non ! je n’ai pas d’orgueil, je n’ai plus d’orgueil ! Chaque fois que ce sentiment a voulu pénétrer en moi, je n’ai eu, pour le chasser, qu’à porter les yeux vers le ciel, vers ce gouffre épouvantant de l’infini, où je me sens plus petit, plus inaperçu, plus infinitésimal que la diatomée perdue dans l’eau vaseuse des citernes. Oh ! non, je le jure, je n’ai pas d’orgueil.
Ce que j’ai voulu, c’est, en donnant à ces quelques souvenirs une forme animée et familière, rendre plus sensible une des plus prodigieuses tyrannies, une des plus ravalantes oppressions de la vie – dont je n’ai pas été le seul à souffrir, hélas ! – : l’autorité paternelle. Car tout le monde en a souffert, tout le monde porte en soi, dans les yeux, sur le front, sur la nuque, sur toutes les parties du corps où l’âme se révèle, où l’émotion intérieure afflue en lumières attristées, en déformations spéciales, le signe caractéristique, l’effrayant coup de pouce de cette initiale, de cette ineffaçable éducation de la famille. Et puis, il me semble que ma plume, qui grince sur le papier, me distrait un peu de l’effroi de ces poutres, d’où quelque chose de plus lourd que le ciel du jardin pèse sur ma tête. Et puis, il me semble encore que les mots que je trace deviennent des êtres, des personnages vivants, des personnages qui remuent, qui parlent, qui me parlent – oh ! concevez-vous la douceur de cette chose incompréhensible ! – qui me parlent !…
J’ai aimé mon père, j’ai aimé ma mère. Je les ai aimés jusque dans leurs ridicules, jusque dans leur malfaisance pour moi. Et, à l’heure où je confesse cet acte de foi, depuis qu’ils sont tous les deux là-bas, sous l’humble pierre, chairs dissolues et vers grouillants, je les aime, je les chéris plus encore, je les aime et je les chéris de tout le respect que j’ai perdu. Je ne les rends responsables ni des misères qui me vinrent d’eux, ni de la destinée indicible que leur parfaite et si honnête inintelligence m’imposa comme un devoir. Ils ont été ce que sont tous les parents, et je ne puis oublier qu’eux-mêmes souffrirent, enfants, ce qu’ils m’ont fait souffrir. Legs fatal que nous nous transmettons les uns aux autres, avec une constante et inaltérable vertu.
Toute la faute en est à la société qui n’a rien trouvé de mieux, pour légitimer ses actes et consacrer, sans contrôle, son suprême pouvoir, surtout pour maintenir l’homme servilisé, que d’instituer ce mécanisme admirable de crétinisation : la famille.
Tout être, à peu près bien constitué, naît avec des facultés dominantes, des forces individuelles, qui correspondent exactement à un besoin ou à un agrément de la vie. Au lieu de veiller à leur développement, dans un sens normal, la famille a bien vite fait de les déprimer et de les anéantir. Elle ne produit que des déclassés, des révoltés, des déséquilibrés, des malheureux, en les rejetant, avec un merveilleux instinct, hors de leur sein ; en leur imposant, de par son autorité légale, des goûts, des fonctions, des actions qui ne sont pas les leurs, et qui deviennent, non plus une joie, ce qu’ils devraient être, mais un intolérable supplice. Combien rencontrez-vous, dans la vie, de gens réellement adéquats à eux-mêmes ?
J’avais un amour, une passion de la nature bien rares chez un enfant de mon âge. Et n’était-ce point là un signe d’élection ? Oh ! que je me le suis souvent demandé ! Tout m’intéressait en elle, tout m’intriguait. Combien de fois suis-je resté, des heures entières, devant une fleur, cherchant, en d’obscurs et vagues tâtonnements, le secret, le mystère de sa vie ! J’observais les araignées, les fourmis, les abeilles, les féeriques transformations des chenilles, avec des joies profondes, traversées aussi de ces affreuses angoisses de ne pas savoir, de ne pas connaître. Souvent, j’adressais des questions à mon père ; mais mon père n’y répondait jamais et me plaisantait toujours.
— Quel drôle de type tu fais ! me disait-il… Où vas-tu chercher tout ce que tu me racontes ?… Les abeilles, eh bien ! ce sont les femelles des bourdons, comme les grenouilles sont les femelles des crapauds… Et elles piquent les enfants paresseux… Es-tu content, maintenant ?
Quelquefois, il était plus bref.
— Hé ! tu m’embêtes avec tes perpétuelles interrogations !… Qu’est-ce que cela peut te faire ?…
Je n’avais ni livre, ni personne pour me guider. Pourtant, rien ne me rebutait et c’était, je crois, une chose vraiment touchante que cette lutte d’un enfant contre la formidable et incompréhensible nature.
Un jour qu’on creusait un puits à la maison, je conçus, tout petit et ignorant que je fusse, la loi physique qui détermina la découverte des puits artésiens.
J’avais été souvent frappé, dans mes quotidiennes constatations, de ce phénomène de l’élévation des liquides dans les vases se communiquant. J’appliquai, par le raisonnement, cette théorie innée et bien confuse encore dans mon esprit, aux nappes d’eau souterraines, et je conçus, oui, par une explosion de précoce génie, je conçus la possibilité d’un jaillissement d’eau de source, au moyen d’un forage, dans un endroit déterminé du sol.
Je fis part de cette découverte à mon père. Je la lui expliquai du mieux que je pus, avec un afflux de paroles et de gestes, qui ne m’était pas habituel.
— Qu’est-ce que tu me chantes là ? s’écria mon père… Mais c’est le puits artésien que tu as découvert, espèce de petite brute !
Et je vois encore le sourire ironique qui plissa son visage glabre, et dont je fus tout humilié.
— Je ne sais pas, balbutiai-je… Je te demande…
— Mais, petite bourrique, il y a longtemps que c’est découvert, les puits artésiens !… Ah ! ah ! ah ! Je parie que, demain, tu découvriras la lune !…
Et mon père éclata de rire. Ce rire, comme il me fit mal !
Ma mère survint. Elle ne m’était pas indulgente non plus.
— Tu ne sais pas, lui dit mon père… Nous avons un grand homme pour fils ! Le petit vient de découvrir les puits artésiens !… ma parole d’honneur !
— Oh ! l’imbécile ! glapit ma mère… Il ferait bien mieux d’apprendre son histoire sainte…
Ce fut au tour de mes sœurs qui accoururent, avec leurs visages pointus et curieux.
— Saluez votre frère, mesdemoiselles… C’est un grand inventeur !… Il vient de découvrir les puits artésiens !
Et mes sœurs, désagréables et méchants roquets, jappèrent, et, grimaçant, et me tirant la langue :
— Il ne sait quoi inventer pour être ridicule !… Bête, bête, bête !…
Puis enfin, les amis, les voisins, tout le pays, surent bientôt que j’avais découvert un moyen de creuser les puits, comme on enfonce une cuiller dans un pot à beurre. Ce fut, autour de ma pauvre petite personne humiliée, un éclat de rire méprisant, et des moqueries qui durèrent longtemps. Je sentis la déconsidération de toute une ville peser sur moi, comme si j’eusse commis un crime.
Et je faillis mourir de honte.
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