Chapitre 6
Ce fut une révolution complète de mes sentiments, et, par conséquent, de mon existence. À l’inverse de ce que les poètes disent de l’influence « sublimatoire » de l’amour, l’amour tua en moi toute poésie. Je ne vis plus les choses à travers le voile miséricordieux et charmant de l’illusion, et la réalité dégradante m’apparut, qui n’est pas, d’ailleurs, plus réelle que le rêve, puisque ce que nous voyons autour de nous, c’est nous-mêmes, et que les extériorités de la nature ne sont pas autre chose que des états plastiques, en projection, de notre intelligence et de notre sensibilité.
Ce qui causa la déchéance de mon idéal ancien, était-ce le lieu vulgaire où le prodige s’était accompli ? Était-ce l’objet même de ma passion, ce pauvre petit être insignifiant et borné, inconscient et passif, qui ne pouvait favoriser par son prestige et maintenir par sa beauté cette exaltation de l’univers en moi, par quoi ma vie s’était toujours embellie jusque dans la médiocrité et la souffrance, et s’était aussi dramatisée jusque dans la somnolence et l’abrutissement ? Je ne sais… Non, en vérité, je ne le sais pas…
J’avais pourtant assez d’imagination pour transformer cette morne cuisine en palais de marbre, en forêt enchantée, en jardin magique. Il m’eût fallu peu d’efforts pour que les casseroles de cuivre s’animassent en fleurs magnifiques ; pour que le poulet mort ressuscitât en paon orgueilleux de son étincelante parure ; pour que le vase plein d’eau figurât une source, un lac, une mer. Et Mariette elle-même, quelle difficulté à ce que, sous le coup de baguette de l’amour, elle m’apparût comme une éblouissante divinité, diadémée d’étoiles, et trônant sur des nuages ? Ces phénomènes d’hallucination daltonique ne sont point rares chez les amoureux et les poètes, pour qui, si dénués qu’ils soient, les plus pauvres serges et les plus calamiteux droguets n’ont point de peine à devenir, subitement, fastueux brocarts, tissus d’or, et pourpres royales. Les inconnues dont ils immortalisent, dans leurs poèmes, sur des fonds de paysage symbolique ou de colonnades sardanapalesques, les vertus héroïques ou les sanglantes luxures, n’ont été, le plus souvent, que des êtres chétifs et répugnants, Béatrix d’hôpital et Elvires de trottoir : ou bien de patientes cuisinières, de roublardes maritornes, qui ont conquis l’âme du chantre éthéré, par la sauce.
Il ne m’arriva rien de tel et je ne cherchai, dans cet amour, rien que le plaisir physique, violent et nouveau qu’il me procurait.
À défaut de ce mensonge fastueux où ma vanité aurait pu se complaire à dresser, idole de mystère, de débauche ou de sacrifice, l’image surhumanisée de Mariette, j’aurais pu, du moins, me servir de cette créature de Dieu pour y répandre mes effusions, mes inquiétudes et toutes les ardeurs intellectuelles que le silence, depuis si longtemps, depuis l’éveil de ma conscience, avait accumulées en moi. J’aurais pu me payer cette illusion ennoblissante de faire de cette petite souillon la confidente et la conseillère de mon âme. Jamais je n’avais parlé à personne, jamais personne n’avait été quelque chose pour moi. Mon père, ma mère, mes sœurs, c’étaient moins que des passants, moins que les arbres et moins que les cailloux, lesquels ne protestent pas quand on se confie à eux, et qui recueillent, sans rire, les larmes de ceux qui pleurent. L’occasion était bonne – il me le semble maintenant – de transvider le trop-plein de mon cœur dans un cœur qui m’appartenait. Eh bien ! je n’y songeai pas une minute. Non que je trouvasse excessif et ridicule d’attribuer ce rôle à une fille stupide, qui en eût été fort embarrassée. Mais, c’est qu’en vérité mes inquiétudes avaient disparu, et je ne sentais plus la nécessité d’effusions autres que celles de mon sexe, de pénétrations autres que celles de sa chair. Tout ce par quoi j’avais été, jadis, si ému, si tourmenté : mes adorations mystiques, mes tendresses panthéistes, mes enthousiasmes confus, mes élans désordonnés vers des poésies imprécises et violentes ; et les énigmes angoissantes de toute la vie, et la terreur du ciel nocturne, tout cela qui avait été mon enfance, tout cela, aujourd’hui, se résumait nettement, impitoyablement, dans l’unique désir charnel.
Je crois bien que jamais je n’adressai une seule parole tendre à Mariette. Et nous n’éprouvions pas le besoin, moi de la dire, elle de l’entendre. Ce petit argot des sentimentalités bébêtes et naïves par quoi j’avais débuté de la séduire – de la séduire ! – je ne l’employai plus dans nos rencontres, presque quotidiennes, ni aucun autre argot, ni aucun autre langage. Elle non plus, si bavarde avec les autres, elle que le saut d’une mouche faisait rire aux larmes, ne me disait jamais rien, sinon, avec terreur, lorsqu’on entendait du bruit dans la maison, ceci : « Prenez garde, monsieur Georges… c’est Monsieur ». Ce n’était pas toujours Monsieur, ce n’était rien qu’un craquement de meuble, ou le grattement d’un rat mangeant, dans l’office, à côté de nous, un reste de fromage. Quand je venais dans la cuisine, elle savait pourquoi, et se préparait, sans joie, sans emportement, avec méthode et ponctualité. On eût dit que cela faisait partie de son service, comme de mettre les bifteaks sur le gril ou de balayer la salle à manger. D’ailleurs, je n’aimais à me trouver près d’elle qu’aux heures du Désir. Et le Désir satisfait, je m’en allais, silencieux, ainsi que j’étais venu. Elle se remettait à son ouvrage, en imprimant à ses jupes un petit mouvement, comme font les poules qui se secouent après l’attaque brutale du coq.
Cependant, j’étais jaloux d’elle, et lorsque je la voyais parler et rire avec les fournisseurs, surtout avec le menuisier dont elle savourait les grosses plaisanteries et l’obscène gaieté, cela me causait un véritable déplaisir et presque une souffrance.
Cela dura six mois ainsi, sans heurts, sans alertes, sinon que mon père me regardait avec plus d’obstination que de coutume.
Un soir, ma mère s’était rendue à l’église où se célébrait l’office du mois de Marie. Il ne faisait pas nuit encore, et le crépuscule était charmant et très doux. Il rôdait dans la maison une odeur puissante de lilas. Mon père devait être au jardin en train de chasser les escargots. Je me rendis à la cuisine. Mariette n’y était pas. Je la cherchai dans les autres pièces, je la cherchai dans toute la maison. Vainement. Alors, je descendis au jardin. Mon père non plus n’y était pas. Je fis le tour des allées et des massifs, vainement. Je pensai que mon père était peut-être sorti. Mais elle, Mariette, où donc était-elle ? Un peu surpris et, le dirai-je, mordu par la jalousie, je retournai à la cuisine, et là, je remarquai que Mariette avait laissé son souper inachevé.
— Le menuisier sera venu, songeai-je… Elle sera allée quelque part avec lui…
Je me dirigeai vers la grille, en faisant un détour par la basse-cour. Si je ne la trouvais pas dans la basse-cour, peut-être l’apercevrais-je sur la route, en train de gaminer avec des hommes, avec ce maudit menuisier dont je me plaisais à exagérer les qualités de séduction. Et voilà que, devant la porte de la grange, je vis le chien, assis sur son derrière, et qui flairait obstinément le seuil. Il ne se dérangea pas à mon approche. Je connaissais sa manière de sentir les rats et les souris, et je compris tout de suite que ce qu’il flairait en ce moment, ce n’étaient point des bestioles ordinaires.
— Mariette est là ! me dis-je… Elle est là, avec le menuisier.
Et, pour la première fois, je ressentis au cœur comme un coup.
Je fis quelques pas, doucement, sans bruit ; puis écartant le chien avec d’adroites précautions, je m’approchai de la porte, et j’y collai mon oreille.
D’abord, je n’entendis que mon cœur qui battait. Ensuite, un bruit se précisa, un bruit de paille remuée. On eût dit que des bottes de paille dégringolaient les unes sur les autres. Ensuite, une voix, une voix étouffée, dont il me fut impossible de distinguer si c’était une voix d’homme ou de femme… Ensuite, deux voix ensemble, deux voix étouffées, deux voix qui semblaient rire, ou pleurer, ou râler, je ne savais.
Et, tout à coup, n’y tenant plus, impatient de surprendre ces deux voix, dont l’une me semblait être celle de Mariette, je poussai la porte d’un coup de poing furieux, et j’entrai dans la grange. Mais l’étonnement – plus que de l’étonnement – une sorte de terreur m’arrêta sur le seuil ; et je vis, dans la pénombre que dorait un jour pénétrant, avec moi, par la porte ouverte, je vis mon père se dresser, hirsute, blême, et retenant, de ses deux mains, ses habits en désordre, tandis que Mariette, effarée, et la poitrine nue, s’efforçait de plonger, pour y disparaître, dans un gouffre de paille.
Je restai là quelques secondes, ne sachant pas si je devais avancer ou bien m’enfuir ; à la fin, je pris ce dernier parti.
Le lendemain, mon père m’aborda, au jardin. Il me donna vingt francs, et, sans me regarder, il me dit :
— Hier… dans la grange… oui, tu sais bien, hier… il y avait une fouine… Je la cherchais… tu comprends… Voilà, je la cherchais… Et puis, il ne faut pas… en parler à ta mère… parce que ta mère… tu comprends… a peur des fouines… Ça la tracasserait…
Et je vis, sur son front, de grosses gouttes de sueur rouler…
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