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Chapitre 5

Je veux maintenant conter le seul amour qui ait, un instant, illuminé ma vie, comme disent les poètes. Et l’on verra de quelle lumière.
J’avais grandi. Un duvet roux dessinait, sur mes lèvres, l’arc d’une moustache naissante à peine, et, quoique je fusse à l’époque difficile, peu harmonieuse, de la croissance, avec de trop grands bras et de trop grandes jambes qui rendaient ma démarche dégingandée et un peu comique, avec un buste trop court et de trop gros os, sous la peau, – imperfections plastiques qu’accentuaient singulièrement les prodigieux costumes, retaillés dans les défroques paternelles, dont ma mère m’affublait –, je n’étais pas laid. Au contraire. Mes yeux avaient une grande douceur, un éclat triste et profond, fort touchant, par quoi se tempérait de grâce rêveuse le ridicule que me valaient les ajustements économiques haussés, par une fantaisie de coupe presque géniale, jusqu’au rire grinçant de la caricature. J’ai conservé longtemps une photographie faite, un jour de prodigalité, par un artiste forain, de passage chez nous. Elle me représentait à l’âge dont je parle, et sous ce déguisement, que je considère presque comme un crime de lèse-enfance. En dépit de toutes les mélancolies, en dépit de tous les souvenirs de haine que cette ancienne image remuait en moi, il m’arrivait souvent de la regarder et il ne m’était point difficile d’y reconnaître, sous l’accoutrement baroque, certaines beautés qui avaient le don de m’émouvoir jusqu’aux larmes.

Jusqu’au jour où, dans la salle de verdure, ma pauvre et douloureuse cousine avait tenté sur ma personne ce demi-viol que j’ai raconté, j’étais demeuré parfaitement chaste. La puberté s’établissait en moi, lente et calme, sans violences, sans secousses, sans troubles d’aucune sorte. À ce phénomène physiologique correspondait une plus grande expansion de tout mon être dans la nature, voilà tout. J’aimais davantage, j’aimais d’un inexprimable amour, les fleurs, les arbres, les nuages, les étoiles du firmament nocturne ; j’aurais voulu épouser toutes les formes ambiantes, me fondre dans toutes les musiques. C’étaient, on le voit, des sensations très vagues, dans lesquelles aucun désir ne se précisait. Mais de ce jour où, si brutalement et si incomplètement, je dois le dire, me fut révélé le mystère de l’acte sexuel, je n’eus plus une minute de tranquillité physique et morale. D’étranges hantises survinrent qui secouèrent ma chair réveillée et peuplèrent d’images brûlantes mes rêves, d’où la pureté s’envola. Les femmes que je n’avais pas considérées, alors, autrement que les hommes, et dont le contact me laissait insensible, je les regardai davantage, avec des persistances étonnées, avec des doutes et de fatigantes curiosités. Je regardai leurs yeux, leurs lèvres, leurs mains, cherchant ce qu’ils pouvaient contenir de significations nouvelles. Je regardai les plis de leurs corsages, ouverts sur les nuques et sur les gorges, et les dévêtant par la pensée j’essayai, au moyen de comparaisons insuffisantes, de reconstituer la ligne des corps, la courbe des hanches, la rondeur du ventre, la floraison somptueuse des poitrines, et tout ce que j’ignorais de leurs formes voilées, de tous leurs organes interdits. Rien que de les frôler en passant, cela me faisait courir dans les veines un sang plus chaud, accélérait, quelquefois, jusqu’au galop furieux, les battements de mon cœur.

Je n’avais d’autres indications que celles, si furtives, si rapides, si grimaçantes, de vue et de toucher, acquises dans la lutte mémorable avec ma cousine ; d’un autre côté, je n’avais jamais rien lu, car on me cachait tous les livres, de peur qu’ils ne me pervertissent ; je n’avais, non plus, jamais vu une seule image de nudité, car les tableaux, les gravures, qui ornaient les murs de la maison, ne reproduisaient que des chiens, des fruits, des oiseaux, un moulin au bord d’une rivière, des saints et des bonnes Vierges. Ma vie avait été préservée de tout contact avec des camarades, dont je n’avais pu recevoir de confidences, ni aucun éclaircissement sur des questions qui ne me préoccupaient pas, d’ailleurs. J’acceptais, avec une bonne grâce passive, que les enfants naquissent spontanément, dans les jardins, sous les choux. Les oiseaux sur les branches, au printemps, les coqs dans la basse-cour, les chiens rencontrés, dans les rues, en d’étranges postures, les insectes accouplés dans l’herbe, rien, dans ce rapprochement incessant des formes vivantes dans lesquelles je vivais, n’avait pu troubler l’impassible sérénité de mon âme, ignorante et pure comme une petite étoile du ciel. Et voilà que, maintenant, pour avoir été effleuré par les mains et par la bouche d’une femme laide et vieille, pour avoir senti sur ma peau la peau eczémateuse d’une femelle en folie, je m’épuisais en de continuelles imaginations, dont l’impudeur ingénue et la naïveté luxurieuse devaient s’effacer – ah ! si douloureusement ! – devant la réalité.

Le pays manquait de jolies filles et de femmes convenables à l’expérience que je voulais tenter. Elles étaient toutes vulgaires ou repoussantes, ou si grossières de paroles et de gestes qu’il me suffisait de leur parler pour les fuir. Pourtant, bien des fois, à la nuit tombante, je rôdai autour de la demeure d’une ignoble créature, presque toujours ivre, et qui, pour quelques verres d’eau-de-vie et pour deux sous, se livrait aux terrassiers.

Une seule me plut. Brune de cheveux et de peau bronzée, les reins souples et les yeux ardents, elle exhalait, comme une fleur sauvage, l’odeur d’une forte et puissante jeunesse. Chose rare chez nous, elle avait des dents très blanches, et une bouche très rouge, gonflée d’une pulpe humide et généreuse. Tous les jours, vers midi, un paquet de linge en équilibre sur sa tête, elle allait au lavoir. Le col nu, les manches retroussées jusqu’au coude, la mince étoffe de sa jupe bien collée sur ses cuisses, et toute sa chevelure sombre et mate parsemée d’écume savonneuse, elle travaillait comme un homme et chantait comme un oiseau. Tous les jours, moi aussi, je me rendais au lavoir, aux heures où j’étais sûr de la rencontrer. Mais comme elle n’était jamais seule, et que je redoutais les railleries des hardies commères, ses compagnes, je n’osai pas lui parler, ni même une seule fois l’aborder. D’ailleurs, ma famille, intriguée par ces sorties fréquentes, qui ne m’étaient pas habituelles, m’ayant surveillé, me confina sévèrement à la maison.

C’est alors que je songeai à Mariette, notre petite bonne, à qui ma cousine m’avait si injustement et si prophétiquement accusé de prodiguer mes attentions et mes désirs. Elle était vraiment charmante, cette Mariette, et je me reprochai de m’en apercevoir pour la première fois. Toute blonde et fraîche, d’une fraîcheur irradiante de fleur, le buste flexible, les hanches rondes et pleines comme un bulbe de lis, les yeux bleus étonnés et languides, elle m’apparut soudain, malgré ses rudes vêtements de paysanne et ses lourds sabots, elle m’apparut pareille à une petite fée ou à une petite reine. Cette vision illumina mon âme d’une éblouissante lumière. Depuis qu’elle était à la maison, à peine si je lui avais adressé deux ou trois fois la parole. D’être toujours rebuté et toujours, sous peine d’intolérables moqueries, condamné au silence, cela rend peu communicatif.

— Est-il possible que je ne l’aie jamais vue ! me disais-je avec de grands regrets… Moi qui vivais près d’elle !… Ô Mariette !… Mariette !… ai-je pu être aussi longtemps aveugle ? Ai-je pu, pendant tant de mois, mépriser un pareil trésor ?

Je disais « trésor », parole d’honneur ! sans avoir jamais lu un livre d’amour ; tout le vocabulaire amoureux, tout le dictionnaire des tendresses bêtes et des élans ridicules me venait spontanément à l’esprit. Et pourtant, je n’étais point amoureux au sens poétique de ce mot. Je ne rêvais ni dévouements surhumains, ni sacrifices extra-terrestres, ni de parcourir avec elle, parmi les vols d’anges, les espaces célestes et les hyperlyriques régions où les poètes conduisent leurs incorporelles amantes. Je n’éprouvais pas l’ivresse mystique de mourir et le besoin de transmuer mon corps en âme de colombe ou de cygne. Non, ce que je voulais, c’était me jeter sur Mariette, comme ma cousine s’était jetée sur moi ; c’était surtout d’arracher, de mes doigts griffus, ces voiles de grossière indienne qui s’interposaient entre elle et mon désir de la connaître toute… C’était de jouir de sa splendeur nue !

L’amour m’avait rendu hardi. Et puis, Mariette n’était pas, pour moi, comme eût été une autre femme. Elle était notre domestique soumise et respectueuse. J’avais sur elle ma part d’autorité, et, si peu établi qu’il fût, le prestige du maître.

Je ne quittai plus la cuisine, aux heures où j’avais chance de ne pas être surpris par mes parents. Et le moment ne tarda pas à venir où, après une courte et molle lutte, après des : « Finissez donc, monsieur Georges ! » timides et langoureux, Mariette se donna à moi, sur une vieille chaise, près de la table, entre un vase de terre où trempaient des morceaux de morue, et un poulet qu’elle venait d’éventrer.

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