Chapitre 1 Le hibou
Moi, je n’ai pas eu de chance. Rien ne m’a réussi. J’aurais pu devenir riche, si j’avais fermé la main au lieu de l’ouvrir. Je serais arrivé aux honneurs, mais j’ai oublié d’avoir de l’ambition. J’aurais bien épousé une dot… exemplaire, mais il y a tant de vertus qui ne sont pas dorées.
J’ai changé de lieu, et partout j’ai laissé des amis qui m’ont oublié. J’ai changé de foyer, et nulle part je n’ai trouvé cette orgueilleuse satisfaction que l’on éprouve en regardant flamber des bûches qui ne doivent rien au bûcheron, en entendant mitonner dans la vieille marmite de famille un potage acquitté.
C’est compris, je n’ai pas eu de chance. Est-ce bien ma faute ? D’abord, il y a le tempérament qui nous fait tourner comme le vent fait tourner une girouette, avec cette différence que l’on rit et que la girouette grince. Puis, ce sont les circonstances qui nous entortillent comme les araignées entortillent les mouches, dans leurs toiles ténues et collantes ; puis les chemins qui se bifurquent, et les montées raides, et les descentes vertigineuses. Tenez, la vie est un jeu de hasard ; elle devrait être défendue.
Mais j’ai appris à souffrir. Or, savoir souffrir, c’est peut-être ce qu’il y a de plus utile à l’homme ; celui qui ne le sait pas n’en est que plus à plaindre. Puis, la souffrance atténue l’expiation.
Qui d’entre les hommes n’a pas quelques peccadilles sur la conscience ? La route où nous cheminons est glissante. Le pied se heurte à une pierre mise là d’aventure. La lumière est douteuse. On chancelle, on roule.
Le dieu des païens aveugle, croyons-nous, ceux qu’il veut perdre. Pourquoi le Dieu des chrétiens, créateur et maître absolu, n’aveuglerait-il pas aussi, mais d’une autre façon, ceux qu’il veut sauver, afin qu’ils fassent des bévues, qu’ils ne soient pas heureux dans leurs entreprises, que leurs projets échouent, que leurs espérances s’envolent, que leurs richesses se dissipent, et qu’ils paient ainsi, dès maintenant, si leur soumission est sincère, la dette du péché ?
Si je n’ai pas été chanceux, mon ami Célestin Graindamour l’a été. Dame ! avec un nom pareil. Vous me direz peut-être que le nom n’y fait rien. Chacun peut penser et dire ce qu’il voudra, pourvu que cela ne fasse de tort à personne. Je ne suis pas de l’avis de tout le monde, moi ; je n’aime pas à opiner du bonnet.
Donc, mon ami Célestin est né sous une bonne étoile. Je vais vous conter la chose. Si vous avez des doutes sur l’exactitude de mon récit, venez me prendre, nous irons ensemble à la maison hantée.
Avez-vous entendu parler de la maison hantée ? Une petite maison de pierre, dans le bois du moulin, et vieille ! vieille ! Elle doit y être encore, car après tout je n’ai pas rêvé ça.
Elle était abandonnée depuis longtemps. Quelquefois, lorsque nous allions à la pêche au crapet ou à la perchaude, dans la Grande Rivière du Chêne, avant de descendre la côte sablonneuse, nous nous y arrêtions. Nous poussions les ais vermoulus de la porte et nous pénétrions dans les pièces basses et humides. La cuisine paraissait désolée avec son âtre béant et sa crémaillère noircie par la fumée. Des hiboux taciturnes semblaient se complaire sur les pierres effritées de la cheminée. Célestin, qui est adroit au tir, en a tué plusieurs. Moi, je n’ai jamais de ma vie fait jouer la gâchette d’un fusil. J’ai peur du bruit.
Les bonnes gens du village disaient que c’était toujours le même hibou qui tombait sous le plomb de Célestin ; et je me rappelle l’exclamation soudaine et le geste comique de la mère Fanfan, un soir qu’elle nous rencontra portant triomphalement l’oiseau de Minerve au bout d’une carabine. Nous sortions du bois.
— Encore le hibou ! fit-elle, en levant les bras au ciel.
Puis elle ajouta d’un accent découragé :
— Vous ne le tuerez jamais, allez !
— Diable ! répliquai-je, il me semble pourtant, qu’il en a pour son compte.
J’étais curieux, tout de même, de connaître la pensée de la vieille femme, et je demandai :
— Que voulez-vous dire, mère Fanfan ? Nous n’avons pas abattu le même oiseau deux fois. Ce qui est mort est mort.
Elle me regarda avec des yeux indignés, puis sa bouche ridée fit une moue dédaigneuse :
— Je ne sais pas ce que je dis, peut-être !
— Pardon, la mère, repris-je avec douceur, je ne veux pas vous offenser, mais je comprends qu’ils sont tous de la même famille. C’est cela n’est-ce pas ? Il y a des familles de hiboux : des pères, des mères, des frères, des sœurs, des cousins, des cousines, comme il y a des familles de loups, de renards et d’hommes.
La vieille ne riait pas. Elle repartit :
— C’est le même hibou ; il n’a pas de famille, pas plus que le païen qui est enterré dans la masure du bois.
— Comment ! il y a un homme d’enfoui là ?
— Pas un homme, un païen, que je dis. Le hibou que vous tuez de temps en temps, c’est son âme à ce païen. L’âme est immortelle, vous savez. Le curé le dit assez souvent.
Elle était bien convaincue de ce qu’elle affirmait. J’ajoutai :
— Il devait avoir l’âme noire, ce païen que l’on tue et qui ne meurt jamais. L’avez-vous connu ?
Elle se hâta de répondre :
— Moi, non, mais mon père. Il vivait seul, n’aimait pas les pauvres et dépouillait les riches.
— Et ils ne se plaignaient pas, les riches ? demandai-je.
— Se plaindre, pourquoi ? Cela n’aurait servi à rien, car il était protégé par Béelzébuth.
— Quel est ce monsieur-là ?
— Vous voulez rire, je le vois bien. Tout le monde connaît Béelzébuth.
— Je ne l’ai jamais vu.
— Je vous souhaite de ne jamais le voir. C’est Satan en propre personne.
— Oh ! oh ! je comprends. Et ceux qu’il protège dorment donc en sûreté ?
— Oui, mais c’est le réveil qui n’est pas drôle. Béelzébuth garde le trésor, ajouta-t-elle.
— Quel trésor ?
— Le trésor du païen dans la maison en ruine.
J’aurais voulu la faire parler encore, mais elle me tira sa révérence.
— Excusez, dit-elle, je me rends auprès d’Henriette Lépire, qui est bien malade. Elle va mourir peut-être.
Elle fit deux ou trois pas et revint.
— Vous savez, recommença la mère Fanfan de sa voix glapissante, elle est entrée, l’autre jour, dans la masure, en passant, et elle a eu terriblement peur.
— Il pleuvait, je suppose, et elle s’est mise à l’abri.
— Ou bien le soleil était trop chaud et elle s’est mise à l’ombre.
— Il n’aurait pas été nécessaire de se rendre sous le vieux toit moussu, les branches de sapin gardent bien de la chaleur, observai-je.
— Et sur la mousse l’on repose bien, ajouta-t-elle.
— Le jour baisse, partons, dit Célestin.
— Elle a eu peur ? repris-je, un peu curieux de connaître la petite insinuation.
Et la vieille de se hâter de répondre :
— Des plaintes, mon bon monsieur, des gémissements à fendre l’âme, puis aussitôt après, des ricanements…
— Elle était seule ?
— Oui ; il n’était pas encore arrivé.
— Viens donc, bavard, me cria Graindamour qui s’éloignait.
— Le vilain, se faire attendre ainsi, ajoutai-je en riant, et je courus après mon ami.
Je ne suis pas superstitieux et ma crédulité n’est pas robuste ; ce jour-là, cependant il me vint à l’idée d’éclaircir le mystère de cette maison en ruine, gardée par un esprit joyeux ou chagrin. Je flairais une aubaine, une aubaine littéraire, cela s’entend.
Nous marchions à grands pas, Célestin Graindamour et moi, plongés l’un et l’autre dans cette pensée absorbante d’une intervention surnaturelle, quand le tintement d’une clochette fit vibrer la forêt, comme le cri métallique de ce petit oiseau solitaire qui chaque soir salue le soleil couchant. Célestin dit :
— C’est le bon Dieu.
— Le bon Dieu ? répétai-je un peu surpris.
La petite cloche sonnait de temps en temps, à l’approche des habitations, pour inviter les gens à s’agenouiller. Célestin murmura d’une voix singulière :
— C’est peut-être pour Henriette.
Il aimait cette jeune fille, je le savais. Au reste, il ne s’en cachait point.
— Mourir de peur, ce serait étrange, remarquai-je.
Deux voitures s’engageaient dans le chemin du moulin, sous la forêt. Dans la première, un homme seul, le sonneur ; dans la seconde, deux hommes, le cocher et le prêtre. Le prêtre, profondément recueilli, portait sur sa poitrine, dans une custode d’or, le suprême viatique. Dès qu’il nous aperçut, le sonneur fit tinter la clochette deux ou trois fois, en l’agitant au bout de son bras, et il secoua les guides sur la croupe de son cheval. C’était Jean Taillon. Il aimait à « rouler ». Son cheval l’occupait plus que le bon Dieu, bien sûr. Je lui criai :
— Pour qui ?
— Pour la petite Lépire.
L’autre voiture arrivait ; celle du bon Dieu. Nous nous agenouillâmes sur le bord du chemin, saluant tête nue le divin Voyageur.
Quand nous fûmes debout, les voitures descendaient la côte de la rivière, dans un sable mouvant et chaud, au milieu des sapins odorants. Célestin proposa d’accompagner le bon Dieu. Je remarquai qu’il filait un peu vite, le bon Dieu, que nous avions une assez longue route à parcourir à pied, et que notre dévotion un peu entachée de curiosité ne serait peut-être pas très agréable au Seigneur.
— C’est que j’ai envie d’attendre la nuit, répliqua-t-il.
— Pourquoi la nuit ?
— Nous entrerons dans la maison de pierre.
— Dans la maison de pierre ? la nuit ? fis-je étonné.
— As-tu peur ?
Je fus blessé dans ma vanité.
— Peur de qui ? peur de quoi ? répondis-je fièrement. Allons chez Lépire. C’est le devoir du chrétien de visiter les malades.
Il ne demeurait pas loin. Il habitait une maisonnette d’humble apparence, en deçà de la rivière, dans un fond de verdure riante, où se dépliaient de grands rideaux de sapins sombres. L’eau qui se brisait sur des cailloux jetait à cette chaumière, comme des poignées de fleurs blanches, ses légers flocons d’écume. On y entendait le grondement monotone des meules qui broyaient le blé et de la rivière qui tombait du haut de la chaussée.
Quand nous arrivâmes, le prêtre était en prière. Des voisins, hommes et femmes, garçons et filles, priaient aussi, agenouillés sur le plancher nu. Nous fîmes comme les autres. Nous avions, par respect pour le bon Dieu, déposé le fusil et le hibou sur le perron de pierre, tout près de la porte. Sur une petite table recouverte d’un drap blanc, on avait placé un crucifix de plâtre et deux pâles bougies. Le crucifix portait de larges taches rouges sur le front, sur le côté, sur les mains et les pieds, et les bougies répandaient dans la pièce basse une lueur mélancolique.
Célestin regardait d’une façon singulière, la jeune malade dont le visage livide émergeait de l’oreiller aux grandes fleurs bleues. Moi je priais ; mais je ne priais pas sans distractions. Je songeais à la masure et au païen.
Tout à coup la moribonde se dressa sur sa couche et jeta un cri :
— J’ai peur !
Le prêtre la calma avec des paroles onctueuses. Un instant après, elle ajouta :
— Il compte son or sous la pierre du foyer.
Tout le monde chuchotait :
— Elle est folle ! elle est folle !
La mère Fanfan, qui se trouvait près de moi, me poussa du coude :
— Je vous le disais, il y en a de l’or.
Quand le curé sortit de la maison, la malade reposait tranquillement :
— Un ébranlement du système nerveux, fit-il ; pas dangereux. Pour la raison, peut-être, pas pour la vie.
†††
Nous causâmes un instant avec le père Lépire, le meunier, et d’autres personnes du voisinage, puis nous leur souhaitâmes le bonsoir, tout en les invitant à jeter un coup d’œil sur le bel oiseau que nous avions abattu.
La mère Fanfan sortait :
— Où est-il votre bel oiseau, fit-elle ?
— Là, sur le perron.
Elle regardait partout d’un œil furetant :
— Il n’y a pas une plume seulement, reprit-elle.
L’oiseau était, en effet, parti.
La vieille ajouta :
— Bien certain qu’il a regagné la masure.
— Je le retrouverai bien, dit Célestin.
Et nous partîmes un peu interloqués.
Au faîte de l’escarpement, les cimes des sapins et des épinettes, encore illuminées des feux du crépuscule, étaient semblables à des bouquets gigantesques. Au fond, dans l’ombre qui s’épaississait, l’eau coulait tapageuse, avec des flocons d’écume, et les broussailles qui se penchaient sur elle tout le long de la rive lui faisaient comme une bordure de deuil. Nous remontâmes à petits pas, dans le sable fuyant, la côte où serpentait la route. Rendus au sentier qui conduit à la masure, Célestin me dit :
— Viens-tu ?
Je n’y tenais pas, mais une fausse honte me fit répondre :
— Si tu n’as pas peur.
Il éclata de rire. Nous nous enfonçâmes dans un chemin tortueux, étroit, sombre, en écartant des mains les branches des aunes et des noisetiers qui nous barraient le passage. Il marchait vite, voulant me prouver qu’il n’avait point peur. Comme nous arrivions devant le seuil démantibulé, un cri lugubre : « Hou, hou, hou ! » réveilla la solitude, et un gros oiseau apparut sur la cheminée de la maison.
— Le hibou à la mère Fanfan, dis-je, en m’efforçant de rire.
Et Célestin ajouta :
— Un hibou qui ne meurt point, comme la vache dont parlaient les notaires d’antan, dans les donations entre vifs.
Et tout en disant cela, il épaula son arme. Le coup partit, l’oiseau aussi. La détonation roula sinistre sous le dôme de la forêt ; l’oiseau décrivit un cercle noir dans la pénombre, et ses ailes lentes et larges s’agitèrent sans bruit dans l’air immobile. Puis il plongea dans la cheminée, et se prit à ululer d’une façon plaintive comme la première fois.
— Il doit être blessé, fit Célestin. Entrons ; je le dénicherai bien.
Nous improvisons un flambeau d’écorce, et nous pénétrons dans la maison en ruine. Le bruit sourd d’un vol de chauve-souris s’éleva de tous les coins, et nous vîmes des ailes nues s’agiter froides et molles autour de nos têtes. Les nocturnes habitants de ces lieux s’indignaient de notre témérité, ou se laissaient éblouir par la flamme qui sortait tout à coup des ténèbres.
En face du foyer refroidi, il y avait des branches de sapin. C’était un lit où l’on pouvait dormir. L’odeur du sapin a quelque chose d’enivrant ; elle calme la fatigue comme l’arôme du pavot, et elle réveille des songes agréables comme une bouffée d’opium. Quelques-unes de ces branches desséchées et couleur de rouille faisaient ressortir le vert sombre des branches nouvellement apportées.
Il n’était pas gai de demeurer ainsi plongés dans l’obscurité, sous les plafonds humides, parmi les hôtes sauvages de la masure, en face de cette hideuse cheminée où se dégourdissait toute la gente redoutable qui fait de la nuit ses délices et des décombres sa retraite préférée.
Nous jetons dans le foyer quelques branches sèches et nous nous amusons à voir la flamme tordre les ramilles en spirales ardentes, et à écouter le crépitement joyeux des feuilles résineuses. Soudain voici que nous apercevons, juché sur la crémaillère enfumée, le long de la paroi couverte de suie, un peu en arrière du feu, le hibou fantastique qui nous a salué tout à l’heure. Ses yeux étincellent comme des topazes, dans les deux cercles de plumes grises qui lui étoilent la tête, et son bec crochu, fermé serré, lui donne un air très méchant.
Il nous regardait.
— Tue-le, c’est le moment, dis-je à mon ami.
Il me répond qu’il va le prendre vivant. Et aussitôt il s’avance vers la cheminée. Je fais de même, tout prêt à l’aider, car il n’était pas aisé de se rendre maître du morose oiseau de nuit, sans recevoir quelques baisers de son bec dur et quelques égratignures de ses griffes acérées.
— Je vais le saisir par le cou, prends-le par les pattes, ordonne-t-il.
Le hibou ne remuait pas. Il nous regardait toujours d’un air de défi qui n’était nullement rassurant. La flamme se repliait comme pour mourir ; la lueur se tamisait comme si elle eût passé dans une brume froide ; le foyer avait des ombres singulières qui dansaient au-dessus de la cendre. Le hibou paraissait grossir.
— Il est énorme, observai-je.
— Je n’en ai jamais vu d’aussi gros, répondit Célestin.
Nous nous avancions les mains tendues. Célestin regardait le cou renflé de l’oiseau redoutable, moi j’avais les yeux fixés sur ses pattes.
— Mais il grossit toujours ! repris-je épouvanté.
Ses griffes paraissaient enfoncées dans le bois enfumé de la crémaillère, et le bec s’entrouvrait menaçant. Nous étions tout prêts, et il ne pouvait nous échapper. Un hibou, ça ne s’élance pas avec la vivacité d’un oiseau-mouche. Et puis, il ne pourrait seulement pas déployer ses ailes dans cet antre étroit. Célestin fit un mouvement brusque pour lui saisir le cou, et il ne saisit rien. Je fis la même chose pour les serres, et mes mains restèrent vides. Une sueur froide mouilla nos fronts.
— C’est étrange, murmurai-je en reculant.
— Il y a du diable, s’écria Célestin qui se fâchait.
Il était un peu en colère, Graindamour, et entêté aussi.
Nous jetâmes des branches dans le foyer, car nous avions peur des ténèbres maintenant.
— Allons-nous-en, repris-je, nous reviendrons demain dans la journée.
— Je suis venu, je reste, répondit mon compagnon.
Il n’avait pas fini de parler qu’un long gémissement monta du fond de l’âtre. On aurait dit qu’une voix dolente sortait du milieu des flammes. Nous nous regardons avec terreur.
Alors on entend un son argentin, le son des pièces de monnaie qui tombent les unes sur les autres, puis une voix chevrotante se met à compter :
— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix…
Cela ne finissait plus. Ensuite, quand la voix eut compté jusqu’à mille, il se fit un bruit étrange, tantôt clair, tantôt sonore, comme si une main fiévreuse avait brassé toutes les pièces d’argent, et un rire aigu, saccadé, s’élança comme un jet de feu dans la cheminée.
Nous pensions au récit de la mère Fanfan et à toutes les histoires de revenants qui se racontent sous le chaume.
— Nous ne pouvons rien contre les esprits, observai-je, nous parlerons de cela au curé.
Célestin ne me répondit pas, je vis qu’il était furieux. Il souleva la trappe de la cave et cria :
— Donne-moi mon fusil. S’il y a un homme ici, qu’il parle ou je fais feu, reprit-il, et si je tue…
Le silence demeura profond, effrayant.
— Pas de réponse ? tant pis !
Il s’arme de son fusil et lâche la détente. Le coup était dirigé vers la cheminée. Le rire recommença amer et moqueur, comme un hoquet de damné.
— Je m’en vais, lui dis-je épouvanté.
— Attends un peu.
Il prend une poignée de rameaux secs, y met le feu et les jette dans la cave. Tout le dessous du plancher à demi-pourri s’éclaire, et de ce trou infect, longtemps fermé, s’exhale un relent de crudité et de mauvaise odeur. Des toiles d’araignée, pendaient comme des crêpes funèbres aux angles des poutres rongées par la vétusté. Des rats épouvantés de tant de lumière s’enfoncèrent dans leurs cachettes profondes, et un crapaud qui sautait lourdement sur le sol fangeux s’arrêta tout à coup, gonflant son ventre blanc et son dos grisâtre émaillé de verrues. Il fixa sur nous, avec une troublante mélancolie, ses deux beaux yeux noirs cerclés d’or, ses yeux ronds, veloutés, brillants comme des perles sans prix.
— Il n’y a personne, observa Célestin ; sortons.
Je profitai de cette heureuse disposition de mon ami pour me précipiter dehors.
Nous partîmes.
— Veux-tu revenir avec moi, demain ? me demanda-t-il, quand nous fûmes sur la route.
Je lui répondis que j’en avais assez. Il me recommanda beaucoup de ne parler de rien. Il avait son idée. Je promis le secret et le gardai fidèlement. Vous êtes les premiers, chers lecteurs, à qui je le révèle.
Vous allez me dire, sans doute, que vous ne voyez pas en quoi mon ami a été plus heureux que moi. C’est vrai. Un peu de patience, le spectre de Babylas vous le dira demain.
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