Chapitre 2 Le spectre de Babylas
Elle longeait, d’un pas indécis, le chemin poussiéreux qui passe comme un rayon de lumière blanche à travers les chênes sombres de la rive. Parfois elle s’arrêtait, la tête penchée dans une réflexion amère, ne s’occupant ni des bruits de la route, ni des appels de la prairie, ni du murmure des eaux. Parfois aussi, les yeux levés vers le ciel, elle parlait d’une voix dolente et charmeuse, en décrivant de la main des gestes gracieux.
Elle n’était plus jeune, et ses cheveux grisonnaient, frisottés avec une certaine coquetterie sur son front hâlé. Elle n’avait pas de rides, mais une joue fraîche encore, des dents blanches et fermes dans leurs alvéoles, et des yeux d’un bleu pâle, où l’éclair de l’intelligence ne s’allumait plus qu’à de rares intervalles.
Elle n’était pas laide non plus, et montrait parfois de l’élégance dans son maintien.
Pauvre Henriette Lépire !…
Il y avait longtemps qu’elle traînait au milieu des siens une existence lamentable. Elle était douce et complaisante. Elle savait encore travailler au « métier » et filer la laine ; mais elle paraissait oublier tout à coup de faire glisser la navette entre les brins croisés de la chaîne, ou de peser du pied sur la pédale du rouet, pour faire tourner le fuseau. Elle éprouvait des joies enfantines qui finissaient souvent dans les pleurs. Elle voyait, dans un monde idéal, des choses qui la transportaient de plaisir ou d’horreur ; elle entendait des chants qui la ravissaient ou des lamentations qui la navraient douloureusement.
Le jour où nous la rencontrâmes, Célestin Graindamour et moi, elle était dans un moment de calme et douce tristesse. En nous apercevant elle sortit de son rêve et vint à nous.
— C’est le païen qui m’a tuée, dit-elle… Il avait pris la forme d’un hibou pour me parler. Je lui pardonne le mal qu’il m’a fait, car je suis au ciel.
Et elle se mit à chanter.
— Henriette, dit Célestin, te souviens-tu des jours de notre jeunesse ? de nos veillées, l’hiver ? de nos danses, l’été, autour de la grosse gerbe ?
Elle porta la main à son front et parut chercher.
— Oh ! oui, reprit-elle vivement ; tu m’aimais en ce temps-là.
— Je t’aimais, dit Célestin ; et si tu n’es pas ma femme, c’est que le bon Dieu ne l’a pas voulu.
— Ne parlons plus d’amour, car je suis morte. J’ai beaucoup souffert, mais aujourd’hui je ne souffre plus, je n’ai plus de corps.
— Depuis combien de temps êtes-vous morte ? lui demandai-je.
— Je n’ai pas compté les jours, parce qu’ici le soleil ne se couche jamais.
— Et pourquoi êtes-vous morte, vous, jeune et belle ?
— Pour laisser la place à la petite Irénée Caron.
La petite Iréné Caron, c’était la femme de Célestin. Nous partîmes d’un éclat de rire.
— As-tu encore peur de mes écus blancs ? demanda Graindamour, en tirant de son gousset quelques pièces d’argent.
La malheureuse fille pâlit tout à coup. Elle regardait les écus avec une fixité inquiétante comme si elle eût vu s’y dessiner des figures extraordinaires. Soudain, elle repoussa la main de Célestin et s’enfuit en criant :
— J’ai peur ! j’ai peur ! j’ai peur !
— Pauvre Henriette ! soupira mon ami. Après une minute, il ajouta :
— Il n’y a pas au monde d’arme plus redoutable que la langue.
Je plaçai là un gros point d’interrogation. Fais de même, ami lecteur.
†††
Nous ne nous étions pas vus, Célestin et moi, depuis vingt ans ou plus. La dernière fois, c’était dans la maison hantée, sous le bois du moulin, où nous avions ressenti les frissons d’une grande épouvante. Moi du moins. Il devait y revenir le lendemain. Moi, le lendemain, je partis pour Québec, où je ne songeai guère, durant un quart de siècle environ, à la maison hantée. Je n’y songeai même pas du tout.
Me rappelant la grande frayeur de la pauvre Henriette Lépire, à la vue des pièces d’argent qu’il avait fait miroiter à ses yeux, Célestin me dit :
— Tu vas comprendre. Au reste, tu connais le monde mieux que je ne le connais moi-même, et tu sais avec quel plaisir il pratique la médisance et la calomnie. On dirait qu’il n’y a qu’une certaine somme de vertus à se partager, et que plus il y en a ici, moins il y en a là.
— À propos de quoi cette tirade ?
— Parce que l’infortunée que tu viens de voir a été calomniée, et que des gens implacables la montrent encore du doigt en disant : « C’est une punition. »
— Je sais, répondis-je, que nos gens aiment à faire intervenir Dieu dans leurs petites affaires. Ils rétrécissent beaucoup le cercle de notre liberté. Quand ils ne vivent pas en bon compagnonnage avec le ciel, ils deviennent fatalistes, et disent en branlant la tête : « Cela devait arriver. »
— Te souviens-tu de la mère Fanfan ? demanda mon ami.
— Parfaitement ; nous l’avons rencontrée ici, tout près, le soir de l’apparition de ce damné hibou dans la masure.
— Te rappelles-tu une parole malheureuse qu’elle a dite au sujet de Henriette ?
— Pas très bien. Il y avait quelque chose qui ressemblait à un rendez-vous. Quelque chose comme cela.
— Rien de tel. C’est la vieille Fanfan qui répétait ce qu’elle avait entendu dire ; elle manquait à la charité.
— Elle en a laissé entendre plus qu’elle n’en a dit, observai-je. Infortunée jeune fille, repris-je, je regrette de t’avoir calomniée… par pensée. Et j’ai aussi terni alors, en mon for intérieur, la réputation sans tache de mon meilleur ami.
Célestin me dit en souriant qu’il me pardonnait.
— N’a-t-elle donc jamais recouvré la raison ? lui demandai-je.
— Si, si, et pendant une année je lui ai fait ma cour régulièrement.
Il ajouta, une minute après :
— Je devais l’épouser. Elle m’avait aimé quand j’étais pauvre, je lui restai fidèle quand je fus riche.
— Riche, toi ? m’écriai-je. Comment cela ?
— Attends un peu, tu vas le savoir, fit-il en se rengorgeant.
— Chanceux, va !
— Tu ne devines pas ?
— Deviner ?… Il y a bien des moyens de faire fortune… Non, pourtant, puisqu’il y a tant de déshérités. La fortune, c’est un coup du hasard. C’est une coquette qui fuit quand on veut l’étreindre, et qui vient quand on est endormi.
Tout en disant ces choses du bout des lèvres, je cherchais. Soudain un souvenir remonta du passé, comme un éclair qui sort de la nue.
— La maison hantée !… Un trésor ! fis-je vivement.
— Un trésor, en effet, dit mon compagnon. Ces pièces d’argent que le spectre comptait, et dont le tintement clair le faisait rire. Je te révélerai tout. Pour le moment, tu vas apprendre comment ont fini mes premières amours.
L’époque de mon mariage avec Henriette était fixée. Ce devait être après les récoltes. Nous avions une bonne quinzaine de répit, en ce temps-là, entre les récoltes et les guérets. Pourtant le grain ne mûrissait pas aussitôt qu’aujourd’hui.
— Et l’on semait moins, ajoutai-je, pour dire quelque chose.
— Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on travaillait moins vite. Il fallait couper le grain à la faucille ou au « javelier ».
— Et maintenant vous vous promenez dans vos champs, commodément assis sur vos faucheuses ou vos râteaux.
— C’est le progrès.
— C’est le progrès, mais ce n’est pas la richesse. Ce n’est qu’un déplacement de forces, et il y a souffrance partout en attendant que l’équilibre se rétablisse. Quand cinq moissonneurs promenaient le « javelier » dans les grands blés, ou liaient les gerbes pesantes, ou conduisaient à la grange les charrettes aux larges roues, il y avait du pain dans cinq familles.
J’étais pour continuer sur ce ton ; il me dit brusquement :
— À qui la faute ?… Tous nos bras s’en vont à la manufacture.
Et c’était vrai.
Aujourd’hui encore, ne dirait-on pas que les jeunes gens rougissent de conduire la charrue et d’ensemencer le champ qui a nourri leurs pères ? Le travail rude et noble du défricheur leur fait peur. Ont-il donc perdu toute virilité ? Ils s’en vont à la ville, ils s’en vont aux États-Unis surtout, et là, jetant aux quatre vents leur sotte fierté, ils se font valets et ne reculent devant aucune humiliation.
Les bras sont peut-être moins fatigués, le soir venu, mais les cœurs sont moins allègres, assurément.
On se grise au son des pièces blanches que l’on compte chaque semaine, et la main ne se ferme pas pour les retenir.
On oublie que ce n’est pas en gagnant beaucoup que l’on s’enrichit, mais que c’est en dépensant peu.
— Tous nos bras s’en vont à la manufacture !…
Frappé de la remarque opportune et réitérée de mon ami, je m’écriai :
— L’amour de la vie libre, loin du foyer paternel, prépare pourtant de lourdes chaînes aux enfants trop émancipés !
Le patriotisme, cette religion humaine, sœur bien aimée de la religion divine, le patriotisme sent faiblir l’élan qui l’emportait, et l’oubli des exigences sévères de la morale amène la mollesse du caractère.
On ne prie pas, et le flambeau de la foi s’éteint vite quand il n’est pas ranimé par le souffle sacré de la prière.
Certes ! loin de la maison des vieux parents, ou loin du soleil de la patrie, toutes les énergies ne s’étiolent point, tous les beaux sentiments ne sont pas inconnus, tous les nobles désirs ne sont pas vains, tous les fruits du labeur ne sont pas perdus. Il y a des efforts qui triomphent, des volontés qui sont invincibles, des souvenirs qui ne meurent point, des croyances qui ne se laissent pas éconduire du sanctuaire intime ; mais les naufrages sont fréquents sur l’invisible et tempétueux océan où voguent les âmes ; ils sont fréquents surtout lorsque ce port béni que l’on appelle la patrie ou le foyer est descendu sous les brumes d’un horizon lointain.
— Une belle tirade, interrompit mon ami, c’est dommage que ta voix se perde dans la solitude des champs.
— Parlons quand même, répondis-je, disons ce qu’il faut dire. Qui sait si les échos ne porteront pas nos paroles aux défricheurs de là-bas ou de l’avenir. Mais je veux bien me taire et t’écouter.
Et il reprit :
— Je songeais depuis longtemps à fiancer Henriette. Je voulais lui donner un anneau d’or et une bague ornée d’une belle pierre. Nous nous rendîmes à la ville ensemble, par le bateau. C’était un lundi. Je m’en souviendrai toujours.
Elle paraissait joyeuse et parlait volontiers de l’avenir heureux qui se levait devant elle. Le passé ne l’effrayait plus. Elle le voyait avec calme s’éloigner et se perdre en l’abîme qui s’ouvre éternellement derrière nous.
Le bateau accosta le quai, vers les cinq heures du soir, et nous débarquâmes avec la foule des passagers, par l’étroite passerelle où se précipitaient les cochers, les parents et les amis des passagers.
Une pieuse coutume appelait alors à l’humble église de Notre-Dame-des-Victoires, les « habitants » qui venaient au marché ; et souvent la célèbre petite nef avait peine à contenir la multitude dévote. C’était un va-et-vient continuel. La porte roulait toujours sur ses gonds et le bénitier était mis à sec.
Après une bonne prière, on étalait ses denrées sur le pavé des halles et l’on guettait l’acheteur. Les choses se passent encore un peu comme cela aujourd’hui. On va parfois à l’église faire une prière avant de mettre en vente sa marchandise. Cela ne veut pas dire que l’acheteur doit fermer les yeux et payer le prix demandé tout d’abord. Nos cultivateurs sont malins, et ce n’est pas sans raison qu’ils essaient de mettre ainsi de leur côté la bonne Vierge Marie.
Nous allâmes tous deux, elle et moi, nous agenouiller devant le saint autel, parmi les nôtres. Nous sortîmes peu après l’âme en paix, et remplis des plus douces espérances. Nul ne sait ce que lui apporte l’heure qui va sonner.
Voilà que nous nous arrêtons bientôt devant une vitrine étincelante. Le rayonnement des joyaux nous captivait.
— Vrais ou faux, ajoutai-je encore, car ce n’est qu’à l’épreuve que l’on connaît la valeur d’une chose… ou d’un homme.
Ma sage observation passa inaperçue.
Nous entrons tout émus. Moi, je redoutais un peu les prix, elle, ma libéralité. Elle resta toute confuse lorsque je lui dis de choisir. Elle n’osait. Le bijoutier aidant, elle finit par se décider. Si tu avais vu le regard d’amour et de reconnaissance dont elle m’enveloppa !
— Tiens ! elle était femme, et jamais une femme n’enveloppe…
Inutile de continuer, il ne m’écoutait pas plus qu’auparavant.
— Quand vint le moment d’acquitter la note, dit-il, je tirai de mon gousset une poignée de pièces blanches. Le marchand eut un sourire de satisfaction. Ma fiancée leva les yeux de dessus ses joyaux, et les porta machinalement vers mes bons vieux écus.
Je les empilais en les comptant avec lenteur, par plaisir et pour ne pas me tromper. Sentant son regard peser sur mon trésor et sur moi tour à tour, je me détournai un peu pour lui sourire. Elle était d’une pâleur affreuse.
Qu’as-tu donc ? lui demandai-je tout surpris.
Elle ne répondit rien. Le marchand courut chercher un peu d’eau froide. Il pensait qu’elle allait s’évanouir. Je le croyais aussi.
— Oh ! ces figures !… ces monstres !… fit-elle alors, les yeux hagards, la bouche stupidement ouverte. Ils veulent m’ôter mes bijoux !… Allons-nous-en !… J’ai peur ! j’ai peur ! j’ai peur !…
Elle était redevenue folle. Cette fois, il n’y eut plus de remède, et je dus l’oublier.
†††
Nous avions marché longtemps en causant ainsi, et nous suivions maintenant la route de la Pinière, qui relie le chemin du moulin à celui de la grande côte, le long du fleuve. Nous nous laissâmes tomber sous un bouquet de trembles, auprès d’une mare calme où des araignées d’eau, sveltes et légères, se jouaient à l’envi, entremêlant comme des arabesques, sur la surface huileuse, de petits sillons frémissants qui s’effaçaient aussitôt.
Là-bas, vers le nord, le grand fleuve endormi paraissait un lac d’argent dans les longues échancrures de ses côtes sombres, et les arbres des bords se découpaient comme une couronne royale sur le fond éclatant des eaux et du ciel. Le soir arrivait et les oiseaux remplissaient l’air de leurs cris d’allégresse. Pourtant, on aurait dit qu’il y avait des plaintes au milieu de ce concert d’amour. Mais non, les oiseaux qui souffrent ne chantent pas, et l’homme seul peut trouver la consolation en chantant ses douleurs. Il a le souvenir et l’espérance ; il a surtout son âme et Dieu.
Tout à coup, dans le lointain de la forêt, un gémissement prolongé s’éleva. Nous nous regardâmes un peu surpris et la même parole nous échappa.
— Le hibou !
Nous l’écoutâmes avec émotion. Il ululait d’une voix lugubre, et des échos non moins lugubres lui répondaient des bords escarpés de la rivière.
— Je ne sais pas s’il est réel, celui-là, fit Célestin en se levant.
Et ses regards demeurèrent longtemps fixés vers l’endroit de la forêt où se trouvait jadis la maison hantée, et l’on eût dit qu’il revoyait une horrible scène du passé.
Nous nous éloignâmes de la mare dormante et des trembles palpitants. Sur la route quelques chariots passaient, chargés d’écorce de pruche pour les tanneries.
— Et ta fortune, demandai-je à mon ami, d’où vient-elle donc ? Il me tarde de le savoir.
— Il n’a tenu qu’à toi, mon cher, de la partager, me répondit-il.
Pendant que je me plongeais dans l’étonnement, il continua.
— Te souviens-tu que je t’ai dit en sortant de la masure : « Veux-tu revenir demain ? » et que tu m’as répondu : « Merci bien, j’en ai assez. » T’en souviens-tu ?… Je voulais en avoir le cœur net, de cette apparition. Je n’étais pas très rassuré, cependant, et je sentais des frissons courir sur mon épiderme. Je me disais, pour soutenir mon courage, qu’on n’a jamais vu les morts faire du mal aux vivants. Il fallait y aller bravement, et ne pas se laisser effrayer par les cris, les plaintes ou les rires d’un fantôme. Et, s’il y avait de l’or, comme je serais récompensé !
— Et tu t’en es allé seul, le matin, fouiller cette cave maudite ?
— Seul, sans doute. Au reste, que feraient dix hommes contre un spectre ?
Je partis en voiture dès les premières lueurs du jour. Je ne voulais pas éveiller la curiosité. Le monde jase toujours assez.
J’apportais une bêche, une pioche, une hache. Je m’étudiais à demeurer ferme. Des rires, des cris, des plaintes, cela ne fait pas mal, que je me disais toujours.
Je ne rencontrai personne. Mais quand je passai devant la maison d’Alphée Gagnon, tout près du bois, le vieux Élisée rentrait d’une joyeuse sauterie, le violon sous le bras.
— Où vas-tu si matin ? me cria-t-il.
— Faire danser le diable. Et toi, d’où viens-tu ?
— De faire danser la jeunesse.
Il me dit autre chose, mais mon cheval trottait dru, mes instruments de fer sonnaient fort, et je ne compris pas.
Je cachai mon attelage à cinquante pas du chemin, sous les broussailles, et, mes outils sur l’épaule, je me dirigeai vers la maison hantée. Vrai, le cœur me battait vaillamment. Je me disais, pour me rassurer, que l’on n’entendait rien, peut-être, durant le jour. La lumière, ça dissipe bien des mystères, et les ténèbres, ça cache bien des supercheries. Et puis, les trépassés ne sont pas libres de laisser comme cela, à chaque instant leur nouvel emploi, pour venir ennuyer les vivants.
Le vieux plancher craqua sinistrement sous mes pieds. La porte de la cuisine était fermée ; nous l’avions laissée ouverte, si je me souviens bien.
— Je ne sais, dis-je, en l’interrompant, je sortis le premier, sans regarder en arrière. Je pensais à la femme de Loth.
— J’ai toujours admiré ta prudence… et ta galanterie, me dit-il d’un ton sarcastique. Et il continua :
Je fis tourner la porte sur ses vieux gonds rouillés, et je me trouvai devant un feu de cheminée qui flambait à merveille.
— Diable ! pensai-je, il y a quelqu’un ici.
Te le dirai-je ? Je crus un moment que c’était toi, que j’étais devancé, joué. J’appelai, rien ne répondit. Je m’approchai du foyer. La flamme montait sans pétillement et sans chaleur. Il n’y avait qu’un peu de cendre sur la pierre. Je ne pus me défendre d’un grand saisissement, et je compris que la lutte allait être sérieuse.
Je fis le signe de la croix et le feu mystérieux s’éteignit aussitôt. Cela me rendit le courage. Avec ma bêche, j’enlevai la cendre et mis à nu la large pierre de l’âtre. Alors, j’entendis derrière moi un bruit de pieds lourds qui tombaient en mesure sur les planches vermoulues, comme dans une ronde infernale. Je me détournai vivement et ne vis rien.
Je voulus reprendre ma besogne hardie, mais la cendre maudite était revenue sur le foyer, et elle paraissait rouge de sang. Je sentis un accès de colère me monter au cerveau. Je saisis ma hache et me mis à frapper de grands coups sur la pierre plate qui formait le fond de la cheminée. Je n’entendis pas résonner la pierre, mais j’entendis des cris épouvantables, comme doivent en pousser les malheureux qu’on assassine. Je ne me laissai pas effrayer. Une espèce de fureur me possédait et je ne craignais ni Dieu ni diable.
La pierre se fendit et j’en tirai les morceaux avec ma pioche. C’est-à-dire que j’en tirai un morceau ; les autres tombèrent dans une cavité noire, étroite, horrible. Qu’y avait-il là ? Je ne pouvais voir. Une clameur stridente monte de cette cave obscure ; j’entends un cliquetis d’ossements secs qui paraissent se chercher et s’unir ; puis un spectre blanc, petit comme un rachitique, avec des trous noirs à la place des yeux, du nez et de la bouche m’apparaît tout à coup. Je recule d’épouvante.
— Pourquoi me troubles-tu dans mon enfer ? vocifère-t-il, de sa bouche sans langue ni lèvres.
L’assurance et le sang-froid me reviennent à cette question :
— Qui es-tu ? lui demandai-je.
Tous ses os trépignèrent et claquèrent comme des castagnettes infernales.
— Parle, au nom de Dieu.
— Babylas, l’hôtelier.
— Babylas ?… Un Grec ?…
— On m’appelait ainsi, mais j’ignore où j’ai vu le jour.
— Et pourquoi es-tu damné ?
— Pour avoir tué et volé.
— Quel est ton supplice ?
— Je compte mon or jusqu’à la fin de l’éternité, avec des mains rougies qui laissent tomber une goutte de sang sur chaque pièce brillante.
Il éclata de rire, mais d’un rire si douloureusement épouvantable, et qui me fit tant de mal, que je m’évanouis.
Quand je repris mes sens, je me mis à genoux et priai. Petit à petit, la terreur se dissipa et l’audace revint.
— Es-tu là, Babylas ? demandai-je.
Personne ne me répondit. Je ne me déconcertai pas. Je suis curieux et je voulais savoir quelque chose de l’autre monde.
— Babylas, repris-je, par la Vierge Marie, je veux que tu parles.
Il se fit un vacarme épouvantable dans toute la maison, et une voix cria :
— Oh ! ce nom ! ce nom !… Si je pouvais le prononcer, il me semble que mon supplice finirait ! J’essaie, et mes lèvres impures ne peuvent jamais ! Heureux ceux qui le disent souvent pendant leur vie, ils le chantent dans la mort !
— Souffre-t-on beaucoup en enfer ? demandai-je encore.
Il me répondit qu’il y avait des damnés qui s’y trouvaient mieux que sur la terre. Surtout les hommes qui avaient eu des femmes jalouses ou bavardes, et les femmes qui étaient demeurées incomprises ou avaient eu des maris… réfrigérants.
— Et votre peine est éternelle ?
— Éternelle comme Dieu !
— Et toujours la même ?
— Pas pour tous les damnés. Elle peut s’adoucir, mais elle ne finira jamais.
— Les flammes qui vous consument sont-elles plus ardentes que les bûchers allumés par les hommes ?
Il eut un rire sinistre, et il dit :
— Sur la terre, il y a des flammes de toutes sortes, et les plus redoutables sont les flammes allumées par les passions. Il en est de même ici. On brûle de haine, on brûle d’envie, on brûle d’amour. C’est le feu de l’amour qui est le plus dévorant. Les damnés entrevoient Dieu en mourant et se prennent à l’aimer à cause de sa beauté. Dieu les repousse de devant sa face. Sa sainteté ne peut souffrir leurs embrassements impurs. Alors la jalousie et le désespoir se mêlent à l’amour, et le supplice devient indicible. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent sur la terre ? Combien de malheureux dédaignés se consument au feu de leur amour et meurent après un long martyre ! L’homme garde ici ses passions et son caractère.
— Mais le souvenir de Dieu ne suffit-il pas pour vous faire oublier vos douleurs ?
— Et sur la terre, me répond durement le damné, le souvenir d’une femme que vous adorez et qui vous repousse pour aller à un autre, peut-il adoucir votre chagrin ?
— Mais vous paraissez avoir du plaisir à compter votre or, dis-je encore, bien décidé à tout savoir.
— Je hais cet or qui m’a perdu, et je voudrais ne le voir jamais. Dieu le met sous mes yeux et me force à le compter toujours ; c’est un châtiment insupportable. Laissez-moi remplir ma tâche maudite, ajouta-t-il, et ne me troublez plus.
Et il recommença le décompte de ses pièces volées et teintes de sang.
— Encore une question, la dernière, suppliai-je. Dites-moi comment vous pouvez vous reconnaître là-bas ?
— Comme on se reconnaît sur la terre.
— Mais, vous n’avez plus de corps ?
— L’âme garde la forme du corps, ou, plutôt, c’est le corps qui se modèle sur l’âme. Votre esprit voit souvent de ces formes impalpables, mais vous ne pouvez pas communiquer avec elles, à cause de la matière qui vous enveloppe.
Et il se mit à compter de nouveau : « Un, deux, trois, quatre… » et encore, et toujours, et les pièces tombaient les unes sur les autres, avec un tintement funèbre dans l’horrible cheminée.
Je fis de la lumière, et je vis, au fond de la lugubre cachette, un squelette agenouillé sur un tas d’argent. Je pris l’argent et laissai le squelette. N’aurais-tu pas fait de même ?
— Et c’est sur cet argent néfaste qu’Henriette a vu les horreurs qui l’ont rendue folle ? dis-je enfin, à mon ami.
— Bah ! c’était dans son imagination malade.
— Tu sais bien que non. Et tu as perdu cette femme que tu aimais ?
— J’en ai trouvé une autre qui m’aime.
— Heureux mortel, va !
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