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Chapitre 10 En marchant

A l’heure où commence la veillée dans nos campagnes, c’est-à-dire aux dernières lueurs du crépuscule, je m’acheminais vers la demeure d’un vieil ami de ma famille, le père Jean Duval, et en marchant dans la neige épaisse, qui jetait sur la route son manteau de vierge, j’arrangeais, dans mon esprit, le nouveau récit que je devais faire à mes rustiques auditeurs.

Les fenêtres des maisons projetaient un pâle rayonnement dans le brouillard gris. Le vent commençait à souffler, et, dans cette lueur tamisée des fenêtres, la neige tourbillonnait comme une poussière d’argent.

Cependant la plupart des lumières s’éteignirent bientôt, et les maisons parurent de gros points noirs dans une blancheur laiteuse. Puis, le grésil me fouettait la figure, et cela m’ennuyait. J’allongeai le pas afin d’arriver plus tôt. Il fait si bon près du poêle où flambe une écorce saturée de poix, quand dehors souffle la bise mordante. Et puis l’homme supporte mal un petit contretemps ; il se résigne mieux dans l’adversité. Il secouera le faix qui l’embarrasse légèrement, et portera avec courage le fardeau solidement ficelé à son épaule.

Dans son rideau de peupliers sans feuilles, la maison de Jean Duval me parut éclairée comme pour les jours de fête. On m’attendait, sans doute, et c’était en mon honneur que brûlaient tant de bougies. J’en ressentis de l’orgueil, et ma vertu d’humilité reçut une large blessure.

Je secouai la neige qui me couvrait, et, d’une main légèrement frémissante, je soulevai la clenche d’acier. Alors de l’intérieur j’entendis :

— Le voici ! le voici !

— Toujours fidèle à la parole donnée, dis-je en entrant.

La salle, très grande pourtant, contenait à peine la foule curieuse. Évidemment je plaisais et mes récits étaient amusants.

†††

Je venais de fermer mes auteurs classiques, et de suspendre au clou la livrée du séminaire. Je me croyais instruit et je ne savais rien. Les villageois naïfs me regardaient avec une curiosité respectueuse. Ils se disaient entre eux que je comprenais le latin comme un curé, que j’avais lu tous les livres, même les mauvais, et que je serais évêque ou avocat, selon que l’Esprit saint soufflerait en tempête sur mon âme ; ou qu’il me dirigerait dans la voie plus calme de la vie religieuse.

Je devais cette belle réputation à la reconnaissance du maître chantre et de ses subalternes pieux. Un jour, je les avais jetés dans l’étonnement, en leur disant qu’ils parlaient grec toutes les fois qu’ils chantaient le Kyrie eleison de la messe ou le Agios ô Theos du Vendredi saint.

Ils n’en pouvaient croire leurs oreilles.

Je fus obligé d’évoquer l’Hellade et de les promener dans le jardin des racines grecques.

Une promenade qui les a fort intrigués et qui m’a bien amusé… pour la première fois.

Le dimanche qui suivit cette singulière révélation, ils se rendirent tous à l’église et prirent place, avant l’Asperges, dans les premières stalles du chœur. Ils se mirent aussitôt à feuilleter d’une main fébrile leurs manuels de plain-chant, puis s’arrêtèrent soudain, comme fascinés par certains caractères merveilleux.

La messe commença. À l’Introït, ils parurent distraits. Longues et brèves s’envolaient également vite, et le Gloria Patri ne se fit pas attendre. Mais voilà que tout à coup ils prennent un air grave et, fiers de leur science trop longtemps ignorée, ils entonnent le Kyrie avec un ensemble, une force, une chaleur vraiment superbes, tout en regardant le curé du coin de l’œil, comme pour lui dire :

— Qu’en pensez-vous ?… Le grec ça nous connaît, allez !

Ils s’étaient empressés de faire part à leurs familles de cette grande nouvelle, qu’ils parlaient au bon Dieu comme de vrais Grecs, le dimanche, à l’église. Or, quand ils commencèrent le Kyrie, des femmes et des jeunes filles se penchèrent tout émues vers leurs voisines, et chuchotèrent à la fois :

— Écoutez bien, c’est du vrai grec qu’ils chantent.

Et les voisines, ahuries, se tournèrent vers d’autres bancs pour répéter la même chose. Il en fut ainsi d’un siège à l’autre, jusqu’au fond de la nef ; ce bruit de lèvres produisait un singulier murmure :

— Écoutez ! ils chantent du vrai grec !…

— Ils chantent du vrai grec !…

— Chantent du vrai grec !…

— Du vrai grec !…

— Vrai grec !…

— Grec !…

Les chantres avaient dit au Seigneur pour la dernière fois : Eleison ! eleison ! et le curé, distrait par cet inexplicable mouvement des têtes et ce murmure insolite des lèvres, restait cloué sur son siège, oubliant le Dominusvobiscum.

†††

J’aurais dû vous dire, peut-être, que les gens de notre canton me demandaient souvent de leur raconter des histoires. Tantôt ils venaient chez mon père et tantôt j’allais chez eux. Je les amusais surtout de récits anciens qu’ils semblaient préférer.

Sans sortir de son village, on peut ainsi donner aux voyageurs qui viennent de loin, la monnaie de leur pièce.

Parfois ces intéressants messieurs prenaient la parole, et les récits alternaient. Je n’avais pas toujours l’avantage. Ainsi je parlais, un soir, de l’héroïsme de Léonidas et de trois cents Spartiates, aux Thermopyles, dans ce défilé célèbre que les Grecs de nos jours n’ont pu, hélas ! fermer à l’invasion du cimetière et du croissant.

— Bah ! me réplique un de mes vieux auditeurs, les Thermopyles, ce n’est pas plus beau que Châteauguay, et Salaberry vaut peut-être Léonidas…

Savez-vous qu’à Châteauguay nous n’étions que trois cents, nous aussi ?… Trois cents contre sept mille !… Mais nous étions des Voltigeurs !… Oh ! les Voltigeurs, on en parle encore !…

Et mon vieil interlocuteur, se grisant de ses souvenirs héroïques comme d’un vin généreux, continua :

— Les Américains voulaient conquérir le pays, comme cela, sans savoir si la chose nous était agréable. Ils nous auraient fait place dans l’Union et nous aurions eu notre étoile. Une étoile dans la grande constellation américaine, c’était alléchant… Mais il eût fallu renoncer à l’espoir de devenir un peuple à part. Il est vrai que les Anglais faisaient aussi de sérieux efforts pour nous barrer le chemin, et nous empêcher d’arriver jamais à l’indépendance. Ils se disaient nos maîtres et se plaisaient trop souvent à nous faire sentir la pesanteur de leurs bras… Il fallait de la générosité et de l’abnégation pour courir à la défense de leur drapeau. Nous ne voulions pas être Anglais, non plus. Le vieux sang français ne s’était pas refroidi dans nos veines. Il est comme le bon vin, il gagne à vieillir. Quelque chose nous disait d’attendre et d’espérer. C’était sans doute la voix de notre ange gardien, de cet ange fidèle qui jadis suivit la France sur nos bords… Attendons, espérons…

— Allons ! – après une pause – voilà que je m’emballe… Où suis-je rendu ?… Je ne suis plus sur le chemin de Châteauguay… Revenons sur nos pas. Châteauguay !… C’était le vingt-six octobre mille huit cent treize : je m’en souviens comme du premier baiser que j’ai donné à ma chère défunte… Nous avions abattu des arbres pour nous faire un rempart ; nous avions démoli les ponts, pour empêcher les troupes ennemies de franchir la rivière et de s’avancer vers nos beaux villages. Nous étions bien décidés à mourir là, à notre poste, sous les yeux de notre commandant, comme vos gens de l’ancien temps.

Tout à coup voici qu’un long Yankee se détache de l’armée bostonnaise, et s’approche de nous d’un air mystérieux. Il faisait de la main un signe qui voulait dire : Ne tirez pas, mes bons amis. Tout de même, je donne un coup d’œil à mon fusil, pour lui conseiller de se bien comporter. Quand il fut près de nous, le Yankee, il nous demanda d’une voix doucereuse :

— Braves Français, rendez-vous, nous ne vous ferons aucun mal.

— Un Canadien français se rendre, que je réponds, furieux… Tiens ! guette bien !…

Je lui envoie une balle. Il tombe sur la terre qu’il voulait prendre, et c’est la terre qui l’a pris et qui le garde à jamais !…

Ô la belle bataille, après cela !… Ô la belle victoire !… Le Canada est resté anglais… Mais nous sommes restés français !

Le vieux soldat de Salaberry souligna cette dernière parole d’un formidable coup de poing sur la table.

†††

La dernière fois, à tous ces bons citoyens, j’avais parlé des Carthaginois, et cela leur avait plu. Ils les connaissaient un peu, les Carthaginois… Oh ! bien peu. Par une chanson seulement, la chanson que voici :

Les Carthaginois, ces lurons,

À Capoue ont fait les Capons,

S’ils ont été vaincus,

C’est qu’ils ne daignaient plus

Manger à la gamell’, vive le son !

Manger à la gamell’, viv’ le son du chaudron !...

De même, par une chanson aussi, ils savaient que Moïse, retour d’Égypte avec Israël, qui s’amusait, depuis quatre siècles, à peupler les bords du Nil, avait traversé la mer Rouge à pied sec, ou à peu près. En effet la chanson disait :

Il la pas... il la sa,

Il la pas, pas, pas... il la sa, sa, sa,

Il la passa toute

Sans boire une goutte.

Mais le pharaon qui le poursuivait, fâché de voir son empire se dépeupler ainsi, n’eut pas la même chance. Quand il fut entré dans le chemin miraculeux, creusé par la verge de Moïse à travers les profondeurs de la mer, les murailles frémissantes que la main de Dieu retenait, s’ébranlèrent soudain, et l’abîme des eaux se referma. Alors

Il vit pé... il vit rir,

Il vit pé, pé, pé... il vit rir, rir, rir,

Il vit périr vite

Sa phalang’ maudite...

Les entrailles de la terre, mises sous les regards de l’homme par la science moderne, ont vengé la Bible des sarcasmes et des outrages de l’ignare impiété du dernier siècle. Un jour, quand la religion aura besoin d’une preuve nouvelle pour confondre l’incrédule ou raffermir le croyant, Dieu prêtera une nouvelle science à la terre, et les savants fouilleront les entrailles de la mer Rouge pour en tirer les débris de l’armée du pharaon.

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