Chapitre 11 Les marionnettes
Ce soir-là, il était donc entendu que nous devions nous réunir chez le père Jean Duval pour y voir jouer les marionnettes. Mes récits terminés, une douce voix de jeune fille annonça que les marionnettes allaient commencer.
— Ce sont des marionnettes nouvelles, affirma la mère Duval. Elles vont agir comme du vrai monde… Nous allons rire.
— En effet, le monde prête bien à rire, ajoutai-je rudement.
— C’est si drôle du monde si petit, remarqua la jeune fille qui avait hâte de s’amuser.
— Eh ! mademoiselle, repris-je emphatiquement, nous ne paraissons pas plus grands que des marionnettes, quand on nous regarde du haut du clocher. Il n’y a ni petits ni grands ; il n’y a que des comparaisons. La fourmi trouve énorme le joli pied d’enfant qui l’écrase, et l’éléphant trouve bien petit le joli pied qui écrase la fourmi… Tout de même, ajoutai-je d’un ton plus conciliant, cela m’intéressait, je l’avoue, quand j’avais dix ans.
†††
Une petite sonnette « tintina » soudain, annonçant le lever du rideau. Dans un encadrement de tentures rustiques, sur un fond de lumière, apparut une figure large, vieille, bronzée et bien connue. C’était le Muron. On le disait un ancien soldat, mais écumeur de champ de bataille, détrousseur de morts. La femme qui le suivait, la « Muronne », Marie Germain, était une fille de Cap Santé, qu’il avait ensorcelée. Il la battait souvent, mais elle ne pouvait se détacher de lui. Ils avaient vieilli sur le chemin public…
Or, le Muron, l’heureux propriétaire des marionnettes perfectionnées, s’amène.
— Mesdames et messieurs, fit-il d’un ton grave en promenant ses regards satisfaits sur tout l’auditoire curieux, c’est l’heure solennelle qui sonne, soyez attentifs, la représentation va commencer.
Vous allez être surpris des progrès qu’a faits, depuis le siècle dernier, l’industrie des marionnettes. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’un jeu d’enfants et d’un amusement inutile, mais d’une récréation digne des esprits sérieux, et d’un enseignement profitable sous une forme amusante. Par quels moyens sommes-nous arrivés à représenter la société telle qu’elle est ou telle qu’elle sera, c’est notre secret.
Silence et riez bien.
Une petite voix très grêle et qui semblait sortir d’une boîte mal fermée, jeta tout à coup un flot de paroles brèves et vives qui furent entendues jusqu’au fond de la salle.
Tout le monde se mit à rire. Il n’y avait pas de quoi, cependant, comme vous allez voir.
C’était une poupée qui se promenait à pas lents et gesticulait d’une façon tragique. Elle sanglotait parfois et parfois elle s’irritait et faisait des menaces… L’infortunée avait un mari infidèle.
N’est-ce pas la chose la plus invraisemblable ?
Un instant après, un jeune homme s’avança à pas de loup, et lui dit dans un soupir de flûte :
— Je vous adore !
— Je ne vous crois pas !
— Vous êtes ma vie !
— Ma vie, je la garde pour moi !
— Je vous consolerai, cher ange !
— Je ne veux pas être consolée…
Cela, par exemple, c’était bien naturel.
Je ne sais comment finit l’idylle. Une foule survint et la pauvre délaissée se sauva. Le consolateur aussi… par le même chemin.
Une foule qui arriva était composée d’électeurs municipaux. Nous eûmes le spectacle d’une élection à la mairie, dans un centre rural, alors que tous les contribuables pouvaient voter. Tous ces petits hommes de huit à dix pouces de hauteur allaient, venaient, couraient, s’arrêtaient au moyen de ficelles habilement dissimulées, comme dans le monde réel.
Les candidats – il y en avait deux, afin de doubler l’intérêt et de permettre un échange de gracieusetés à l’absinthe –, les candidats vinrent à l’encontre l’un de l’autre. Il est rare, du reste, que deux adversaires tirent dans le même collier. Ils étaient suivis de leurs partisans, et parmi ces partisans à la culotte serrée sur la cuisse, on voyait se déployer des jupons larges et bigarrés. Là aussi, dans ce peuple de carton, l’émancipation de la femme jetait ses racines.
Une invraisemblance !
Les deux partis se rencontrèrent au milieu de la place. Ils paraissaient également forts. Une boîte d’allumettes servit d’estrade. Les candidats, souples comme des acrobates, sautèrent d’un bond sur le couvercle bien assujetti, ne se doutant pas, sans doute, qu’ils s’arrêtaient sur un volcan prêt à se réveiller.
— Messieurs les électeurs, commença le plus âgé, je viens de nouveau solliciter les honneurs de la mairie. Vous n’ignorez pas que j’ai occupé pendant trois ans déjà le fauteuil civique.
J’ai travaillé, selon mes forces et mon intelligence à l’agrandissement et au bonheur de notre municipalité… Vos intérêts sont les miens et mes espérances sont les vôtres… J’ai comme vous toutes les intentions honnêtes et toutes les ambitions légitimes. Je compte sur votre bienveillance, comptez sur mon extrême désir de vous être utile.
Je vous dirai d’abord que j’aime le progrès et que je ne marche pas à reculons. C’est par les municipalités surtout que le peuple est gouverné. Si elles sont bien administrées le pays le sera aussi. Il le sera surtout si vous placez au timon des affaires des hommes déjà éprouvés ; car ceux qui sont habiles dans les petites choses le sont de même dans les grandes.
Il est bien malaisé de rendre justice à chacun, si l’on arrive au pouvoir sans avoir une connaissance intime des humbles et des malheureux. En effet, lorsqu’on est placé haut on voit moins à ses pieds que dans le lointain. Il n’est pas inutile cependant de regarder loin, puisque si vous marchez tête basse, vous arrivez à l’abîme sans le voir.
On dit que j’ai de l’ambition, que je cherche à m’élever… N’ayez pas peur de vous élever ; il se trouvera toujours des gens au-dessus de vous que vous ne pourrez atteindre, et qui vous feront comprendre votre impuissance.
Les municipalités ont besoin des lumières de la science pour devenir florissantes. Il faut qu’on leur parle, il faut qu’elles apprennent. Or, le meilleur moyen de parler pour être entendu de tout le monde, c’est de parler dans les journaux. La gazette est le porte-voix de tous les ouvriers de la pensée, et elle jette aux quatre vents du ciel toutes les audaces de l’esprit humain. Le journaliste sait tout ou feint de tout savoir, ce qui est à peu près la même chose. Nous devons donc recevoir les journaux, et forcer le gouvernement à les payer. C’est le meilleur système d’économie sociale, et le moyen le plus expéditif de relever la nation. Puis il faut tout lire dans un journal, tout depuis le nom jusqu’aux conditions d’abonnement exclusivement, en passant par les guérisons miraculeuses de la réclame, les mariages qui sont un prétexte pour étaler sans pudeur la toilette de la mariée et les innombrables cadeaux des innombrables amis, les naissances où les parrains et marraines viennent saluer le public, et les enterrements qui se changent en parties de plaisir.
On gagne toujours quelque chose à lire, même à lire des livres du terroir ; mais en retour on perd souvent à parler, même quand on parle pour dire des vérités. Et je vais me taire.
Encore un mot pourtant. Je favorise les cercles agricoles et je vous conseille d’en faire partie. On y apprend à cultiver la terre avec intelligence, à faire pousser des légumes nourrissants et des grains qui valent mieux que la poussière d’or de la Californie. Dans la plupart des autres cercles on apprend à cultiver l’ivrognerie et le jeu, deux plantes dont les épines sont cruelles et les parfums dangereux.
Les travaux de la voierie étaient négligés. Chacun, comme vous le savez, devait y mettre la main et faire sa part. Or tous attendaient après chacun et personne ne commençait. On se décharge aisément, voyez-vous, d’une obligation partagée. Le Conseil municipal s’est fait votre serviteur et il a agi. Maintenant vous marchez d’un pied ferme sur de larges trottoirs, et vous ne crottez plus vos souliers. Plusieurs sont fâchés de cela. Ils disent que la boue ne salit que la chaussure, et que la brosse rend au cuir son éclat. Ils ne disent pas qui rend au gousset les sous dépensés pour la brosse et le reste.
Aujourd’hui l’eau coule dans les fossés au lieu de dormir dans les ornières, et les chemins sont bons ; les clôtures sont solides, et les béliers en quête d’aventure ne vont plus fourrager le domaine du prochain. Les routes sont comme les rivières. Les unes et les autres font naître la richesse sur leur passage, mais à la condition qu’il n’y ait pas d’écueils dans celles-ci, ni d’ornières dans celles-là. Sur de bons chemins il n’y a ni mauvaises voitures, ni chevaux paresseux. Vos chemins sont beaux, et vous pouvez aller vous promener.
Plusieurs se mirent à crier, pensant qu’il se moquait d’eux. Vous pouvez aller vous promener, cela se dit quand on veut se débarrasser de quelqu’un, c’est une injure. Une bagarre s’ensuivit et les jupons s’enfuirent. La boîte prit feu et ce fut bientôt un sauve-qui-peut général. Le deuxième candidat s’enfuit comme les autres, sans répliquer un mot, ce qui manque de vraisemblance.
Après quelques minutes de repos, le Muron nous présenta une danseuse de l’opéra. Elle avait fait tourner bien des têtes royales par ses pirouettes élégantes et ses grâces incomparables.
Elle arriva leste et pimpante sur le parquet luisant. Le parquet, c’était toujours la table. Elle était légèrement vêtue, la petite danseuse, mais il paraît que c’est mieux ainsi pour dégager les mouvements et déployer de la souplesse. La robe semblait ne commencer nulle part et finir partout, mais on distinguait assez un maillot rose et un soulier mignon. Au reste, elle était si petite.
L’orchestre, une flûte champêtre comme Tityre et Mélibée savaient en faire, égrena sans mesure une averse de notes éveillées, et les petits pieds de la petite créature s’agitèrent fort adroitement, avançant, reculant, glissant, sautant, sautant surtout. Puis, finalement, la danseuse pirouetta, selon la parole du Muron, comme on pirouette sur les parquets cirés des grands opéras. Mais aucune tête ne tourna. Il est vrai qu’il n’y avait là que de bonnes têtes « d’habitants. »
Après cela, un petit salon tout intime s’ouvrit sous nos yeux, et nous vîmes, là encore, un spectacle assez amusant, pas commun du tout, et qui ne se trouve guère que dans l’imagination des romanciers.
Quelques tables rondes et beaucoup de chaises vernies meublaient ce petit salon. Sur les tables, il y avait des tapis verts, et sur les tapis verts, des jetons d’ivoire. Assises autour de ces tables, des femmes élégantes tenaient, comme des éventails, dans leurs mains blanches, des cartes chiffrées dans les coins.
Presque toutes fumaient des cigarettes, et, de leurs bouches roses, montaient, sous un souffle légèrement odorant, les molles ondulations d’une fumée grise.
On entendait de toute part le son mat de la monnaie de convention, puis des phrases courtes, des mots pleins de sens pour les initiés, mais absolument vides pour les autres.
— J’y suis.
— De combien ?
— Deux de mieux.
— J’accorde.
— Passe.
— Rien ! rien ! rien !
— Combien de cartes ?
— Une.
— Deux.
— Trois.
— Pas du tout.
— Parlez, maintenant.
Évidemment on jouait le « bluff ».
Cependant, chose singulière et que je n’avais jamais vue chez les joueurs de mon sexe, il régnait là une gaieté bruyante, et les décavées riaient plus fort que les autres. On aurait dit qu’elles jouaient à « qui perd gagne ». Jamais une plainte comme chez les hommes d’autrefois, surtout jamais un juron. On faisait une cagnotte et les jetons d’ivoire tombaient dru dans le plateau destiné à cet objet. Sur les murs de la salle, de distance en distance, des boîtes élégantes se profilaient comme les troncs suggestifs des églises et des chapelles.
Un coucou perché sur une corniche d’ébène, entre deux vases de fleurs, comptait avec une précision de mathématicien, les minutes données au jeu. Quand de sa voix monotone et un peu plaintive il annonça la dizième heure, toutes les dames se levèrent et terminèrent debout la dernière donne.
Puis on fit le bilan.
Les gagnantes, toutes ravies, partirent à la file et se dirigèrent vers les troncs cloués au mur. Chacune, selon sa dévotion, avait son tronc préféré. Un tronc des pauvres, un tronc pour les âmes du purgatoire, un autre pour des messes, un autre encore pour le luminaire, un autre enfin pour le pain de saint Antoine de Padoue, et le reste.
Les pauvres avaient toujours bonne part. Ce soir-là, saint Antoine eut du pain à revendre. Mais les âmes du purgatoire n’éprouvèrent guère d’adoucissement à leurs souffrances.
La cagnotte était destinée aux maris sages, restés au foyer, comme gardiens et pour entretenir le feu. On la tira au sort et la plus haute carte l’emporta. Toutes les dames reprirent en hâte le chemin de leur maison. Et plusieurs disaient, pour s’excuser, que cette manière de faire l’aumône valait bien les bazars et les petits sacs.
Quelques moments plus tard, nous entendîmes, dans les coulisses, une querelle passablement amusante : une querelle de musiciens et de chanteurs. Chose bien incroyable encore et qui ne trouvera que des incrédules. Je vais tout de même vous la raconter.
La scène se passait derrière les rideaux, ce qui la rendait plus piquante. De fait elle le fut. Comme toujours, cependant, le rideau laissait voir ce qu’il aurait dû cacher.
C’était à qui, parmi ces artistes, chanterait ou ne chanterait pas, jouerait ou ne jouerait pas. Chacun voulait donner le morceau de son choix, ou ne donner rien du tout. Il y eut de l’excitation. Le directeur avait beau prier, supplier, gourmander, commander, on lui riait au nez. Il fallait laisser passer l’orage.
L’un offrait du comique, pour faire rire.
L’autre, du tragique, pour faire pleurer.
Celui-ci, un chant patriotique, pour enlever la salle.
Celui-là, une romance sentimentale, pour toucher les cœurs.
Un autre, quelque chose de corsé, de leste, pour…
Un autre encore, du voilé, à cause des jeunes filles.
On parla d’un solo.
Tout le monde voulut donner le solo.
On proposa un duo.
Tout le monde voulut chanter le duo.
Un grand chœur.
Personne ne consentit à en être. Y pensez-vous, un grand chœur ? On entend toutes les voix à la fois, et pas une mieux que les autres.
Une pianiste très brune voulut prendre la place d’une blonde dans un morceau à quatre mains.
— Vous savez bien, répliqua celle-ci, piquée au vif, que j’en vaux deux comme vous.
— Comment cela, mademoiselle ?
— Comment cela ?… parce que je suis une blanche et vous, une noire.
Un violoniste boiteux s’entendit appeler double croche.
On cria à une petite bossue tapageuse :
— Savez-vous la valeur d’une ronde, mademoiselle ?
— Si vous saviez la valeur du silence, vous, répondit-elle.
On reprocha à un jeune ténor ses fréquents soupirs.
Et que sais-je ?
— Mesdames et messieurs, dit enfin le directeur, ahuri, pratiquez davantage, je vous en supplie, les notes d’agrément.
Il en fut ainsi pendant dix longues minutes. Après quoi l’on finit par s’entendre, car l’on n’entendit plus rien.
Nous fûmes témoins, ensuite, d’un autre spectacle assez plaisant aussi. C’était le monde renversé, et la scène se passera vers la fin du siècle prochain. Il ne s’en portera pas plus mal, le monde, et, au lieu d’être à l’envers, il aura peut-être repris sa position normale des premiers jours. Au reste, si c’est un mal, un autre siècle le guérira. Laissons rouler la machine. L’habitude de voir un défaut rend indulgent ; mais l’on finit souvent, hélas ! par douter d’une vérité qui est sans cesse souffletée.
C’était l’heure de la promenade. Nous vîmes défiler, sur une route imaginaire, de superbes carosses attelés de chevaux richement caparaçonnés. Haut juchés sur leur siège, des cochers coiffés du chapeau de soie, boutons d’or sur la poitrine et galons brillants sur toutes les coutures, conduisaient ces équipages fastueux. Sur la route, des piétons à la mine piteuse, regardaient, d’un œil d’envie, ce déploiement de luxe, et secouaient d’une main encore blanche la poussière des roues qui les éclaboussaient.
Dans ces voitures de gala, il y avait de grandes dames et de gros messieurs. Toutes les dames paraissaient belles ; seulement, les unes ressemblaient au matin et, les autres, au soir. Les unes portaient dans leur chevelure l’or des blondes avoines ; les autres, un léger duvet de neige, ou l’ébène d’une aile de corbeau. Tous les hommes paraissaient polis, mais ils saluaient d’une main lourde et avec un peu de vanité.
C’était le défilé des travailleurs réjouis. C’était, comme disent les envieux, la procession des parvenus.
Il y avait des entrepreneurs de toutes sortes de choses et des négociants en tout genre ; des spéculateurs aux aguets ; des exploiteurs de médecines hardiment patentées ; des ouvriers de toutes les heures ; des cultivateurs, des manufacturiers, des politiqueurs, mais pas un poète, pas un peintre, pas un musicien.
Et ceux qui les regardaient passer, paraissaient n’être plus que le reliquat d’une époque déjà lointaine, et le reste d’un monde ancien. C’était la royauté en habit râpé et sans couronne. Des fils de princes et de ducs, des rejetons de comtes et de barons, des noms jadis retentissants, et autres personnages dans les veines desquels dormait une goutte de sang noble.
Et, parmi ces déchus, plusieurs tenaient à la main des parchemins jaunis qu’ils offraient aux belles ouvrières en landau. Toutes acceptaient, avec un plaisir mal dissimulé, ces titres démodés et vains ; et princes et roturières continuaient leur route ensemble, parchemins contre bourses, dans un curieux tête-à-tête.
Le temps avait marché ; le peuple était devenu souverain. Le travail refaisait le monde et les travailleurs régnaient en maîtres à leur tour. À eux l’or et les richesses ! À eux les plaisirs ! À eux la gloire et les honneurs ! À eux la terre domptée qu’ils mettaient dans le creuset !
Pour combien de temps ?
Voici une autre scène drolatique et, comme les précédentes, tout à fait incroyable. Je vous l’ai dit, c’était le monde à l’envers, que ces marionnettes du Muron.
Les femmes s’étaient émancipées. Elles ne portaient plus le jupon embarrassant, mais le pantalon étroit, la cravate blanche et le jabot de dentelle. Elles s’entraînaient depuis un siècle, et leurs membres délicats avaient pris une vigueur extraordinaire. Les dames faisaient la boxe, jouaient aux quilles, à la crosse, aux palets, et jonglaient avec des haltères de vingt-cinq livres dans leurs salons parfumés.
Les paysannes tenaient les manchons de la charrue, coupaient le blé et creusaient les rigoles à travers les champs moissonnés.
Toutes se complaisaient dans la buée tremblotante d’un café divinement exquis, né de l’union de deux plantes étrangères, l’une de l’Orient et l’autre de l’Occident. Les heureuses mères de famille donnaient, sans honte et sans regret, un lait généreux à leurs vaillants poupons, et les poupons souriaient narquoisement, comme s’ils avaient pu savoir les ruses de leurs belles aïeules, et les illusions des antiques bébés.
L’évolution n’était pas encore parfaite. On aura beau faire, il restera toujours quelque chose de l’œuvre sage du Créateur.
Les hommes, sans ambition désormais, et contents de se reposer d’une lutte tant de fois séculaire, trouvaient tout naturel ce jeu des forces créées. Ils ne fumaient plus, ne buvaient plus, ne jouaient plus, et se laissaient aimer chastement, en riant malicieusement des surprises que l’avenir réservait à d’autres.
Ils se réunissaient encore le soir, de temps à autre, mais pour réciter le chapelet et jouer à la petite brisque, sans enjeu, deux contre deux, à la relève.
Après avoir négligé le salut éternel depuis le commencement des temps, ils négligeaient la vie terrestre. Ils dépassaient le but. Ils oubliaient que l’homme est esprit et matière, que le travail est une loi divine, et que la terre est une hôtellerie où l’on peut manger, boire et dormir, en payant. Seulement, il faut laisser la chambre propre et payer un peu plus que ça ne vaut.
Parmi les femmes, il s’en trouvait que la Providence avait affligées du don de la parole, et elles abusaient affreusement de ce don précieux dans les assemblées publiques ; mais, chose incroyable encore, dans les réunions intimes, elles ne déchiraient plus leurs amies et parlaient charitablement de tout le monde, même de leurs maris.
Quelques-unes écrivaient des livres de piété à l’usage des jeunes garçons qui voudraient embrasser tout autre chose que le maigre célibat, et des manuels de jeux et de sport pour les jeunes filles soucieuses de l’honneur de leur sexe.
Quelques autres se livraient à l’étude de l’antiquité, et nous confondaient avec les momies de l’Égypte. Elles trouvaient nos mœurs et nos coutumes bien étranges.
D’autres cherchaient le célèbre élixir de vie que notre mère Ève, dans une heure de gourmandise fort regrettable, vendit pour une pomme à un fameux intrigant qui s’en sert toujours. D’autres encore se flattaient de faire des lois sages et claires que nul esprit retors ne pourrait interpréter à sa guise et pour rejeter tout témoignage contre le bon sens. D’autres aussi, mais en petit nombre, dépensaient des flots d’éloquence pour sauver du bagne et de l’échafaud les voleurs, les incendiaires et les assassins, et pour ravir à leurs victimes infortunées le respect et la pitié de leurs concitoyens. Ajoutant le blasphème à l’audace, elles appelaient cela de la charité.
Et parmi ces dernières, j’en remarquai une qui tournait fièvreusement et tour à tour, les pages d’un traité d’astronomie et les pages d’une géographie. Elle s’agitait sur son siège, frappait du poing sur la table et jurait de sauver sa cliente.
Il s’agissait d’un scandale, d’un enlèvement, de quelque chose de monstrueux quoi. La coupable, une femme de quarante ans peut-être, avait enlevé un jeune homme encore sous la puissance paternelle. Il manquait douze heures à l’âge voulu pour l’émancipation. Le lendemain de l’attentat il eut été libre. Quelle hâte malheureuse ! Douze heures encore et le crime n’eut été qu’une idylle charmante.
Or le jeune homme avait vu le jour dans une île de la baie de Bengale. Mais il était anglais. Les Anglais naissent anglais partout, surtout depuis qu’ils ont des îles dans toutes les mers et des mers dans tous les continents. Il s’était échoué sur nos rivages avec un vaisseau marchand, dix ans auparavant.
La femme de loi soutenait d’abord qu’il n’avait pas opposé de résistance sérieuse à l’entreprenante fille d’Ève, car nul ne l’avait entendu crier : « Shocking ! » Mais elle allait démontrer, en outre, qu’il avait bien réellement les douze heures qui semblaient lui manquer. En effet, le soleil d’Orient avait éclairé son berceau douze heures avant de paraître à notre horizon lointain. Donc le jeune homme avait douze heures de plus que les enfants d’ici nés, en apparence, le même jour et au même instant… Une belle cause ! J’aurais voulu l’entendre plaider, mais d’un coup de baguette, le Muron fit disparaître le spectacle.
†††
Ce fut au tour des boxeurs, espèce d’artistes qui ne chantent que des duos, et battent la mesure de leurs poings fermés. La salle applaudit à outrance. Chez le peuple, le roi de la taloche est le plus populaire des souverains. On aime les coups bien portés, les muscles souples, les poings durs : on admire l’adresse, la ruse, l’agilité, toutes les vertus du corps. Je ne dis pas que l’on dédaigne les vertus de l’âme.
Ces boxeurs se portèrent de rudes coups en pleine figure, d’un poing serré et sans gant. C’était affreux, et contre les lois du pugilat. Ils reculaient, puis, comme des béliers bondissaient l’un sur l’autre. Parfois, leurs jambes flageolaient et l’on devinait l’épuisement. Ils poussaient de petits cris de fureur, comme s’ils se fussent haïs, et pourtant ils ne s’étaient jamais vus. Ils arrivaient des extrémités du monde pour se mesurer. Tous deux s’intitulaient champions de l’univers. Il y en avait un de trop. Comme si, plantés, l’un sur le pôle nord et l’autre sur le pôle sud, ils ne pouvaient pas se croire seuls maîtres de la terre.
À la dixième ronde, ils roulèrent l’un et l’autre sur l’arène et ne se relevèrent plus. Ils étaient morts. Ils étaient morts illégalement, l’un ayant frappé trop haut et l’autre trop bas. Aussi le diable vint-il les chercher. Un diable noir, au nez crochu, au front biscornu, au dos agrémenté d’une bosse et terminé par une longue queue servilement portée par quatre diablotins.
†††
Quand l’enfer se fut refermé sur les restes meurtris des lutteurs – étrange et touchant contraste – un ange parut. Il avait des ailes aux épaules mais ne s’en servait pas. Il était singulièrement attifé pour un ange. Il paraissait couvert de haillons, mais de haillons brillants, avec des lambeaux qui semblaient une parure étincelante, et des déchirures qui laissaient passer des rayonnements. Il avait l’air fatigué : peut-être venait-il de loin, peut-être avait-il souffert. Il se dirigea vers un coin de la place et, sans frapper, comme c’est le droit de ces divins voyageurs, il entra dans une maison de belle apparence, et la porte resta ouverte.
Par cette porte large et haute, on put voir un lit blanc, et, sur le lit blanc une forme blanche de jeune fille. Il n’y a en effet qu’une jeune fille qui soit susceptible de vêtir une pareille blancheur et une forme aussi gracieuse.
Autour du lit immaculé se pressaient une famille dans l’affliction, des voisins et des amis. Le père demeurait sombre, la mère pleurait en priant, un jeune homme sanglotait en regardant la morte.
Or, voici en deux mots, et comme l’a racontée le Muron, l’histoire de cette grande douleur.
C’était le soir des fiançailles. Les fiançailles de la jolie défunte et du jeune homme tout désolé. Un beau soir de juin, plein de calme, de parfums, de fleurs et d’étoiles. La jeune promise se promenait dans l’allée ombreuse qui conduit de la maison à la route, le front encore humide du premier baiser et le cœur débordant d’une ivresse nouvelle, quand une femme inconnue l’aborda. Cette femme tenait par la main un enfant d’une dizaine d’années. Tous deux étaient misérablement vêtus. Le petit garçon marchait avec peine et pleurait beaucoup. Il était malade. Il grelottait, et malgré la tiédeur de l’air, ses petites dents claquaient sinistrement.
La jeune fiancée conduisit à sa mère les deux misérables créatures, et quand le petit malade fut débarrassé de ses haillons, lavé dans une eau pure et proprement habillé, elle le prit dans ses bras et le déposa sur un bon lit.
Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs nuits elle veilla à son chevet.
Cependant le mal empirait. Une fièvre maligne consumait ce petit corps déjà épuisé par les fatigues et les privations. La mort arriva.
La mère était partie déjà, heureuse peut-être de n’avoir personne à traîner désormais sur le chemin public.
À quelque temps de là, la douce fiancée fut à son tour prise de la fièvre fatale, et les soins et l’amour ne la sauvèrent pas plus que son amour et ses soins n’avaient sauvé le petit mendiant.
†††
Quand l’ange visiteur s’approcha de la couche funèbre, on vit un sourire étrangement doux passer sur les lèvres blêmes de la morte. Il prit dans ses bras sacrés la chaste dépouille et s’éleva vers le ciel.
Enlèvement qui a du bon sens, celui-là, car il ne laisse ni regret ni inquiétude.
Et ce fut la fin.
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