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Chapitre 12 L’anneau de fiançailles

Il ne s’est jamais consolé de cette escapade. À la vérité c’était jouer de malheur, et son scalpel s’était fourvoyé d’une façon trop lugubre… ou trop plaisante. Il aurait pu lui arriver pis cependant. Le mariage pouvait manquer, et un mariage manqué, c’est une catastrophe, si la dot est ronde et le fiancé, carré.

Mon intervention l’a sauvé. En ce temps-là l’intervention était chose permise. On y mettait de la discrétion, de la bonne foi, et d’ordinaire, tout finissait bien. C’était la franchise même que ce garçon ; il était franc comme l’épée du roi. Ne me demandez pas de quel roi.

Ce garçon si franc s’appelait Noé Bergeron. Pourquoi Noé ? Probablement parce que son père avait lu la bible et aimait les antiquités. Peut-être aussi parce qu’il ne boudait pas son verre, et qu’il s’était endormi plus d’une fois dans les vignes du Seigneur.

Qu’est-il devenu ? Il exerce la médecine avec succès, ai-je appris, dans une grande paroisse où les gens vivent très vieux et meurent pour se reposer. Il n’est plus jeune et il doit être gris, car nous avons le même âge, sinon les mêmes goûts. Il étudiait la médecine pendant que je faisais semblant d’étudier le droit. Je lui donnais des avis et il me donnait des pilules. Je calmais ses inquiétudes et il calmait mes souffrances. Nous sommes quittes.

Arrivent ses fiançailles. J’étais de la partie. Beaucoup d’invités, tous de la haute : l’aristocratie des lettres et l’aristocratie des écus, des diplômés et des cossus. Les parents de la campagne regardaient de loin. Des musiciens en habits, cravatés de blanc, rangés dans un coin du vaste salon, soufflaient de leurs cuivres une poussée de notes brillantes qui nous enivraient. Et puis la danse allait, allait, comme au temps où elle était une chose agréable au Seigneur. Il y a bien des lunes de cela.

Amaryllis voltigeait comme une phalène. On eût dit le même bourdonnement d’ailes. Vous savez, la phalène, ce beau papillon de nuit qui vient brûler à la flamme des candélabres son corsage de velours et ses ailes de cire ? Amaryllis, c’était la fiancée ; Amaryllis Belleau. Un beau brin de fille, je m’en souviens, et mise à ravir. Cela ne gâte rien. Que portait-elle ? Ma foi ! je ne m’en souviens plus. Je ne remarque guère ces détails. Seulement, tout lui seyait à merveille. Elle avait du « chic » comme nous dirions aujourd’hui.

Ses cheveux, habilement bouclés, avaient couleur de blé mûr. Son grand œil rêveur, où l’azur du ciel semblait se refléter, la rendait séduisante, même dans les bouffées de joie. Noé en était éperdu.

Madame Belleau, mère de notre héroïne, était, depuis quelques années déjà, partie pour un monde meilleur, ce qui ne doit pas être chose difficile à trouver. M. Belleau ne s’était pas vite consolé de ce départ. La tendresse de sa fille apportait bien un adoucissement à sa douleur, mais ne pouvait le calmer tout à fait. Rien ne remplace la femme aimée, surtout quand la maternité a sanctifié l’amour.

Parlons de l’escapade. L’ami Bergeron en était l’organisateur. Il me demanda de me joindre à lui et à ses camarades, pour faire une petite expédition nocturne dans un cimetière. Je ne refusai pas. Ayant eu envie d’étudier la médecine, cela me faisait croire à un trait d’union entre les disciples d’Esculape et le disciple de Thémis.

D’ailleurs, je n’avais point peur des morts. Pauvres morts ! que voulez-vous qu’ils fassent ? Si seulement ils pouvaient parler ! Combien de fois, même, j’ai désiré converser avec eux ! Comme il serait curieux de leur entendre raconter les émotions du départ d’ici et de l’arrivée, là-bas !… Ils nous apprendraient le mystère des rapports intimes entre les créatures de notre monde et celles des autres mondes. Ils nous parleraient peut-être des canaux gigantesques de Mars et nous diraient pourquoi, à certaines époques, ils se dédoublent. Ils nous révéleraient le secret des étoiles blanches comme Sirius, Véga ou Ataïr ; des étoiles jaunes, comme Arcturus, Pollux ou La Chèvre ; des étoiles rouges, comme Betelgeuse, Antarès, Algol. Ils nous raconteraient, en somme, comment ils nous voient des profondeurs de l’infini où ils se sont envolés, quand nous avons peine à voir, plus loin que notre main. Nous ne pouvons pas découvrir les sentiments faux de l’ami qui nous sourit, les calculs égoïstes de la main qui nous relève, les roueries coupables du politiqueur qui nous harangue, la fragilité des promesses que nous fait l’amitié, la jalousie des confrères qui nous félicitent, et cætera.

Il était onze heures du soir quand nous mîmes, dans la main du gardien, la pièce blanche nécessaire pour faire ouvrir la barrière qui sépare la ville de la banlieue.

« Fouette, cocher ; allons de l’avant. »

Il était discret, notre cocher. Au reste sa discrétion lui rapportait de jolis deniers. Une vertu intéressée est peut-être moins belle, mais elle est plus sûre.

Sur la route large et dure les roues produisaient un grondement sonore et monotone, qui nous aurait endormis, si l’acte audacieux que nous accomplissions ne nous eût tenus en éveil ; et si le bruit causé par les bêches d’acier que nous emportions, qui se heurtaient les unes aux autres, ne nous eût fait penser au grincement des clous que nous allions tout à l’heure arracher du cercueil.

— Nous arrivons, fit le cocher qui n’avait rien dit encore.

— Déjà ?

Ce dernier mot qui exprimait la surprise, nous échappa. Il montrait de la poltronnerie et laissait voir que nous n’avions pas hâte d’arriver.

La nuit était tiède ; une superbe nuit d’été, moins la lune et les étoiles. Elle nous donnait du courage, ce qui est toujours quelque chose. Mais le ciel s’assombrissait et annonçait une averse. Un silence profond régnait partout ; personne dont nous apercevions la silhouette ; pas de lumières aux fenêtres des maisons environnantes. Le champ des morts ne pouvait mieux s’annoncer.

— Nous y sommes, clame tout à coup, sourdement, Joseph Labruère qui connaissait bien les lieux. Tiens ! je ne voulais pas le nommer, celui-là… N’importe, allons !

Joseph Labruère nous dit :

— Venez par ici, vite. Il n’y a pas à barguigner. C’est là, tout près, la fosse. Apportez vos instruments.

Malgré l’ombre qui nous enveloppait, nous pouvions voir, ici et là, des croix et des épitaphes.

— Attends, observa avec raison Noé, il est bon de se réconforter un brin.

Et il nous présenta une gourde qui n’avait encore rien perdu de sa fraîcheur. Il se fit un petit bruit dans un coin, à quelques pas de nous. Un hibou, peut-être, qui se fatiguait de veiller seul perché sur un cyprès, peut-être aussi un blaireau qui revenait heureux en sa retraite…

— Allons ! en voilà un qui se réveille avant la résurrection, fit Gaspard Côté.

Bon ! voilà l’autre nommé. Je deviens indiscret, ma foi ! Enfin, c’est dit. L’indiscrétion ne tire pas à conséquence si elle n’incrimine personne. Je continue.

Nous suivîmes Labruère. Nous marchions d’un pas léger, et de temps en temps nous nous arrêtions pour regarder en arrière si quelque intrus ne nous suivait pas. Le cocher faisait sentinelle, ou dormait sur son siège.

— Ici, fit Labruère, à voix basse, ici !

Un éclair jaillit de la rue, et dans la lumière rouge, sous les grands arbres, toutes les croix du cimetière parurent cette fois sortir de terre.

— Hâtons-nous, dit Noé ; il faut finir la besogne avant l’orage.

Les bêches s’enfoncèrent dru dans le sable nouvellement remué. Un quart d’heure s’était à peine écoulé que le tombeau rendit un bruit sourd. Les instruments l’avaient heurté. Un frisson passa dans les veines de mes compagnons. S’ils avaient eu le courage d’avouer leur peur, j’aurais avoué mes remords. L’amour-propre nous scella la bouche mieux que les clous n’avaient scellé la bière.

Enfin nous parvenons, toutes forces réunies, à hisser le lugubre fardeau sur le bord de la fosse béante, et aussitôt nous déclouons le couvercle du cercueil que l’on croyait fixé jusqu’au jugement dernier. À ce moment un éclair illumina l’espace et des reflets blafards frappèrent la tombe maintenant ouverte. Le cadavre que nous tenions reçut la lumière en pleine figure. Nous ne pûmes retenir un cri. Nous avions fait erreur. Notre guide s’était trompé.

Nous étions venus chercher un pauvre diable de matelot décédé à l’hôpital, et nous avions exhumé la dépouille mortelle d’une femme. Il était trop tard pour réparer l’erreur en remettant les choses en place, et nous étions tous un peu fatigués. Mais que faire de cette dépouille qui n’était pas celle que nous cherchions ? étions-nous à nous demander. La solution fut vite trouvée : nous la ferons servir à la science. Et sur-le-champ, nous décidâmes de l’apporter à la salle de dissection de nos futurs médecins.

Afin d’apaiser la conscience qui avait des velléités de révolte et de récupérer nos forces, la gourde fut vidée. C’est l’argument suprême. Les remords se turent, l’énergie se fortifia, et nous filâmes au trot vers la cité mal endormie.

Inutile de dire que nous avions fait disparaître la trace de notre sacrilège. Le fossoyeur n’avait pas ratissé la terre bénite avec un soin plus scrupuleux.

La femme dont nous avions malgré nous troublé le repos sacré, paraissait jeune encore et gardait, sous la pâleur effrayante de la mort, les traces d’une beauté frappante. Elle portait au doigt un anneau que nous eûmes l’audace de lui enlever. Il était d’une grande valeur. Un large cercle d’or fin s’y dessinait où l’artiste avait incrusté une guirlande de petits diamants.

Que faire de cet anneau ? Notre honnêteté était déjà proverbiale, et nulle pensée mauvaise ne vint à notre esprit. Nous résolûmes de le vendre et d’en rendre la valeur à la défunte, sous forme de messes basses. Plus tard, Noé Bergeron qui ne ménageait pas les écus de son père, un riche marchand des environs de Montréal, racheta le bijou et le serra, soigneusement enveloppé dans une touffe de ouate blanche. Il le destinait au doigt mignon d’une adorable créature qu’il ne connaissait encore qu’en rêve.

†††

Quelques années s’écoulèrent et nous fîmes un grand pas dans la vie. Chacun de nous avait pris son chemin et s’était engagé dans la lutte pour l’existence.

Noé avait fixé ses pénates dans une place d’eau bien connue, à Cacouna, je crois. Je n’affirme point. Il pensait que l’imprudence des baigneurs ou la témérité des nageurs pouvait lui être de quelque secours. Cependant sa confiance n’allait pas jusqu’à espérer de rendre la vie aux infortunés, qui l’auraient définitivement laissée au fond des eaux amères.

Il fut appelé, un jour, auprès d’une jeune fille qui s’était, en effet, trop attardée dans l’onde caressante mais perfide. On l’avait retirée à demi noyée. Il la sauva. Elle eût été sauvée sans lui, mais il était écrit que la chose arriverait ainsi. Elle eut de la reconnaissance envers son jeune médecin. De la reconnaissance à l’amitié la transition est toute naturelle et la distance, toute courte. Elle lui donna son amitié. De l’amitié à l’amour le saut n’est jamais brusque et le chemin est quelquefois long. Elle parcourut le chemin. Lui, il l’avait aimée du premier coup d’œil ; il avait franchi l’espace d’un seul bond.

†††

Nous voilà revenus à la soirée des fiançailles d’Amaryllis Belleau avec Noé Bergeron. Le chant, la danse, les récitations se succédaient avec la régularité désespérante des symphonies trouées, que déroulent mécaniquement les musiciens de la rue. Il y avait dans l’atmosphère chaude des senteurs exquises que les éventails des dames, gracieusement agités, faisaient flotter de toute part. Quand l’heure du réveillon sonna, les cuivres et les violons suspendirent leurs poétiques accords, et le cliquetis des couteaux et des fourchettes, ô sacrilège ! parut doux à l’oreille des gourmets.

Que de mets succulents furent savourés ! que de rasades joyeuses furent bues ! La première, la plus solennelle, la seule universelle peut-être, ce fut quand M. Belleau, une petite moustache sur une grosse lèvre, un ventre rebondi paré d’une chaîne d’or garnie de bijoux, proposa la santé des fiancés. Au même instant Noé, mon ami Noé, tout ému, rouge comme un coquelicot, passa, au doigt d’Amaryllis, l’anneau précieux qu’il conservait depuis si longtemps dans la ouate. Amaryllis poussa un petit cri de surprise, et nous crûmes qu’il lui serrait trop l’annulaire. Elle se prit à regarder le joyau avec une grande attention, puis on la vit pâlir.

Le fiancé était tout fier. Le père débitait son discours de circonstance, avec une verve digne d’une meilleure grammaire. Quand il eut fini, il se pencha sur la main de sa fille.

— Oh ! fit-il, d’une voix drôle.

Puis un moment après :

— Je ne croyais pas qu’il y en eût deux pareils. Noé devenait rêveur. Amaryllis gardait un silence inquiétant. M. Belleau reprit :

— Montre donc, Amaryllis.

Amaryllis lui passa l’anneau.

— Mais il est tout à fait semblable à celui que j’ai donné à ma chère défunte. On jurerait que c’est le même. C’est singulier !… singulier !… Et le même nom gravé en dedans… Amaryllis !

— C’est le nom de ma fiancée, observa Noé d’une voix qui s’efforçait de paraître sûre.

— C’est vrai ! c’est vrai ! Amaryllis, le nom de sa pauvre mère… reprit M. Belleau. Puis il demanda :

— Où donc l’avez-vous acheté, monsieur Bergeron ?

Noé hésita. Je crus un instant qu’il était perdu. Il ne voulait pas mentir, et il cherchait une réponse acceptable.

Je vins à son secours. Dieu me pardonnera mon petit mensonge, en faveur de ma bonne intention… ou bien il le fera expier à mon ami.

— Il vient de Paris en droite ligne, tout comme moi, dis-je alors ; il a vu le jour sur le boulevard des Capucines, dans l’atelier d’un juif honnête.

Tous les yeux me regardaient très curieux. Je repris :

— Mon ami m’avait demandé de lui apporter un anneau nuptial du beau pays de France, et je me flatte de n’avoir pas mal choisi.

Noé riait maintenant. M. Belleau examinait toujours l’anneau.

— C’est bien étrange, remarqua-t-il à sa fille, le nom n’a rien qu’un L, comme dans l’anneau de ta pauvre mère.

— Comment ! repris-je avec un grand air étonné, il y manque une lettre !… ce juif m’a donc volé !… Il avait pourtant l’air honnête, celui-là… Si jamais je retourne à Paris…

Mais enfin consolons-nous, cet anneau aura une ressemblance de plus avec celui de la chère défunte.

Et M. Belleau ajouta d’une voix solennelle :

— Oui, c’est cela.

Puis se penchant vers la fiancée :

— Garde bien ce souvenir, ma fille, il est précieux à plus d’un titre. Quand tu mourras…

— Oh ! ne parlez pas de ça, fit Noé vivement.

†††

— Tout de même, me disait-il, plus tard, j’éprouve un grand remords d’avoir mis le scalpel dans les chairs de ma belle-mère.

— Bah ! lui répliquai-je, ce n’est pas souvent qu’une belle-mère n’est déchirée qu’après sa mort.

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